À L’hippodrome d’Ascot, autant en emporte le Brexit

Depuis 300 ans, la bonne société anglaise se retrouve à Ascot, de décembre à avril, pour les traditionnelles courses d’obstacles. Alors que l’économie britannique souffre du Brexit, ce temple des hauts-de-forme et du champagne résiste aux difficultés douanières rétablies après la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, il y a six ans.

Tenue élégante exigée. Dans l’enclos royal de l’hippodrome d’Ascot, à une heure de Londres, les habitués des prestigieuses courses de chevaux sont coquettement apprêtés. Samedi 14 février, la file d’attente des spectateurs est un défilé d’excentricité chic à l’anglaise. Les hommes portent des casquettes plates, des costumes faits de tissus prince-de-Galles et les femmes sont habillées de longs manteaux cintrés. Certaines arborent des coiffes ou des capelines, chapeaux typiques à larges bords. 

De novembre à avril, la gentry – la haute bourgeoisie anglaise – se retrouve pour les courses d’obstacles, avant la grande course royale du mois de juin, en présence du Roi Charles III. 

Quelques heures avant la première course de chevaux, des voitures de plus en plus imposantes remplissent le parking d’Ascot. Les plus chanceux se dirigent vers la porte ouest de l’hippodrome pour récupérer leur badge d’invité ou d’adhérent. « Les gens viennent ici pour se montrer », cingle Mrs. Heather Silla, venue accompagner un ami propriétaire de chevaux. Habillée d’un long manteau en fourrure et d’un chapeau haut de forme, cette habituée des mondanités anglaises a travaillé toute sa vie dans les haras. « J’adore la France, je me rends souvent au Touquet », lance cette femme à qui il est interdit de demander son âge. À Ascot, Mrs. Silla connaît tout le monde. Au milieu d’une conversation, elle croise des amis avec qui son mari a travaillé. Elle fait un grand signe de main, puis un autre. « Bonjour Peter, le temps est idéal pour la course, n’est-ce pas ? » Après plusieurs jours de pluies incessantes en Angleterre, le soleil est un objet de conversation inépuisable, autour des coupes de champagne. 

Mrs. Heather Silla et M. Peter Cairns à l’hippodrome d’Ascot, le 14 février 2026. Peter Cairns est propriétaire de chevaux.
© Noé Houssay / Societea

L’hippodrome d’Ascot est une institution. Depuis sa création en 1711 par la reine Anne de Grande-Bretagne, les plus grands entraîneurs du pays s’y affrontent, comme Paul Nicholls et Nicky Henderson. Prisé des élites, l’hippodrome est organisé en enclos, selon la hiérarchie des différentes classes sociales. Plus l’enclos est situé en hauteur, plus les places sont chères. Les billets coûtent de 40 à environ 150 euros, sans compter l’abonnement pour les adhérents, dont le montant tourne autour de 2500 euros par an. Dans les espaces du dernier étage, les restaurants sont bondés et les étagères des bars sont couvertes de bouteilles de champagne. 

Le Royaume-Uni fait partie, avec la France et l’Irlande, des pays les plus importants du secteur hippique, avec près de 4 milliards (4,5 milliards d’euros) de livres de revenus par an. Dans les années 1960, ces trois pays ont conclu un accord pour faciliter le transport et les échanges de chevaux. « Il existe une tradition d’élevage en France et en Irlande, ainsi que d’entraînement en Angleterre. Les chevaux voyagent ensuite pour faire les courses », explique Rolf Johnson, journaliste hippique au magazine Racing Ahead. Ce libre-échange a permis le développement des courses au Royaume-Uni, sans contraintes douanières ni administratives. Mais en 2020, le Brexit a changé les règles. 

« Paperasse inutile »

Lorsque le Royaume-Uni a confirmé son intention de quitter l’Union européenne, le secteur hippique a cherché, dans les négociations, à déroger aux règles imposées par l’UE. Mais aucune renégociation de l’accord entre l’Union européenne et le Royaume-Uni n’a abouti. En 2020, des droits de douane et des contrôles sanitaires renforcés ont été rétablis aux frontières. 

Le transport nous coûte plus cher, mais sur le long terme, je pense que le Brexit est une bonne chose.

Fergal O’Brien, entraîneur de chevaux de course

À Ascot, les entraîneurs ont remarqué cette surcharge administrative. « La paperasse est beaucoup plus complexe depuis le Brexit. Auparavant, c’était plus simple de transporter des chevaux en France ou en Irlande. Maintenant, c’est plus compliqué et plus cher », raconte Fergal O’Brien, entraîneur de chevaux de course, dont le jockey vient de terminer deuxième. Les douanes exigent un passeport sanitaire pour les chevaux, un examen vétérinaire, un agrément et une formation spécifique au transport des animaux, ainsi que des documents attestant la mise aux normes des véhicules de transport. Pour Fergal O’Brien, propriétaire d’un haras dans l’ouest de l’Angleterre, tout cela n’est que de « la paperasse inutile » – traduction de l’expression péjorative anglaise « red tape ».

Fergal O’Brien, entraîneur de chevaux basé à Cheltenham, dans l’ouest de l’Angleterre. © Noé Houssay / Societea

L’entraîneur d’origine irlandaise dit ne pas se préoccuper du Brexit. « Je dois toujours me lever à 5h30 du matin pour aller travailler », balaye-t-il. Les nouvelles règles ne dissuadent pas Fergal O’Brien d’acheter ses chevaux en Irlande, cinquième pays européen pour l’élevage de chevaux. Concourant dans les plus hautes divisions, son écurie dispose de la voilure nécessaire pour sous-traiter la surcharge administrative à des cabinets spécialisés. 

