À quelques pas de Buckingham Palace, dans les boutiques de souvenirs aux abords de Green Park et le long de Picadilly, les objets royaux ne sont pas légion. Le peu de mugs à l’effigie du roi et d’Elisabeth II semblent des vestiges du couronnement de Charles III, en mai 2023. Les figurines de la défunte reine sont accolées à celles de Mr Bean. Et c’est une autre célébrité, Harry Potter, qui prend le pas sur toutes les autres, avec des rayons entiers remplis de baguettes, peluches, porte-clés, jeux de société et autres portefeuilles à l’effigie du sorcier ou de la chouette Hedwige.
« Je pense que désormais, 50% des gens viennent pour Harry Potter.
Il est en train de détrôner le roi ! », confirme Christian Michel, guide touristique dans la capitale britannique depuis dix ans.
Cet amoureux de Londres le sait pourtant mieux que personne : l’histoire de chaque monument de la capitale est, d’une façon ou d’une autre, liée à celle de la monarchie britannique. La tour de Big Ben, renommée « tour Elisabeth » en 2012, en est le dernier exemple. C’est justement à deux pas, au pied de la statue de Winston Churchill, sur Parliament Square, que Christian Michel a donné rendez-vous à ses clients du jour.

© Hugo Scalabre / Societea
« Écoutez ! On va entendre Big Ben ! », signale-t-il avec un accent londonien à s’y méprendre. L’horloge sonne dix coups. Le carillonnement recouvre le bruit des taxis et des bus rouges de Whitehall. « Elle s’appelle Big Ben, mais aurait pu être nommée Victoria. La reine ne voulait pas être assimilée à une grosse cloche de 13 tonnes », poursuit le guide en enfilant ses gants de cuir. Face à lui, un groupe de quinze touristes. Parmi eux, Maïté et sa famille sont venus de Belgique pour visiter les studios de la saga Harry Potter. Comme de nombreux fans, ils se sont rendus dès leur descente de l’Eurostar à la voie 9 ¾ de King’s Cross, du nom du quai secret qui permet aux apprentis sorciers de prendre le Poudlard Express. Mais avant de faire leur rentrée à l’école des sorciers, les quatre Bruxellois prennent le temps de « découvrir Londres et comprendre les Anglais en un tour », comme le propose l’intitulé de la visite sur le site French London Experience de Christian Michel.
À leurs côtés, Vanessa fait figure d’exception. Fan de la famille royale, elle semble être seule dans son cas. Vêtue de sa grosse doudoune noire, qui lui permet d’affronter les températures matinales, cette mère de trois enfants a fait le déplacement depuis le Jura avec son mari pour se rendre au pays de Kate et William. Dans quelques jours, Andrew Mountbatten-Windsor, le frère du roi, sera arrêté par la police à son domicile, mis en cause dans une nouvelle ramification de l’affaire Epstein. Mais même en ce froid matin de février, Vanessa garde des étoiles dans les yeux : « C’était un rêve de venir ici. J’espère pouvoir me rendre au mémorial en l’honneur de Diana pendant mon séjour. J’avais déjà un intérêt pour cette famille hors du commun avant sa mort. »
« On veut voir tous les endroits touristiques »
« Le palais de Westminster, où siègent les deux chambres de Parlement, n’est plus une résidence royale depuis le XVIe siècle », précise Christian Michel devant l’édifice constellé de fenêtres, dont la principale tour s’élance à près de 100 mètres de haut. Il a pourtant accueilli la dépouille de la reine Elisabeth II à sa mort. « Les Anglais ont fait 15 heures de queue pour voir le cercueil ! », rappelle le guide. Les Britanniques sont attachés à la tradition. Selon un sondage de l’institut YouGov, paru en janvier 2026,
64 % des Britanniques estiment que le Royaume-Uni devrait rester une monarchie. « Le roi est sans doute plus populaire que ce que l’on peut penser, car les Anglais sont en général loyaux. Ils ne se battront pas pour faire tomber le monarque, mais ne bougeront pas non plus pour le défendre », prévient le guide. Maïté est, de ce point de vue, celle qui comprend le mieux les Anglais : « Je vis également dans une monarchie [en Belgique] et la famille royale a surtout une fonction de représentation du pays à l’étranger. »
Après avoir traversé un passage piéton, la petite troupe se dirige vers l’abbaye de Westminster où sont couronnés les rois et reines
du Royaume-Uni. Plusieurs dizaines de monarques s’y sont succédé depuis Guillaume Le Conquérant. Originaires comme lui de Normandie, Basile et Maeva – présents un autre jour de visite –, sont venus à Londres pour fêter un anniversaire. Mais les deux amis n’ont pas d’intérêt particulier pour la monarchie. Marie non plus. Elle a fait le voyage de Valence avec sa fille de 14 ans pour découvrir une nouvelle capitale européenne. « On veut voir tous les endroits touristiques comme Big Ben, Trafalgar, Piccadilly, le British Museum, la Tour de Londres et j’ai très envie d’aller à une expo de street art. »

