Les bookmakers ont toujours la cote

De la City à Marylebone, les boutiques de paris comptent encore de nombreux fidèles à Londres. Un rituel qui persiste malgré la concurrence des applications mobiles.

À Londres, les bookmakers font partie du paysage au même titre que les bus à impériale et les taxis noirs. On en croise un tous les 500 mètres, dans presque chaque quartier : la capitale compte 1 185 enseignes, ouvertes tous les jours de 9 heures à 23 heures. Les grandes chaînes – William Hill, Ladbrokes, Coral, Betfred, Paddy Power – ont dévoré les indépendants, désormais introuvables. Derrière leurs façades discrètes – parfois une simple porte ou un long couloir avant d’arriver à la salle –, se jouent chaque jour les mêmes rituels.

Il faut écouter Kevin, âgé de 66 ans et retraité depuis peu. Ce matin, l’Anglais aux cheveux grisonnants pousse la porte du William Hill de Farringdon, quartier de transit dans le centre de Londres, où l’on se croise sans vraiment se parler. Le rituel est le même trois fois par semaine, huit heures par jour. Son ​​caban est posé sur le dossier de son tabouret de bar. Il fait bon ici, ni trop chaud ni trop froid, suffisamment pour s’installer sans y penser. Kevin achètera un sandwich dehors pour son déjeuner, parce qu’ici, personne ne mange ou boit à l’intérieur. « Les bookmakers sont ces boutiques où l’on vient parier sur un tas de choses. Quand j’ai commencé, c’était surtout le sport – courses de chevaux, football, rugby. Aujourd’hui, on peut parier sur presque tout. On peut rester dix minutes ou plusieurs heures. » Outre-Manche, on mise sur le moindre détail. Par exemple, le nombre de fautes d’un joueur ou le décompte des interventions de l’arbitrage vidéo.

Kevin ne mise que du liquide et s’assure d’avoir tout juste ce qu’il faut avant d’arriver. Il évite les machines à sous identiques à celles des casinos. « Je suis arrivé dans ces boutiques grâce au sport. Ça permettait de débattre avec les autres. »

Les voix de Chinatown

À Chinatown, plus à l’ouest, les boutiques de paris – situées à quelques dizaines de mètres les unes des autres – ont leur propre ambiance. Gerrard Street sent la friture et les épices. Les guirlandes rouges du Nouvel An chinois ornent les façades. À l’intérieur fusent un mélange d’anglais et de mandarin, des rires, des débats, alors que les joueurs parient sur le cricket, la NBA ou les courses de lévriers. C’est l’une des rares zones de Londres où les bookmakers résonnent encore de conversations animées. 

Le joueur ne doit pas voir le temps passer.

Georges, employé d’une des boutiques de Ladbrokes

Ailleurs dans Soho, dédale de ruelles animées jour et nuit, l’atmosphère des boutiques est plus silencieuse. Vu de l’extérieur, le William Hill de Lower James Street paraît tellement minuscule qu’on croirait pénétrer dans un cabinet de curiosités. Devant la façade, un homme en costume, la quarantaine, les cheveux poivre et sel, finit une cigarette avant d’entrer sans un mot. À l’intérieur – plus vaste qu’il n’y paraît –, un trentenaire décortique une analyse de course devant l’écran lumineux de la borne de jeu, le visage fermé, avec l’air de quelqu’un qui hésite depuis trop longtemps.

Sous les télévisions toujours allumées, les bookmakers proposent les guides des différentes courses du jour, qu’elles se déroulent en Angleterre ou à l’étranger. © Matias Archambeau / Societea

À l’entrée, pas de sans-abri, et ce comme devant chaque boutique de la capitale. « Les patrons se sont dit :  » l’argent est pour nous, pas pour les sans-abri « . La clientèle ne doit être intimidée ni avant d’entrer, ni après. La majorité des sans-abri le savent. Ils ne rentrent pas, ne font pas la manche devant et ne s’assoient pas à côté de la porte », explique Georges*, employé d’une des grandes enseignes de paris.

