Le long du canal, un cycliste se faufile entre les groupes de passants et les poussettes, évite de peu un chien… « Ding, ding ». La berge n’est pas large, à peine un mètre cinquante. En ce samedi ensoleillé, elle est assaillie par les promeneurs et les coureurs. Le bruit des conversations étouffe celui, plus léger, du clapotis de l’eau sur la coque des péniches qui bordent les quais de Regent’s Canal, au nord de la Tamise. Ici, elles s’étendent à perte de vue, longue enfilade de hublots et de souches de cheminées. L’odeur de la fumée qui s’en échappe se mêle à celle de la terre humide, âcre et puissante.
Sur l’étroit pont à l’avant de son bateau, Chris empile de petites bûches sous une bâche en plastique bleu. « J’ai dû aller les chercher puis les tailler en tronçons cet après-midi », lance-t-il par-dessus l’épaule.
« Habiter sur une péniche, c’est beaucoup de travail : il y a les petites réparations à faire, le bois et le charbon à aller chercher, le linge à emmener à la laverie », détaille l’homme de 39 ans à la corpulence massive.

Comme beaucoup de ceux qui habitent sur ces embarcations, Chris travaille dans la capitale mais n’a pas les moyens de s’y loger. Il faut compter environ 1 000 livres, soit 1 150 euros, pour un mois de loyer. « Je suis ambulancier à Londres mais je ne peux pas payer une telle somme. J’ai eu de la chance parce que j’ai touché un héritage avec lequel j’ai pu acheter cette péniche il y a deux ans et demi. »
Si je veux devenir propriétaire un jour,
Chris, ambulancier de 39 ans
je vais devoir quitter la capitale.
Trouvée sur Facebook Marketplace, son embarcation, longue de 15 mètres, lui a coûté 45 000 euros. « J’ai beau faire des économies, je ne pense pas acheter un appartement à Londres. Tant que je travaille ici, je vais continuer à habiter sur ma péniche. Si je veux devenir propriétaire un jour, je vais devoir quitter la capitale. »
Chris fait partie des 4 000 Londoniens qui habitent sur une péniche, d’après les chiffres de 2022 du Canal and River Trust, l’organisation qui gère les permis de mouillage, soit le double d’il y a dix ans. Dans l’est de Londres, ces chiffres ont même triplé. En cause, l’augmentation du prix des loyers, due au manque de logements. Selon un récent rapport du gouvernement britannique, la ville a besoin de 88 000 nouveaux logements par an pour répondre à la demande. Or, en 2025, seuls 3 248 ont commencé à être construits, et ce chiffre tombe à 1 239 dans la catégorie des logements abordables. Pour habiter sur une péniche, nul besoin de permis de navigation. Il faut seulement être prêt à embrasser une vie faite d’imprévus.