Trafalgar Square puis Piccadilly Circus, c’est dans cette direction que s’élancent maintenant les quinze visiteurs. Christian Michel, son tote bag « Je suis made in France » sur l’épaule, se fraie un passage parmi la foule arrivant en sens inverse pour se photographier devant Big Ben. Cet ancien directeur de cabinet d’élus locaux lève sa casquette au-dessus de sa tête pour être visible et tenter de ne pas perdre ses clients du jour. Mission réussie, enfin presque. À mi-chemin, le guide fonce dans la cour d’un bâtiment. Jean-Luc, un Lyonnais venu avec ses petits-enfants, lui court après, suivi par le reste du groupe. Une minute plus tard, les grilles de l’Horse Guards se ferment. C’est la porte historique qui mène aux palais de Saint James et de Buckingham. Deux cavaliers, l’épée à la main, viennent se positionner à moins d’un mètre des touristes. Ces gardes royaux à cheval viennent remplacer leurs collègues positionnés à l’entrée du bâtiment depuis une heure.
Il faut mobiliser une dizaine de policiers à chaque fois.
Christian Michel, guide touristique à Londres
À un mile de là, une cérémonie similaire a lieu à Buckingham Palace. La célèbre relève de la garde. Trois fois par semaine, des centaines de touristes se pressent devant les grilles du palais et autour du Victoria Memorial, face à The Mall, l’avenue par laquelle arrivent les militaires.
Les accents allemands, canadiens et chinois se mêlent à ceux des policiers londoniens qui orientent les visiteurs. C’est une véritable fanfare vêtue de manteaux d’hiver et de chapeaux en poil d’ours qui fait le show. Armés de mitraillettes, de drapeaux, de flûtes ou de tubas, les gardes à pied marchent en rythme pour le plaisir des spectateurs. La cérémonie se termine par un concert surprenant, alternant entre Don’t Stop Me Now de Queen, le générique de SOS Fantômes et la chanson Le bleu Lumière du film d’animation Vaiana. « Depuis le covid, le nombre de relèves a diminué car elles coûtent cher. Il faut mobiliser une dizaine de policiers à chaque fois », précise Christian Michel.
Pour ce qui est de la découverte de la royauté, le guide préfère emmener les visiteurs dans des lieux plus discrets. À Piccadilly Circus, cette artère commerçante historique de Londres, la façade de la boutique où il s’engouffre pourrait passer inaperçue, si deux énormes armoiries royales n’étaient pas apposées sur sa devanture. Il faut lever les yeux pour observer ces Royal Warrants of Appointment, un mandat émis aux entreprises qui fournissent des biens ou des services à une cour royale. Fortnum & Mason est, depuis plus d’un siècle, l’épicier et marchand de thé de la famille royale britannique. Vanessa n’en manque pas une miette. Son téléphone à la main, la fan de la famille royale filme tout ce qu’elle voit. À l’intérieur, des lustres éclairent les confiseries, les bouteilles de vin, le saumon et bien entendu les nombreuses boîtes de thé que des acheteurs du monde entier viennent se procurer.

© Hugo Scalabre / Societea
La visite royale ne fait que commencer lorsque les visiteurs quittent la luxueuse boutique. Ils descendent la rue jusqu’au palais Saint James, la résidence administrative officielle de la Couronne. C’est l’occasion que choisit Christian Michel pour de nouvelles explications : « La famille royale, bien qu’elle bénéficie d’une enveloppe civile, s’autofinance en faisant visiter ses nombreuses résidences. La reine Elisabeth II a décidé d’ouvrir ses propriétés au public pour payer des travaux. » Cet argent sert actuellement à restaurer l’aile est de Buckingham Palace.
Des retombées économiques divisées par dix en dix ans
L’ouverture de ces lieux autrefois privés ne suffit cependant pas à maintenir l’affluence. Selon l’institut de recherche Statista, les retombées économiques du tourisme liées à la famille royale ont dégringolé ces quinze dernières années, passant de 680 millions de livres sterling (778 millions d’euros) en 2012 à moins de 60 millions (68 millions d’euros) en 2022. Année considérée comme celle de la reprise du tourisme après la pandémie de Covid. Les chiffres n’ont que légèrement augmenté l’année suivante, au moment du couronnement du roi Charles III. Le groupe poursuit son chemin et passe devant Clarence House, où aucun touriste ne stationne. Là se trouve pourtant la résidence du roi lorsqu’il ne travaille pas à Buckingham Palace. Charles III est le premier monarque britannique à ne pas vivre dans le fameux palais depuis 1837, date à laquelle la reine Victoria y avait pris ses quartiers.

© Hugo Scalabre / Societea
13h30. La visite se termine là où Elisabeth II a passé la majeure partie de sa vie. Un drapeau flotte au-dessus du palais de Buckingham. Serait-ce l’étendard royal qui annonce la présence du roi dans le palais ? Perdu. C’est l’Union Jack, le drapeau du Royaume-Uni.