Dans la plupart des boutiques, les fenêtres sont occultées et les horloges absentes. « C’est pour laisser le joueur dans sa bulle, qu’il ne voit pas le temps passer – une technique semblable à celle des casinos », poursuit l’employé. Le personnel remet de l’ordre en permanence et ramasse les tickets perdants. Conseiller sur un pari, en revanche, est hors de question. « Je fais juste mon travail, comme un caissier dans un supermarché », détaille Georges.

Quand on était petits, on pariait des bonbons.

Marc, parieur de 23 ans

Marylebone, enclave au chic imperturbable au nord de Soho et de son agitation, conserve le calme d’une carte postale. Dans ce décor aux trottoirs impeccables, on croise Evan et Marc. Tous deux ont 23 ans, sont étudiants et fans de rugby. Ils parient à l’occasion du Tournoi des Six Nations. L’Angleterre s’apprête à défier l’Écosse le week-end du 14 février. Chacun à une borne différente, avec interdiction formelle de regarder ce que le voisin fait. « Petits, on pariait des bonbons sur l’auteur d’un essai. Depuis quelques années, on se challenge ici. » Le duo fixe la mise à 10 livres (11,50 euros). Le lendemain, l’Écosse s’impose 31 à 20 et les deux amis repartent bredouilles. « On est plus tristes pour la défaite des Anglais que pour les paris perdus, lâche Evan en haussant les épaules. Le bookmaker nous maintient dans le monde réel. C’est plus dur de se déconnecter avec une appli. Ici, c’est la tradition ».

Kevin, le retraité parieur, sourit quand on évoque les jeunes générations.
« Avant, j’y allais avec des amis le week-end, ça remplaçait l’hippodrome. On débattait des heures sur un cheval ou un entraîneur. Aujourd’hui ils viennent différemment – en groupe pour les grands événements –, avec des écouteurs. »

À la City, la pause pari

À Bishopsgate, en plein cœur de la City, les trottoirs aux pieds des gratte-ciels sont bondés à l’heure du déjeuner. Dans le William Hill du coin, la salle est calme avant midi. Un retraité esseulé griffonne sur un bordereau – petite feuille à peine plus grande qu’un post-it – l’intitulé de son pari ainsi que sa mise. Méthode à l’ancienne, quasi abandonnée. « Les plus vieux ont pris l’habitude des bornes. Mais les plus jeunes n’ont jamais appris à remplir un bordereau », constate un employé. Sur les nombreux écrans, les courses s’enchaînent toutes les dix minutes.

Le temps suspendu de l’un des bookmakers de la City londonienne, en attendant le rush des employés de bureau en heure de pointe. © Matias Archambeau / Societea

C’est dans cette salle qu’arrive Jordan à midi passé. Rasé de près, chemise rentrée et veste ajustée, l’homme de 34 ans travaille à la City, et ça se voit. Le parieur aux allures de golden boy fonce droit vers la première course de chevaux. « Réel, je déteste le virtuel – ça peut être truqué,
non ? », lance-t-il avec un sourire en coin en regardant vers le comptoir. Il mise 100 livres (118 euros) sur un cheval à Angers, en France, reste debout pour regarder la course, puis repart aussitôt. « Il faut manger quand même. » Le trentenaire tient cette habitude depuis six mois, lui qui a découvert enfant les courses, avec son père sur le célèbre hippodrome d’Ascot. « Je cherche avant tout des émotions. Que je gagne ou que je perde, je veux ressentir quelque chose. » Aujourd’hui il gagne, mais le sort pourrait être différent demain. « Je connais ce profil, dit Kevin. Il passe vite, il mise beaucoup et il repart. Il n’est pas là pour le sport, il est là pour la sensation. » De son temps, au contraire, « on restait des heures à débattre avant même de poser un pari ».

