À la recherche du renard des villes

À Londres, 10 000 goupils cohabitent avec les hommes. Ils suscitent à la fois l’affection et l’exaspération des habitants de la capitale anglaise.

Peut-être que je cherche mal. À Londres depuis cinq jours, je n’ai encore croisé aucun renard. La ville en abrite pourtant 10 000 selon le London Wild Trust. Soit 18 goupils au kilomètre carré. « Ils sont partout ! Comment fais-tu pour ne pas les voir ? », rit Shannon, une Londonienne rencontrée au pub du coin. 

Sa bouledogue dort à ses pieds. Je la pointe du doigt : « Elle les voit
aussi ? » Shannon éclate de rire : « Elle les déteste ! Mon grand-père tient un pub. Quand on lui rend visite, il suffit qu’un client ferme mal la porte pour qu’elle coure les pourchasser. » Amusée par mon expression ahurie, la jeune femme enfonce le clou : « Jamais croisé ? C’est aussi aberrant que de n’avoir jamais vu de vache ! »

Où es-tu renard ? 

J’ai pourtant arpenté les rues de la ville. Ploc. Ploc. Les gouttes de pluie s’écrasent sur ma capuche. Il n’y a pas foule. Je fixe les sacs poubelles, laissés à l’abandon devant la porte d’un immeuble. Les renards urbains les éventrent régulièrement. Les minutes passent. Ploc. Ploc. L’appât ne fonctionne pas. Je repars déçue, les baskets trempées. Je blâme la météo.

Samedi arrive, premier jour sec de la semaine. À Hyde Park, le plus grand parc de Londres, je croise écureuils, cygnes, canards… Mais pas de renards. Le jardin se situe dans un quartier résidentiel. Je tente ma chance dans ses rues. Le soleil de l’après-midi les inonde de lumière. Gloucester Avenue, Fitzroy Road, Chalcot Square… Je tourne, j’arpente. Les maisonnettes s’alignent, proprettes. Une voiture passe à l’occasion. J’attends. Rien. Je blâme l’horaire.

À la tombée de la nuit, sur le chemin du retour, je passe par Russel Square, un petit parc du nord de Londres. Les passants le traversent en riant. C’est mal parti. Je choisis un coin plus sombre, sur les côtés. Pas de chance, un homme y est assis, près de sa trottinette électrique aux phares verts fluos. Une musique stridente s’échappe de l’enceinte qu’il tient à la main. Pas le genre des renards. Je repars bredouille. Je blâme le bruit.

« Les hommes ont créé les renards urbains »

Dans ma quête du renard invisible, j’ai contacté Clémence, la sœur d’une amie, qui dit entendre souvent leurs cris « stridents, comme un bébé qui pleure » dans son jardin. Elle vit à Thames Ditton, un village au sud-ouest de Londres avec son mari et sa fille. Bing. Une nouvelle note vocale de Clémence. Elle me raconte en riant la dernière surprise que ses voisins à fourrure lui ont faite : « On avait laissé nos chaussures dehors. Le lendemain, on a retrouvé des crottes dans celles de mon mari ! Ils en laissent partout, c’est très énervant. »

L’affection des renards pour les chaussures est bien documentée. Sur Facebook, le groupe BS5 Fox Booty compte 385 membres. Le concept ? Poster des photos de chaussures à moitié croquées et couvertes de boue que les renards déposent dans les jardins. En octobre, une utilisatrice postait une photo d’un mocassin en piteux état en s’amusant du « cadeau de Noël avant l’heure de la part de [ses] amis klepto. »

« Ils nous ont laissé une claquette, une chaussure d’école et une basket. » © Debbie Weids / BS5 Fox Booty

Le groupe Facebook Everything Fox compte plus de 460 000 membres. Des anecdotes ou demandes de conseils y sont postées quotidiennement. L’un demande s’il doit faire cuire les œufs qu’il laisse dans son jardin à l’attention des renards. L’autre annonce fièrement que la renarde qu’il nourrit semble être enceinte. Celle-là s’inquiète de ce qu’elle doit faire après avoir retrouvé un goupil blessé. Dans ce dernier cas, les commentaires sont unanimes : appeler la HelpLine d’une association.

J’ai donc fait de même. J’obtiens un rendez-vous au téléphone avec une volontaire de Fox Angels, une fondation qui vient en aide aux renards blessés ou malades dans tout le pays. Dring. Dring. J’attends que Joanne Mohanan décroche. Joanne répond à la HelpLine de 8 heures à 22 heures. Elle parle lentement. Elle doit se douter que je ne la comprendrais pas si elle parlait plus vite : son accent est écossais.

La majorité des appels qu’elle reçoit viennent de Londres : « La ville s’est étendue sur leur habitat. Les hommes ont créé les renards des villes. » Lorsque je demande naïvement si les mettre en forêt ne serait pas une solution, elle éclate de rire : « Ils ne sont pas adaptés à la vie en forêt. Et le territoire est déjà occupé par des renards là-bas. Ils se feraient tuer. » Parfois, elle répond à des Britanniques excédés, demandant à se débarrasser des renards. « Mais ça ne marche pas comme ça, fustige-t-elle, si un territoire se libère, d’autres goupils viendront s’y installer. »

La ville s’est étendue sur leur habitat.

Joanne Mohanan, bénévole pour Fox Angels

Fox Angels dispose d’une cinquantaine d’ambulanciers bénévoles à travers tout le pays. Une fois attrapés, les renards sont amenés dans une clinique vétérinaire ou dans l’hôpital pour renards de l’association The Fox Project, autre fondation similaire. La différence : cette dernière ne se déplace pas à plus d’1h30 de route de l’hôpital, basé dans le Kent, un comté au sud-est de Londres. 

