Une odeur empeste la rue. Elle ne provient pas du joint qu’Ali, habitant du quartier, est en train de rallumer, mais ressemble plutôt à une odeur de pneu, âcre et brûlant la gorge. Ici, dans le quartier de Bordesley Green, à seulement quelques kilomètres du centre-ville de Birmingham, les déchets jonchent les rues. II faut donc bien trouver des solutions.

Ali habite depuis quelques années dans ces allées grises. Devant lui, une pile d’ordures sur laquelle s’entassent, pêle-mêle, des jouets, des chaussures, un matelas et des détritus ménagers. Ce tas de déchets en tout genre est devenu la première chose qu’il voit en sortant de chez lui.
« Je n’ai pas croisé un seul éboueur depuis deux mois. Comment on fait sans eux et sans déchetterie ? Eh bien, on les brûle, les poubelles. » L’origine de l’odeur s’éclaircit.
« À Londres, ils n’en ont rien
à foutre »
La ville au lourd passé industriel vit l’une des plus longues grèves de son histoire. Depuis janvier 2025, plus de 200 éboueurs, membres du syndicat Unite, l’un des plus puissants du pays, sont en grève illimitée. La raison principale : des coupes massives dans leurs salaires décidées par le Birmingham City Council, le conseil municipal de la ville. Pour certaines catégories, le manque à gagner pourrait atteindre plus de 8 000 livres (environ 9 150 euros) par an, dans une ville – la deuxième du pays –réputée onéreuse.

Un coup de massue pour les éboueurs comme Nick Hart. Il vit à Birmingham depuis seize ans et travaille comme éboueur depuis une dizaine d’années. Écharpe de l’équipe de Southampton autour du cou, il se décrit comme un « hooligan » de ce club, situé à plus de 200 kilomètres de là. Le gaillard au blouson de cuir dit son écœurement : « La ville nous a abandonnés. On se bat tout seuls depuis un an et surtout, on parle tout seuls. Les négociations ne donnent rien et le Council veut juste faire traîner les choses. »
Fin janvier 2026, 35 députés travaillistes ont signé une lettre en faveur des éboueurs de Birmingham et ont appelé le Premier ministre Keir Starmer à prendre des mesures pour mettre fin au problème. Ce dernier a répondu mi-février, indiquant « faire tout ce qui est en son pouvoir pour résoudre le conflit, qui doit absolument trouver une issue. » Nick rigole. « C’est marrant comme déclaration honnêtement. Ça ne veut rien dire. Où sont les actions concrètes ? Les gens souffrent ici, mais à Londres, ils n’en ont rien à foutre », finit-il en détournant le regard, visiblement ému.

Haro sur les travaillistes, majoritaires au conseil municipal ? Pour le gréviste, c’est l’ensemble du « système » qui pose problème, dans une ville qui a été contrainte de se déclarer en faillite en septembre 2023.
« Travaillistes, conservateurs, rien n’a changé. L’austérité a commencé en 2010 sous les conservateurs. Ça a continué sous tous les partis jusqu’à aujourd’hui. Elle se poursuit avec un conseil municipal travailliste, sous un gouvernement travailliste. Tous les partis sont complices. »
Désespoir et anarchie
Dans le quartier de Perry Barr, situé à quelques kilomètres au nord du centre-ville, le moral est également en berne. Les habitants ont vu leur déchetterie, l’une des trois plus grosses de la ville, fermer fin janvier suite à un megapicket [un piquet de grève géant] : une journée d’action intersyndicale qui a réuni des centaines de manifestants pour bloquer ce lieu stratégique. Les camions poubelles sont depuis restés à l’arrêt dans ce dépôt et dans deux autres, théâtres du même type d’actions.
On ne va pas attendre que des mecs en costard s’accordent dans un bureau à Londres pour vivre de façon décente.
Sally, habitante de Perry Barr
À Perry Barr, le désespoir et le ras-le-bol dominent. Sally vit dans le quartier. Robe de chambre et cigarette au bec, elle dénonce les grévistes, des « égoïstes qui trahissent leurs propres concitoyens. » Privés de ramassages hebdomadaires, les habitants comme elle s’organisent :
« On fait des rondes de nettoyage. On crame les gros tas. Ma rue était dix fois plus sale il y a quelques mois. On ne peut plus vivre comme ça et on ne va pas attendre que des mecs en costard s’accordent dans un bureau à Londres pour vivre de façon décente. » Elle n’a plus de poubelle depuis un an : « On me l’a volée dès le début de la grève. C’est aussi ça le problème, quand on est abandonnés comme ça. C’est l’anarchie, plus personne n’a de valeurs. On se vole entre nous, on jette nos déchets par terre devant chez le voisin. Les grévistes ont du sang sur les mains. »