Un peu plus loin sur Bishopsgate, deux hommes – la cinquantaine finissante – s’installent pour la matinée. Toutes les bornes étant en panne, ils doivent utiliser les bordereaux, à l’ancienne, ce qui les fait fortement rire. Ils sont sur une série de quatre courses gagnantes en misant sur l’entraîneur et le jockey, jamais sur la cote. « C’est cette course-là », dit l’un en pointant le programme accroché sous les nombreuses télévisions. Deux minutes plus tard, ils cherchent encore mais ne parviennent pas à retrouver le nom du cheval qu’ils voulaient jouer. Après avoir misé, l’un s’en va sans même attendre le départ de la course. Il a déjà passé deux heures au bookmaker. « À bientôt », lâche-t-il à un employé. « À demain », lui répond ce dernier en riant. « La majorité sont des habitués, explique Georges, en quelques jours, on connaît leurs habitudes de jeu. »

Une pratique qui n’échappe pas aux touristes

À quelques mètres de la grouillante gare Victoria, le William Hill de Waterloo Road apparaît exigu et particulièrement obscur. Vêtu d’un jogging et d’une grosse doudoune noire, un cinquantenaire réclame un remboursement au guichet, convaincu d’avoir été lésé sur une course de chevaux. Mais l’Anglais au crâne rasé et à la barbe épaisse a simplement perdu. Son ton monte, les insultes fusent en direction du guichet, il frappe le mur du pied — puis se retourne vers les bornes, décidé à se refaire grâce au football. Les paris tombent. Ils sont tous perdants.

À Londres et dans les pays anglo-saxons, les cotes sont exprimées sous forme de fractions.
© Matias Archambeau / Societea

L’ambiance est tout autre à Pimlico, à quelques encablures de Buckingham Palace. Philippe, 43 ans, père de deux filles, vit en Suisse et travaille dans un cabinet de conseil. Venu seul à Londres pour une réunion, il a glissé un bookmaker dans son programme. Grand, les épaules larges, manteau encore sur le dos, il regarde défiler les courses de lévriers et rigole franchement quand l’un des chiens trébuche. « En Suisse, il n’y a pas de boutique de paris. À chaque passage à Londres, j’en découvre une nouvelle. » Aujourd’hui, le natif de Bâle (Suisse) a aussi misé sur la ligue suisse de football. Il rentre le soir même. « On peut mettre plusieurs années à réclamer son dû. Je garde mes tickets pour la prochaine fois. » Il lui reste 17 livres (20 euros). Il les mise avant de partir.

Du sport à la politique

De retour à Central Street, Kevin, les yeux rivés sur les écrans, prépare sa prochaine course. La voiture virtuelle qu’il a choisie termine cinquième d’une course, qui n’existe pas dans le vrai monde. L’homme retourne seul vers la borne pour une course de lévriers. « La dernière fois, j’ai parlé avec quelqu’un pendant deux heures. Ça a ajouté de la gaieté à ma journée. » Ces rencontres là deviennent rares, c’est ce qui lui manque le plus.

Les types de paris proposés ont évolué au-delà du sport. En quelle année Donald Trump quittera-t-il la Maison Blanche ? Les cotes hésitent entre 2026 et 2029. À un an de la présidentielle française, quelques noms s’affichent déjà : Bruno Retailleau est coté à 11, Marine Tondelier à 26, Michel Barnier à 34. En Angleterre, parier sur la politique passe pour monnaie courante : au point que certains considèrent les bookmakers comme des baromètres plus fiables que les sondages.

Ces dernières années, les paris physiques (14,6 millions d’adultes) ont été légèrement plus nombreux que les paris en ligne (14,3 millions), selon la Gambling Commission. David, 39 ans, fan d’Arsenal croisé à Marylebone, résume la raison pour laquelle ces lieux continuent d’exister. «J’ai un programme qui change rarement. Je lis la presse, je retrouve mes amis au pub, on débat des cotes. Je vais au bookmaker placer mon pari, puis je vais au stade. J’ai vu mon père faire ça. C’est un trio magique : stade, pub, bookmaker. »

*Le prénom de la personne citée a été modifié par souci d’anonymat.