Quand on arrive de l’arrêt de bus d’Hackney Central, que l’on emprunte les jardins qui entourent l’église de 1792 à l’apparence vétuste, que l’on slalome entre les tombes d’obscurs lords anglais, recouvertes de mousse, on ne s’attend pas à ce qui se passe à l’intérieur. Dimanche, 11h30, le service de l’église Saint John – messe des anglicans, dont se revendique ce lieu de culte – va commencer.
Sur le parvis épuré, seulement deux panneaux sous verre indiquent : « For the people of East London » , et « Sundays, 9:30 Family, 11:30 Family, 6PM Informal ». La couleur choisie pour ces deux écriteaux rappelle le vert iconique issu de l’album phénomène brat, de Charli XCX, utilisé pour revendiquer un comportement rebelle, voire irrévérencieux. La superstar de l’hyperpop s’est d’ailleurs mariée à Hackney Town Hall, la mairie d’arrondissement située 200 mètres plus loin. Bienvenue à Hackney Church, l’église des cool kids.

À l’entrée, deux bénévoles distribuent des flyers minimalistes : « Focus. Book now. » Ces fascicules ressemblent plus à une invitation pour une fête branchée qu’à la promotion d’un camp d’été pour jeunes chrétiens. L’intérieur du bâtiment est déroutant, à mi-chemin entre un lieu de culte et une salle de concert. En 2018, l’église Saint John – sobrement rebaptisée SAINT – bénéficie d’un projet de restauration de 5,5 millions de livres, dont 1,84 million de livres de la part de la National Lottery Heritage Fund. Sont engagés pour la rénovation architecturale : John Pawson, architecte britannique réputé pour son esthétique ultra-minimaliste, à l’origine de la boutique Calvin Klein de la cinquième avenue à New York, et Es Devlin, scénographe et costumière, collaboratrice de Beyoncé sur le Renaissance Tour. De cette collaboration va naître l’église d’Hackney actuelle. L’architecte John Pawson s’est occupé de peindre les murs en blanc, ne laissant place à aucune fioriture, si ce n’est un cadre doré représentant des passages de la Bible et un vitrail monumental. L’artiste Es Devlin, quant à elle, a doté l’église d’un système son et d’une régie à faire pâlir les plus grandes salles de concert.
La prière 2.0
Et quel concert. Le parvis à peine franchi, la musique envoûte. Une batterie, une guitare, une basse, un clavier, une chanteuse, deux choristes, et un pasteur. Tous ont moins de vingt-cinq ans. Il est tout juste 11h32, le service commence. Le vicaire Temitope Taiwo prêche en même temps que le groupe joue : « Commencez juste à prier, où que vous soyez, n’attendez pas que l’on vous dirige, sentez-vous libre de vous lever, de chanter, priez pour vous-même, parlez à Dieu comme à votre ami. »
Le groupe enveloppe les prêches de Temitope d’une mélodie optimiste, aérienne.

Sierra, 24 ans, étudiante et habitante d’Hackney Central, arrive en trottinant, dix minutes en retard. Elle répand autour d’elle une forte odeur de parfum : « Je m’apprête toujours pour venir ici ». Elle jette son sac sur sa chaise, se débarrasse de sa veste en vitesse, et commence à chanter, haut et juste. Elle n’a pas besoin des paroles qui défilent le long des murs dépouillés de l’église. Ici, tout semble fait pour faciliter la prière. Le dimanche à SAINT, les familles sont invitées à déposer leurs enfants à SAINT KIDS. Au programme : jeux, discussions et prières. À différents moments du service, les paroles et versets projetés sur les murs sont remplacés par la captation vidéo de la garderie, où l’on peut voir les enfants jouer.
Al Gordon, pasteur-influenceur
Midi. Le groupe continue de jouer. La plupart des fidèles chantent. Les paroles sont répétitives. « There’s no one like the Lord » : la phrase est prononcée en boucle par la salle, comme un mantra, d’abord avec entrain et énergie, pour finir sur le son du clavier seul, à peine murmurée. À la fin de la chanson, des larmes coulent le long des joues de Sierra. La tête baissée, les bras vers le ciel, elle se balance tranquillement d’un pied sur l’autre.
Un personnage important de ce dimanche entre en scène : Al Gordon, pasteur à la tête de SAINT. La cinquantaine, Al est ce qui se rapproche le plus de l’incarnation humaine du hot priest de la série britannique Fleabag. Un surnom affectueux donné par la personnage principale à son love interest, un prêtre particulièrement cool et progressiste.