Dring. Dring. J’ai rendez-vous au téléphone avec Trevor Williams, le fondateur de The Fox Project. Sa voix est enrouée. Il s’excuse : « Je suis malade. J’ai trois renardeaux à la maison et je dois leur donner le biberon toutes les cinq heures. » L’association recueille 300 orphelins par an.
La capacité de l’hôpital ne permet pas de tous les accueillir. Ils sont 22 volontaires à s’en occuper chez eux, en attendant de pouvoir les relâcher. En ce moment, neuf renards adultes séjournent à l’hôpital.

Les renards galeux sont les principaux patients de l’hôpital de The Fox Project. © Nesma Guiguen / Societea

« On doit en endormir 60% »

Une heure et demie de train plus tard, me voilà dans le Kent, devant la porte de l’hôpital. Il y fait sombre. Il y fait froid. Nicki Townsend m’accueille. Elle porte une doudoune : « La température doit être la même que dans l’habitat des renards », s’excuse-t-elle en souriant. Je la suis vers l’infirmerie. Mary, une des vétérinaires de la fondation est assise derrière un grand bureau, au milieu d’une salle éclairée aux néons. Le long des murs, des cages s’alignent. Les nouveaux patients y dorment avant d’être transférés dans de petits enclos. Ils sont assez mal en point : leur regard vide fixe la paroi de la cage. Leur poil est terne et disparaît à certains endroits pour révéler une peau à vif, pleine de croûtes. « C’est la gale, explique Nicki. La plupart des renards ici l’ont. »

Elle parle tout bas. Il ne faut pas faire trop de bruit. Elle me montre la salle d’auscultation. Une table de soin en inox, quatre murs beiges. Minimaliste. Elle se met à chuchoter : « On endort 60% des renards. Lorsqu’ils arrivent ici, c’est souvent déjà trop tard. » Je la regarde, intriguée. « Vous parlez d’euthanasie ? » ; « Oui », répond-elle gravement. Mais elle retrouve son sourire : « Maintenant venez voir ceux qui s’en sortent ! »

Nicki Townsend (à droite) attrape Croissant pour que Mary (à gauche) le soigne. © Nesma Guiguen / Societea

Il est l’heure de leurs soins. Mary et Nicki se munissent du matériel nécessaire. Direction la salle des enclos. Les portes grillagées s’ouvrent et se referment, perturbant le lourd silence qui y règne. Il ne faut pas laisser de porte ouverte explique Nicki : « Les renards sont des fuyards. Lorsqu’on intervient sur le terrain, si l’on a besoin ni de filet ni d’appât pour les attraper, c’est que ça ne va vraiment pas. » Elle tient fermement les patients tandis que Mary désinfecte les plaies et prend les températures.

Un, deux, trois renards. C’est au tour d’Ella, arrivée hier et sévèrement galeuse. Nicki se couvre les bras avec des guêtres en plastique : « Ce n’est pas dangereux mais quand on l’attrape, ça gratte », rigole-t-elle. Ella ne se laisse pas faire. Les yeux collés à l’appareil photo, je ne la vois plus dans le cadre. Elle s’est échappée. Quelque chose se frotte à moi. C’est elle. Sa queue s’enroule autour de mes jambes. Elle est maigre. Et à moitié chauve. Nicki la rattrape, ravie qu’elle se soit débattue – la guérison n’est pas loin – pour que Mary badigeonne ses croûtes d’huile. 

Fin des soins. Dans le bureau de la HelpLine, le téléphone
sonne : « Birmingham ? On ne couvre pas ce territoire. » Au mur, une carte de la région définit le périmètre d’intervention. Les raisons des appels sont classiques : renard immobilisé, gale, blessure… Nicki en ajoute une autre : les filets des cages de foot. Je ne comprends pas. « Ils ne les voient pas et s’emmêlent dedans », explique-t-elle. Ambulancière à mi-temps, elle raconte sa dernière intervention : « Je suis allée détacher Cooper. Il semblait bien aller. Je l’ai tout de même ramené à l’hôpital. Le lendemain, l’os de sa patte était cassé. La fracture est arrivée plus tard. »

La HelpLine de l’association est ouverte de 9h à 21h, tous les jours. © Nesma Guiguen / Societea

Une ombre rousse dans la nuit

Je reprends le train, pour rentrer à Londres. À la sortie du bar, ce soir-là, une expédition est lancée : je ne partirai pas sans avoir croisé de renard dans la ville. Mon amie Rose m’accompagne. Il est minuit. Les rues sont désertes. Au bout de quinze minutes nous arrivons à Granville square. Clac. Clac. Les talons de Rose résonnent sur le bitume, brisant le silence de plomb de la nuit. Un bruissement se fait entendre. Une ombre rousse, réveillée par le bruit, s’échappe d’un buisson et disparaît dans la pénombre. Un renard. Enfin.

Sur le chemin du retour, nous rions, parlons fort. La quête est finie. Nous stoppons net : à deux mètres, un renard déchire allègrement un sac poubelle. Je m’approche lentement. Il me fixe de ses yeux sombres, la truffe en l’air et se remet à déchiqueter son butin. Nous repartons. Et puis, à la jonction de Theobalds Road et de Southampton Row, en plein cœur de Londres, alors que les voitures fusent de partout, entre phares et klaxon, un renard attend au passage piéton. Il prend son élan et traverse la route à toute vitesse. Bon. J’avais mal cherché.