À Hyde Park, Des débats sous l’Œil des caméras

Chaque dimanche, n’importe qui à Londres peut venir débattre au « Speakers’corner » sur les sujets de son choix. Certains se sont spécialisés dans la captation de ces échanges et les diffusent sur YouTube.

« Il est 14 heures. Normalement, il y a déjà plus de monde, mais la pluie vient juste de s’arrêter. Les gens vont arriver ». Casquette noire vissée sur la tête, K-Way et gants aux mains, Antanas pénètre dans Hyde Park le dos alourdi par un imposant sac. En ce dimanche 15 février, le quarantenaire se dirige vers un petit kiosque circulaire gris. Deux colonnes blanches soutiennent l’auvent. Au-dessus de l’entrée, on peut lire l’inscription « Speakers’ Corner ».

Dans ce lieu emblématique de Londres existant depuis 1872, chacun peut prendre la parole librement en public. Des speakers viennent débattre tous les dimanches après-midi. « La plupart du temps, les gens viennent parler de politique ou de religion », explique Antanas en posant son sac sur le banc fixé au mur de l’édifice.

FIlmer ce qui Se passe réellement

Antanas déballe son matériel pour l’après-midi : deux téléphones faisant office de caméras « un pour le streaming, l’autre pour filmer », deux batteries et un monopode. Au Speakers’ Corner, il n’est pas venu pour prendre la parole, mais pour capter les débats qu’il retransmettra sur sa chaîne YouTube Sunday Speakers’ Corner, forte de 17 000 abonnés.

« C’est mon hobby du dimanche », rigole-t-il. Un loisir qui a débuté il y a un an, après avoir découvert les vidéos de débats du Speaker’s Corner sur internet. « Je montre ce qui s’est réellement passé. Par exemple, même si je suis chrétien et qu’un chrétien perd le débat, je ne change rien. » Il est arrivé que certains orateurs viennent le voir pour lui demander de couper des parties. Antanas a refusé. « C’est ma différence avec d’autres chaînes : je reste neutre et je montre tel quel. »

Antanas s’approche de l’un de ses camarades du Speakers’ Corner. Visage rond, bonnet noir et manteau sombre, « JC » est l’homme derrière la chaîne YouTube Soco Films, qui totalise 300 000 abonnés et plus de 3 000 vidéos publiées. Dans son sac en bandoulière s’entassent une caméra, des lumières et un trépied.

La plupart du temps, les gens viennent
parler de politique ou de religion.

Antanas, vidéaste du Speakers’ Corner

Ayant fait de ces vidéos son activité à plein temps, JC a investi dans du matériel professionnel. Chrétien lui aussi, il a commencé par hobby il y a sept ans, « en filmant les débatteurs chrétiens, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de chaînes chrétiennes». Il assume pleinement sa ligne éditoriale : « Je travaille avec toutes les religions, mais ma chaîne sert à promouvoir le christianisme. L’essence première est d’amener les gens vers le Christ », déclare ce Péruvien installé en Angleterre depuis plus de 25 ans. « Je filme surtout des chrétiens débattant avec d’autres religions », précise-t-il avec un sourire.

Dans le parc à quelques mètres du bâtiment, différentes scènes se jouent telle une pièce de théâtre sous l’œil des caméras. Antanas et JC filment tous deux le même débat. « Je ne peux pas être partout. Je ne peux filmer qu’un endroit à la fois », explique Antanas. Il ajoute, en désignant deux hommes en pleine discussion théologique : « Je les connais, ils ont de solides connaissances. J’aime les filmer. »

Antanas (avec le sac et la casquette noire) et JC, de la chaîne Soco Films (à droite avec le bonnet noir) filment et écoutent les débats des orateurs. © Julien Fontaine / Societea

« Ma chaîne est un mélange du Jerry Springer Show [talk-show américain controversé où des invités venaient parler de leurs problèmes personnels] et de la WWE [la ligue professionnelle américaine de catch]», plaisante JC.

Pédophilie, impérialisme, esclavage, …« Parfois, les sujets sont très sérieux, contraste JC. J’essaie donc d’apporter un aspect humoristique en utilisant des effets sonores, du montage, pour atténuer le sérieux des sujets. » Micros-cravates fixés sur leurs manteaux par les caméramans, les deux protagonistes débattent tranquillement, sans contrainte de temps. « Le temps de parole dépend du débat, précise Antanas, de la façon dont ils se mettent d’accord, de leur politesse et du respect qu’ils se portent mutuellement. Si quelqu’un manque de respect, on peut toujours demander un débat chronométré. » 

Interminable monologue

À quelques pas, l’ambiance est plus électrique. Un homme d’une soixantaine d’années tient une bible et hurle dans une scène presque théâtrale : « Seul le sang versé par Jésus Christ il y a 2 000 ans peut effacer vos péchés ! » Un autre tente de lui répondre, mais ne parvient pas à percer son interminable monologue.

Face à eux, un homme filme en direct sur YouTube devant une centaine de spectateurs, téléphone vissé sur un trépied. Sous sa capuche dissimulant des locks roses et des lunettes de soleil, « JFR » pour Justfilmingreally ne peut s’empêcher de sourire devant le spectacle. Un peu plus tard, il filme un homme en t-shirt orange fluo portant une énorme pancarte « Prophéties de la fin des temps par Peter Fernandes sur YouTube ». L’homme s’avance vers JFR et lui tend des billets.

« Publie cette vidéo, ça c’est pour toi. L’argent, pas de problème, mais ce message doit passer. S’il te plaît, ne coupe rien. »  

« Pas de problème, boss. Je ne couperai pas, je ne couperai pas », lui répond JFR.