Philip Hobbs s’est lui aussi habitué au Brexit. « Le transport nous coûte plus cher, mais sur le long terme, je pense que le Brexit est une bonne chose, même si je n’étais pas pour au début », reconnaît l’entraîneur du Somerset, dans le sud de l’Angleterre. En plus des frais sanitaires d’environ 1 500 euros pour un trajet aller-retour entre le Royaume-Uni et l’UE, s’ajoutent des droits de douane de 10% de la valeur d’un cheval de course. Pour un pur-sang qui coûte environ 800 000 euros, comptez donc 80 000 euros de taxes douanières.

Les participants à des courses de premier plan comme à Ascot ont les moyens d’absorber ce genre de dépenses supplémentaires. Ce n’est pas toujours le cas des structures intermédiaires qui disposent de moyens moins importants. « Ascot accueille des courses de haut niveau qui ne connaissent pas d’aussi grosses conséquences du Brexit que le reste de la filière », confirme Rolf Johnson, journaliste hippique. 

Au rez-de-chaussée de l’hippodrome d’Ascot, derrière une porte entrouverte, on aperçoit une impressionnante réserve de champagne.
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Au dernier étage d’Ascot, les stands proposent du champagne et des fruits de mer.
© Noé Houssay / Societea

Whisky, thé et coupes de champagne

Entre chaque course, le groupe très sélect des entraîneurs et des propriétaires de chevaux se retrouve dans les salons du « bâtiment des pur-sang », à l’écart de la foule d’Ascot. L’espace est réservé aux personnes portant un badge ou le pin’s de « l’Ascot administration », signe d’appartenance au club fermé des fidèles d’Ascot. Passé le grand escalier en bois, l’ambiance des salons est digne d’un film des années 50. Autour des tables fastueusement dressées, il n’y a que des hommes. Le long du majestueux bar sculpté derrière lequel le barman ne cesse de servir whisky, thé et coupes de champagne, les VIP discutent paris et canassons. « Cinquante mille livres de gains pour trois chevaux en une course, c’est incroyable, n’est-ce pas ? », lance l’un d’eux. Ici, on parle avec le « posh accent ». Signe distinctif de la bourgeoisie anglaise, c’est une façon de parler assez chic, cossue, qui articule chaque syllabe avec une intonation descendante en fin de phrase. 

Sur des épreuves de saut d’obstacles, la vitesse moyenne d’un cheval de course se situe entre 50 et 60 km/h. © Noé Houssay / Societea
L’entraîneur Johnson White échange avec son jockey, quelques minutes après une course.
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À la sortie du salon des entraîneurs, Ed Seyfried, directeur de l’Old Gold Racing, remet son chapeau. Ce groupement est chargé de mettre en lien des propriétaires anglais pour acquérir des chevaux de course et redistribuer les gains en cas de victoires. « Les Européens ont perdu la bataille du Brexit parce que nous avons quitté le Royaume-Uni. Et ils nous le font payer avec la paperasse », s’agace-t-il. J’ai voté pour le Brexit, pour la souveraineté du Royaume-Uni. J’aime les Européens, j’aime la France, mais je n’ai pas vraiment envie qu’Ursula von der Leyen [présidente de la Commission européenne] me dise quoi faire », poursuit Ed Seyfried en esquissant un sourire.

Tout le monde parie

À travers les étages d’Ascot, un même rituel réunit l’ensemble des
spectateurs : les paris. Des bornes et des guichets sont disponibles dans l’ensemble de l’hippodrome pour permettre aux spectateurs de miser sur le premier cheval de la course, les trois premiers ou sur plusieurs autres critères. Chaque évolution d’une course, chaque mètre gagné, chaque saut est scruté par le public qui vibre et s’émeut des moindres détails de la course. 

Au pied des pistes, des bookmakers, entreprises de paris, tiennent des stands à l’ancienne, pour inciter les spectateurs à parier. « C’est comme au marché, je crie, j’essaye d’appâter les clients », raconte Stan Dodd, assistant bookmaker à Ascot. Les revenus générés permettent notamment de financer la filière hippique, avec les droits TV. 

Stan Dodd est assistant bookmaker. Comme sur un marché, il crie et appâte les spectateurs pour les inviter à parier sur son stand. © Noé Houssay / Societea

Les bookmakers ont également dû s’adapter au Brexit. Pour des raisons fiscales, la plupart d’entre eux sont juridiquement domiciliés à Gibraltar, territoire britannique en Espagne, à l’époque membre de l’Union européenne. Mais avec le Brexit, ils ont dû s’implanter aussi sur le territoire européen, en plus du britannique, pour obtenir les licences nécessaires à l’organisation de jeux d’argent sur les différentes courses, où qu’elles se déroulent.

Après la dernière course aux alentours de 17h, le public quitte peu à peu Ascot. Les habitués se saluent en se donnant rendez-vous à la prochaine course. En mars prochain, les mêmes se retrouveront à environ deux heures de route, à l’occasion d’une autre prestigieuse course de saut d’obstacles. Vêtue de son éternelle fourrure et de son haut de forme, Mrs Heather Silla y sera. Très sérieusement, elle demande : « On se retrouve à Cheltenham ? »