Comme Chris, Martin habite un bateau trouvé sur Facebook Marketplace : « Il date de 1987 mais il est en bon état. Il m’a coûté 30 000 livres, ce qui me permet de faire 12 000 livres d’économies par an. » Mais, au prix d’achat du bateau, il faut ajouter le droit de mouillage. Pour ceux qui souhaitent rester amarrés à un même endroit toute l’année, bénéficier d’un accès à une marina privée avec capitainerie et sanitaires, il faut compter 15 000 euros par an. Dans les faits, seuls ceux qui utilisent leur bateau comme résidence secondaire le temps d’un week-end ont les moyens de s’offrir ce luxe.
Vivre en marina ou en nomade
Chris et Martin ont opté pour un autre statut : ce sont des « continuous cruisers », comme la majorité de ceux qui vivent à plein temps sur leur péniche. Leur permis de mouillage coûte 1 000 livres par an mais ils doivent parcourir 20 miles, soit 32 kilomètres, dans l’année et se déplacer toutes les deux semaines. « Ça se fait vite, il suffit que je parte en dehors de Londres le week-end. C’est comme des petites vacances chaque semaine », s’enthousiasme Martin.
Sur le toit de sa péniche à la peinture vert bouteille, un joyeux bazar s’empile : un vélo, des sacs de charbon, des pots de fleurs vides et ébréchés, des planches de bois. À l’intérieur, il fait chaud et sombre.
De la condensation se dépose sur les petites fenêtres, occultées par
des rideaux à larges imprimés fleuris, dans un style vieillot. Sur la table
à manger, un dessin inachevé d’une oie. Un vinyle de jazz tourne sur
sa platine.
Dans la cuisine, à peine assez large pour deux personnes, Martin sort d’un placard deux tasses en céramique et une bouilloire à l’anglaise qu’il pose sur le feu. Depuis cinq ans qu’il vit sur cette péniche, Martin s’est habitué à tout : devoir avancer courbé pour ne pas se cogner au plafond, le froid et l’humidité l’hiver, les coupures d’électricité. « Il y a deux jours, je suis rentré chez moi et il n’y avait plus de courant. J’ai dû m’éclairer à la bougie. » Le sifflet de la bouilloire retentit puis l’odeur de l’earl grey embaume le petit espace. « Mon père ne comprend pas ce que je fais ici, il dit que c’est vivre dans une caravane sur l’eau », dit-t-il dans un demi-sourire.
Vivre seul ou à deux, mais pas plus
« Si tu veux vivre ici avec quelqu’un, tu as intérêt à vraiment bien l’aimer », sourit-il en écartant les bras de toute leur largeur. Ses mains touchent chacun des murs de la péniche, en anglais « narrowboat » en raison de leur étroitesse. L’Anglais de 29 ans, aux cheveux déjà grisonnants, y trouve tout de même son compte : « La vie est beaucoup moins solitaire ici que dans un appartement. On discute avec ses voisins, on se fait des amis. Avec mon ex-copine – que j’ai rencontrée parce qu’on était voisins –, on a vécu pendant un an dans nos péniches respectives mais on se déplaçait tout le temps ensemble. »
On aimerait avoir des enfants et ici, c’est clairement impossible.
Talor, habite dans une péniche depuis un an
Talor et Flora se sont mariées il y a deux semaines. Les trentenaires habitent depuis un an sur la péniche que leur a donnée le père de Flora.
« Mon père aimait y passer les week-ends en famille pour aller en dehors de Londres. Quand je lui ai dit qu’on voulait en acheter une, il m’a tout de suite proposé la sienne. Talor l’a repeinte et redécorée depuis. »
Assise sur le pont, les mains dans les poches de son sweat noir, Talor explique : « On aime la vie ici, on peut bouger comme on veut mais on ne veut pas y être encore dans dix ans. On aimerait avoir des enfants et ici, c’est clairement impossible. Outre le peu d’espace, on n’a ni machine à laver, ni lave-vaisselle : c’est inenvisageable d’élever de jeunes enfants sur un bateau. »
Mettre la main au portefeuille
Les deux femmes travaillent dans la recherche scientifique, aux deux extrémités de l’agglomération londonienne. Vivre sur l’eau était le seul moyen pour elles d’habiter ensemble, sans avoir à débourser une fortune en loyer. « On économise environ 900 livres (environ 1030 euros) chaque mois car les transports en commun pour aller au travail nous coûtent vraiment cher. C’est 800 livres par mois. »

Quant aux dépenses annexes, elles peuvent être nombreuses, surtout en cas d’imprévu. Les raccordements à l’électricité et l’eau courante sont gratuits, une vraie chance avec l’explosion des prix de l’énergie. La plupart des péniches sont équipées de panneaux solaires, qui leur permettent d’être autonomes en énergie à partir de mars. Mais il faut encore compter le gaz, le charbon ou le bois pour le poêle, l’essence…
Des bateaux de ravitaillement circulent régulièrement sur les canaux afin d’approvisionner tous les « continuous cruisers ». « C’est un peu plus cher que dans un magasin classique mais c’est quand même beaucoup plus pratique que de porter une bonbonne de gaz ou un sac de charbon jusqu’à chez soi », explique Martin. Au total, l’Anglais estime à 75 livres par mois ces dépenses. Quant aux imprévus, ils sont plutôt rares mais peuvent être coûteux quand ils se produisent : une fuite à colmater, un problème de moteur, ou pire, « un bateau qui coule », ironise-t-il.
« Shitboats » et papas cools
Martin avance d’un pas assuré sur une bande de dix centimètres sur la coque de son bateau jusqu’au pont arrière. « On devient de plus en plus téméraire quand ça fait cinq ans qu’on vit sur un bateau », fanfaronne-t-il. Il pointe une embarcation amarrée quelques mètres en amont. Elle est en mauvais état, recouverte de bâches en plastique, de plaques de tôle, de cadres de vélos. « Ça c’est un shitboat, prévient-il. Des bateaux abandonnés qui ont été investis par des toxicomanes. »
Il s’amuse à dresser une typologie des habitants de péniche : « Tu as les gens comme moi, qui travaillent ici, qui n’ont pas de famille, mais qui n’ont pas les moyens d’habiter dans un logement “normal” ; les retraités ou les riches qui habitent à Londres mais qui ont un bateau pour faire des sorties le week-end ; les toxicos ; et les pères fraîchement divorcés qui veulent la jouer cool avec leurs gosses. » Les jeunes actifs représentent toutefois les deux tiers de cette population. Une part amenée à croître dans les prochaines années si la crise du logement ne se résout pas.