© Yacine Mahmoudi / Societea
Ali, le joint bien entamé, estime que les initiatives comme celles organisées dans son quartier prouvent le contraire. « Depuis le début de la grève, on s’est organisés pour nettoyer. La mosquée organise des rondes. On ne peut pas chier là où on prie, là où on mange. » Brummie – le nom des habitants de Birmingham – de naissance, Desmond Jaddoo est accoudé au comptoir du bar où se retrouvent les syndicalistes. Figure de la communauté chrétienne locale, son combat en faveur des migrants lui a valu en 2023 le titre de Member of the Order of the British Empire (MBE), le cinquième échelon honorifique du pays. À la fin de l’année 2025, il a créé Clean Birmingham, une association pensée dans le but de porter plus haut la voix des résidents de la ville, qui se sentent
invisibilisés : « Personne ne nous entend. Londres, c’est loin, et aucun de nos MP [députés] ne fait comprendre la teneur de notre colère au gouvernement. Donc, on doit agir par nous-mêmes. »
La ville fait appel à des prestataires pour nettoyer le centre. C’est leur vitrine.
Casey, habitant du centre de Birmingham.
Desmond Jaddoo l’assure : les éboueurs « n’agissent pas que pour eux, mais aussi pour de meilleurs droits pour les Brummies ». Il partage cependant l’avis de Sally sur « l’anarchie hygiénique » qui règne dans certains quartiers : « Les gens ne s’embêtent plus à chercher une poubelle. Ils les jettent devant chez eux. Avant, ils balayaient leur rue, même quand on n’avait pas de problème de grève. Ces valeurs sont enterrées. Cette grève a bien montré que la solidarité n’existe plus. »
« Où est-ce qu’on va ? »
Devant la déchetterie de Smithfield – également fermée suite à un piquet de grève –, les Brummies ne sont pas déconnectés des problèmes de leur banlieue. Casey est secouriste. Crâne rasé, il sort d’un pub situé devant le dépôt. Il a connaissance de la situation chaotique de la périphérie. « La ville fait appel à des prestataires pour nettoyer le centre quand ils n’ont pas d’éboueur disponible. C’est leur vitrine. Si, quand on sort de la gare, on voyait les mêmes amoncellements qu’en banlieue, personne ne viendrait ici. Cette situation m’attriste pour ma ville et c’est la faute du Council. » Quand on lui précise que cela fait un an que la crise dure, il n’est pas étonné : « On n’en voit pas le bout. »

© Yacine Mahmoudi / Societea
Les discussions entre le syndicat Unite et la municipalité sont dans l’impasse depuis des mois. Selon une source syndicale, « le Council gagne du temps et fait traîner les discussions. Aucune de nos demandes n’est prise en considération par la ville. Les gens souffrent et eux font la sourde oreille. À un moment, les gens vont péter un câble et on ne pourra pas les retenir. » En mai 2026, les Brummies iront aux urnes pour élire un nouveau conseil municipal. C’est aussi la raison de ce blocage des discussions, selon Unite : « Je pense qu’ils savent qu’ils sont condamnés. Ils ne vont pas rester, donc pourquoi prendre autant de leur temps pour ce souci qui ne touche que des banlieusards dont ils se foutent ? »
La municipalité, qui a lancé une action en justice contre les éboueurs ayant bloqué les déchetteries, n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’entretien.

À bout, Ali dit vouloir aller manifester devant le 10 Downing Street, la résidence du Premier ministre à Londres. « Où est-ce qu’on va sérieux ? Tu crois que je rigole, mais c’est le seul moyen pour qu’on nous voie. Parce que c’est ça le problème, on ne nous voit même pas. Les médias nationaux parlent de nous, mais ne viennent même pas nous parler, nous les premiers concernés. » En attendant, Ali et ses voisins comptent enfin dégager dans la semaine la pile de déchets trônant devant nous. « Enfin, ne dis pas que c’est moi qui nettoie dans ton article. J’ai trop peur des rats et on est infestés », conclut-il. Son joint enfin terminé, il l’écrase par terre, avant de lâcher un sourire gêné.