JFR filme l’homme qui lui donnera ensuite 20 livres, afin qu’il partage son message sur YouTube. © Julien Fontaine / Societea

« Je fais ça depuis un ou deux ans, et c’est la première fois que quelqu’un me donne de l’argent… », assure le vidéaste qui possède 12 000 abonnés sur YouTube. Tout comme Antanas, il préfère rester discret sur sa profession. À propos de son donateur du jour, il explique : « Il avait un débat avec un type à propos de sa religion. Comme je l’ai filmé, il veut que je publie ce contenu sur YouTube. » D’après JFR, l’homme est un habitué du Speakers’ Corner. Il y est présent tous les dimanches. « Il est un peu fou », glisse Antanas lorsqu’on l’interroge sur le personnage au gilet fluo.
« Il m’a donné 20 livres (23 euros), cela me fait assez pour m’acheter une boisson ou un sandwich pour l’après midi », note JFR.

« Tout le monde veut être le roi du Speakers’ Corner »

« Ce qui rend le Speakers’ Corner si attirant, c’est que tout y est improvisé et spontané. Les sujets naissent sur place, en temps réel », explique JC. Quelques minutes plus tard, l’arrivée de deux orateurs créer une vive agitation. Costume élégant, lunettes rectangulaires, crâne chauve et barbe soignée, le pasteur Orlando est l’un des intervenants les plus connus du lieu. Un peu plus loin, se tient « Young Bob », un homme d’une vingtaine d’années, également en costume, au visage rond et aux cheveux dégradés sur les côtés.

Les musulmans ne devraient pas
débattre avec les chrétiens
au Speakers’ Corner  ! 

Vidéaste du Speakers’ Corner

Très vite une altercation éclate. Les voix s’élèvent, les cris fusent, et un brouhaha envahit l’espace. Les caméramans présents n’en perdent pas une seconde. Le pasteur Orlando refuse le débat avec Young Bob.

Après le refus d’un premier orateur, Hamza, speaker musulman accepte de débattre avec Young Bob autour de la notion polémique de « remigration ». © Julien Fontaine / Societea

« La semaine dernière, il était politicien. La semaine suivante, il parle d’immigration. La semaine d’après encore, il parle des musulmans. Il pense que la race passe avant la religion », dénonce Joshua, ami d’Orlando et lui aussi orateur. « C’est un activiste, il veut être la version jeune de Charlie Kirk [l’influenceur américain d’extrême droite assassiné en septembre 2025]», confiera plus tard JC. « Tout le monde veut être le roi du Speakers’ Corner et avoir la meilleure vidéo », regrette le pasteur Orlando. « Moi, ce n’est pas ce que je recherche. Je le fais pour Dieu, et le fait que ces débats soient filmés permet aussi de partager notre foi au-delà du Speakers’ Corner ».

« Le fait que ces débats soient filmés permet aussi de partager notre foi au-delà du Speakers’ Corner », affirme le pasteur Orlando. © Julien Fontaine / Societea

Les orateurs poursuivent leurs débats sous l’œil des caméramans. Certains échanges captent davantage l’attention, à l’image de celui entre Jude et Amir, un musulman déjà apparu dans plusieurs vidéos de Sam Dawah. Une chaîne YouTube gérée par deux hommes présents eux aussi ce dimanche, qui cumule 200 000 abonnés. Tout comme JC, ils en ont fait leur activité principale, à la différence que leur chaîne a pour vocation de promouvoir l’islam plutôt que le christianisme. Le débat mobilise plus de six caméras, dont quatre appartenant à l’équipe de Sam Dawah, avant d’être interrompu au bout d’une trentaine de minutes.

Amir, Jude (à droite) et la foule écoutent la personne ayant interrompu le débat (ici de dos, avec le bonnet beige et la capuche marron). © Julien Fontaine / Societea

Un individu portant une longue doudoune marron s’approche et crie à Jude : « Tu te tais. Tu n’y connais rien ! » L’homme gesticule et manque de renverser les caméras de la chaîne Sam Dawah. Leur propriétaire les rattrape de justesse. Les petites tapes sur sa doudoune pour calmer le perturbateur n’y font rien : il demeure dangereusement proche du matériel, hurlant et s’agitant dans tous les sens. Amir intervient à son tour pour tenter de l’apaiser, en vain. La foule se masse progressivement autour de la scène. Une femme la filme avec deux téléphones, tandis qu’un caméraman s’efforce à plusieurs reprises d’éloigner l’homme du matériel : « Tu vas tout faire tomber ! » Mais celui-ci s’entête : « Je m’en fous des caméras ! »

« Les musulmans ne devraient pas débattre avec les chrétiens au Speakers’ Corner  ! » lance-t-il, provoquant des rires dans la foule. « Là, ça va être compliqué », se moque quelqu’un. Personne ne parvient à le raisonner, et le débat entre Amir et Jude se termine dans un tohu-bohu général.

« Parfois, certains crient, interrompent, manquent de respect. Les gens en ligne aiment ça. Ils aiment les disputes, la police, ce genre de choses. Mais quand tu as deux personnes compétentes, tu obtiens des conversations intéressantes », défend Antanas. Ce dimanche après-midi, son live YouTube a attiré au total 48 000 personnes. Sur place, en revanche, « il y avait un peu moins de monde ». Qu’importe, dimanche prochain, Antanas reprendra son énorme sac, et rejoindra JC, JFR, Sam Dawah et les autres au Speakers’ Corner. Les débats reprendront. Les caméras aussi.