13h10, Ann Embleto, 81 ans, est en avance à la distribution organisée en bas de sa rue. Yeux rieurs, assortis à son pull-over bleu ciel, cette ancienne femme de ménage a ses habitudes à l’Église anglicane
St. Alphage, dans la banlieue du nord-ouest londonien. Depuis l’ouverture de la banque alimentaire à Burnt Oak en 2021, cette retraitée ne manque aucune distribution.

© Clara Lenôtre / Societea
Appuyée sur son chariot de courses pour avancer, Ann est la première arrivée. Si la distribution ne commence qu’à 14 heures, les personnes âgées ou en situation de handicap sont autorisées à venir plus tôt pour ne pas avoir à faire la queue dehors. « Certains jours, la file commence à 7 heures du matin », explique Loris, une bénévole de « plus de 65 ans ». Toutes les deux semaines, Burnt Oak Community, l’association gérée par Deepa Chauhan, sa fondatrice, nourrit environ 200 personnes. Malgré une pluie battante, aujourd’hui, 190 parapluies et caddies attendent dehors.
Une pension rongée par l’inflation
13h55. « Livrons les repas comme nous le faisons toujours, avec amour, et n’oublions pas de sourire », rappelle Deepa aux 29 bénévoles présents aujourd’hui. 14 heures, la distribution commence. « Numéro 390 et 391, à vous ! », s’écrie l’un des bénévoles à la foule de parapluies. Alors que dehors, les gouttes s’infiltrent peu à peu dans les caddies, Ann est une des premières servie. Une bénévole remplit son chariot. Dans les courses d’aujourd’hui, principalement de quoi faire des sandwichs. « Je n’aime pas trop cuisiner », avoue-t-elle, le sourire aux lèvres.

« Il n’y a aucune honte. On a besoin de se nourrir », confie-t-elle. Retraitée depuis 21 ans, Ann a vu sa pension passer de 268 à 1096 euros par mois, mais son pouvoir d’achat s’est quant à lui évaporé. Comme elle, plus de deux millions de personnes âgées vivent dans la pauvreté au Royaume-Uni, selon l’association Independent Age. « Ann vient depuis le début religieusement. Ici, elle voit du monde et fait partie de la communauté. Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas aller boire un café comme vous et moi. Ils ne peuvent pas aller se socialiser et regarder un film », explique Deepa.
Certains jours, la file commence à 7 heures du matin.
Loris, bénévole à Burnt Oak Community
Veuve depuis 17 ans, après avoir été mariée pendant 46, Ann a des journées peu remplies. « Je n’ai jamais été une personne de hobby, je regarde la télé. Avant c’était différent parce que j’avais mon mari. On était inséparables. J’avais aussi une très bonne amie mais maintenant elle souffre de démence. » Malgré une arthrose lui rendant difficiles ces quelques mètres la séparant de sa maison, c’est aussi de la chaleur humaine qu’Ann vient chercher. Pour les autres sorties, c’est plus douloureux : « Mes genoux me font mal. J’ai besoin de quelqu’un pour marcher parce que je suis tombée plusieurs fois. »
« Venir ici, c’est être confiant dans son corps »
Dans la salle de danse du Portsoken Community Centre résonne déjà l’enceinte d’Hafsa. À 62 ans, la professeure de zumba agite ses bracelets dorés en cadence, marquant le tempo pour les trois femmes debout devant elle. Réservé aux femmes de plus de 55 ans, le cours a été déserté cette semaine de vacances scolaires par les grand-mères chargées de garder leurs petits-enfants. « Écoutez votre corps et faites ce que vous pouvez, lance doucement Hafsa, faites attention à votre respiration. » Alternant exercices debout et sur chaise, Hafsa s’adapte à leur âge et travaille à travers les chorégraphies l’équilibre et le renforcement musculaire. « Vous en sortez très bien mesdames ! » Ici, l’empowerment –reprise de confiance en soi – et la douceur sont les maîtres-mots. Pas la performance.