Al Gordon a les cheveux poivre et sel, une chemise et un pantalon noir et ample, des ourlets qui tombent parfaitement sur ses baskets blanches immaculées. Micro en main, sourire indéboulonnable, il traverse la scène de gauche à droite, s’inquiétant de bien intégrer toute la salle. Aux murs, la captation vidéo zoom sur sa tête – oui, le service est en live sur Youtube – donnant à Al un air de conférencier Ted Talk. « Si vous voulez résumer tout le message de la Bible, toute la foi chrétienne, c’est juste que Dieu vous aime, il vous aime, il vous aime, il vous aime… » Il le répète onze fois, onze fois où Sierra pointe le doigt vers le ciel en lançant un enthousiaste
« Amen ! » Appliquée, elle pianote sur son téléphone. L’application Notes est ouverte sur la date de ce dimanche, où elle consigne ses prêches préférés, les passages de la Bible à étudier ou simplement des mots qui résonnent en elle.
L’église et les jeunes
Le discours d’Al est animé, il relie des versets de la Bible à son expérience personnelle, fait un parallèle entre sa relation à Dieu qui traverse parfois des turbulences, à l’instar de son rôle de père d’une ado de quatorze ans. « Depuis quelques temps, on sent que quelque chose se passe. Dieu répond aux prières, il aide cette nouvelle génération à trouver sa voie. »
Il fait référence à une étude du National Centre for Social Research : la proportion de jeunes âgés de 18 à 24 ans se décrivant comme chrétiens et participant à un service au moins une fois par mois est passée de 4% en 2018, à 16% en 2024. Pour les 25-34 ans, c’est de 4% à 13%. L’église de SAINT est particulièrement attentive à ses jeunes. Elle propose le programme d’évangélisation ALPHA : des rencontres hebdomadaires entre jeunes, pour discuter des thématiques générales de la Bible.
Depuis quelques temps, on sent que quelque chose se passe.
Al Gordon, pasteur à la tête de l’église SAINT
Al Gordon en est d’ailleurs un des administrateurs pour le Royaume-Uni. Avec 13 000 abonnés sur Instagram, l’auteur de Spark, un livre sur la créativité au sein de l’église, est aussi à l’origine du mouvement Renaissance. Cette branche de l’église anglicane a pour leitmotiv « The Church of creativity ». 75 églises à travers le monde – dont Hackney Church – se revendiquent de ce mouvement, qui bénéficie notamment de financements de la part de Jen Jamie, directrice de la communication Google au Royaume-Uni. Et pour la communication, Al Gordon travaille avec une agence londonienne branchée, avec, d’après le chef de projet, un brief qui tient en une phrase : « L’église est en train de mourir, nous avons besoin d’un moyen de revigorer la communauté. »

13 heures. Le service se termine sur une dernière chanson. Sierra et la centaine de personnes présentes dans l’église se dirigent vers la sortie. Direction Sons, un coffee shop installé dans le cimetière paroissial qui entoure l’église. Ce café à la communication léchée fait aussi partie de SAINT : « J’adore aller prendre un café après le service, discuter, ou juste intégrer ce que je viens de vivre à l’église », raconte Sierra. En déambulant dans le cimetière, on prend la mesure du rôle de l’église dans la vie de la communauté.
SAINT décline son activité en plusieurs entités : LIGHTHOUSE, un programme de distribution alimentaire hebdomadaire, Hackney Church Brew, une microbrasserie de bière, et de la production de miel. L’église revendique une place centrale dans le quartier. Le borough d’Hackney à Londres est un des plus pauvres de la capitale. D’après un rapport de 2025 du gouvernement anglais sur l’indice de privation en Angleterre, Hackney compte 64% d’enfants vivant dans des ménages à faible revenus. Mais le quartier est aussi proche de l’hypercentre, et son activité culturelle foisonnante mène à une gentrification à vitesse grand V. Sierra résume le paradoxe : « Moi j’ai grandi ici, cette église me fait du bien. J’aime autant prier à côté d’une de mes vieilles voisines qu’avec une influenceuse chrétienne. »