Chaque semaine depuis un an et demi, Hucinda Martin, 69 ans, rejoint ce cours organisé par Age UK City of London. « Je vis grâce à une pension d’État, alors je vais au plus d’activités gratuites possibles. Si je devais payer, j’aurais trouvé une autre occupation. Marcher par exemple », rigole-t-elle. La dernière semaine du mois, Hucinda modère les dépenses. « Je me dis : pas de vin cette semaine », plaisante-t-elle. Mais les cours, eux, ne sont pas une option. C’est ici qu’elle s’est fait des amies. « On peut être isolés à la retraite, mais ça dépend de l’effort qu’on y met. À Londres, on a beaucoup d’associations, on a cette chance. »
Une chance que ne partagent pas la plupart des seniors. Hucinda en a conscience. « Au Age Ukde Kent, au sud de Londres, mes amies n’ont pas autant de cours. » Financées par les municipalités, les associations londoniennes sont les mieux loties. Mais même dans la capitale, les plus fragiles sont oubliés. « Certains sont tellement malades qu’ils ne peuvent plus sortir seules de chez eux », déplore Hafsa. Derrière les bienfaits physiques, c’est surtout l’isolement que la professeure combat. « Je vois vraiment l’évolution au fil des semaines. Depuis le Covid, les gens sont de plus en plus isolés. Venir ici, c’est sortir, bouger, sociabiliser, et être confiant dans son corps. »
Le numérique, dernier rempart contre l’isolement
À la Swiss Cottage Library, dans le nord de Londres, Age UK Camden a mis en place un atelier de soutien numérique. Amelia, 66 ans, est penchée sur son téléphone. Ancienne infirmière, à la retraite depuis un an, elle a mal vécu ce changement drastique de rythme. « Je suis passée d’un métier très social, où je rencontrais et aidais des personnes toute la journée, où j’étais respectée à 100 %, à un quotidien où j’ai l’impression de perdre mon temps. » Elle a même tenté de retourner à l’hôpital. En vain.
« J’étais trop en retard sur les technologies. J’allais être un boulet. Je comprends qu’ils préfèrent embaucher quelqu’un de plus jeune. » Aujourd’hui, elle s’impose une discipline. « J’essaie de sortir au moins un jour sur deux. Hier, j’ai lu toute la journée chez moi mais rester seule me pèse. »

À deux tables de là, Ange, 74 ans, pianote prudemment sur son écran. Elle s’est fait pirater il y a quelques mois. Depuis, chaque geste sur son téléphone lui semblait un danger. « Ces aides m’aident à être plus confiante. » Williams Graham, 65 ans, bénévole et ancien PDG, observe la scène avec satisfaction. Il a rejoint Age UK pour donner du sens à sa retraite. « Au début, Ange n’osait appuyer sur aucun bouton. Maintenant, je la vois pianoter toute seule. » Il baisse la voix. « Les personnes qui viennent ici appartiennent à la classe moyenne. Mais les plus pauvres on ne les voit pas. Le gouvernement ne fait pas assez pour sortir ces personnes là de l’isolement. Il coupe même de plus en plus dans les subventions. »
« Au thermostat, -1°C »
À quelques kilomètres de là, au Golden Lane Community Centre, Alice Westlake, 49 ans, est seule à son bureau. Unique employée d’Age UK City of London, elle gère ce jour-là un atelier consacré à la photographie argentique en noir et blanc.
« Pour l’instant, tout est gratuit, confie Alice inquiète, mais obtenir des financements devient de plus en plus difficile. J’essaie d’introduire des systèmes de prix libres – payez ce que vous pouvez – mais en fonction des quartiers ça pourrait faire fuir beaucoup de monde. »
C’est ce type de rencontres que j’essaie de créer et qui font sens dans mon travail.
Alice Westlake, employée d’Age UK City of London
Au-delà de l’association, des aides municipales permettent le déplacement des seniors. Pour Mike Whitley, 84 ans, le freedom pass, carte de transport gratuite pour les plus de 65 ans, porte bien son nom. « Ma femme et moi vivons à 15 kilomètres d’ici. Sans cette carte, le trajet nous coûterait trop cher. Ici, nous pouvons venir rencontrer des gens, voir notre famille, un concert, un match de rugby. Cela nous permet de rester en forme. »

© Clara Lenôtre / Societea
Toute la semaine, Alice propose des activités aux aînés. Au programme ce matin : marche collective autour du Centre Barbican. Un groupe d’une dizaine de seniors s’élance dans le Fortune Street Park. Encadré par Paul, 71 ans, bénévole depuis cinq ans, la cadence permet à tous d’échanger entre eux. « Ces marches les font sortir de chez eux. Certains vivent seuls, loin les uns des autres. Sans ces rendez-vous, ils ne se seraient jamais parlé, et pour certains, jamais devenus amis. » Georgina, 85 ans, acquiesce en rattrapant le groupe d’un bon pas. « Des fois je marche seule, mais ici je préfère. On discute, on rigole, on rencontre de nouvelles têtes. »
Ce qu’Alice observe surtout, c’est la transformation de ceux qui franchissent la porte. « Au début, certains ne veulent pas venir. Il y a un stigmate : “c’est une association pour les vieilles personnes”, et personne ne veut se voir comme tel. » Des personnes réticentes qui vivaient seules passent désormais leur Noël ensemble. « C’est ce type de rencontres que j’essaie de créer et qui font sens dans mon travail. »
Malgré ces petites victoires, des désillusions parsèment l’accompagnement des personnes âgées. « Avec le temps, leur santé se détériore. Des gens que je suis depuis douze ans sont désormais beaucoup plus dépendants. Ce n’est pas que je fais mal mon travail.
C’est juste la vie. » Des situations qui se dégradent, elle l’observe aussi sur le plan financier. Avec un pincement au cœur, elle raconte comment un de ses habitués, ne peut plus chauffer son appartement. « Cet hiver, il a regardé son thermostat : il faisait -1°C chez lui. Il a refusé que je l’aide. Mais il vient quand même ici prendre un thé, des biscuits. C’est déjà ça. »





