À Londres, les hongkongais gagnés par la peur

Cinq ans après l’arrivée de 200 000 Hongkongais au Royaume-Uni, Londres se rapproche de Pékin. Malgré une forte solidarité communautaire, les réfugiés observent avec angoisse le gouvernement britannique revenir sur ses promesses.

« Je me méfie tout le temps. Je fais attention avec qui je discute, explique Barry en me désignant d’un mouvement du menton. Vous par exemple : je me suis assuré que vous n’étiez pas un espion chinois. Et je ferais davantage de recherches si je devais parler de sujets sensibles. » Son ton ne comporte aucune trace de gravité, comme s’il venait d’évoquer une banalité absolue. Les pieds fourrés dans des claquettes en plastique gris, il est assis sur le canapé en cuir qui trône dans son salon.

L’appartement est spacieux. Il est sobrement décoré, à l’exception de couplets, ces bandes de tissus or et rouge fixés aux portes à l’occasion du Nouvel An lunaire. Barry et son mari ont acheté ce cocon à Fulham, dans l’ouest londonien, grâce à leurs économies et placements financiers à Hong Kong. Arrivés en mai 2021, ils ont aujourd’hui 57 et 61 ans.

En 2019, des manifestations massives secouent Hong Kong, 22 ans après la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine. Quelques mois plus tard, la Loi sur la Sécurité nationale est promulguée. Elle entérine le placement de Hong Kong dans le giron de Pékin, mettant fin à l’autonomie partielle du territoire, initialement prévue jusqu’en 2047.  

Les libertés d’expression et de manifestation sont réprimées. En réponse, le gouvernement de Boris Johnson autorise en 2021 les Hongkongais à s’installer au Royaume-Uni grâce au passeport britannique national (outre-mer), ou BNO. La promesse : un titre de résident permanent après cinq ans, puis la nationalité britannique douze mois plus tard. Ils sont aujourd’hui près de 200 000 titulaires d’un BNO.

Doute permanent

Parmi les réfugiés hongkongais au Royaume-Uni, Barry et son mari font figure de chanceux. Il dégaine son téléphone pour afficher la notification reçue par mail. Avec un peu d’avance, le gouvernement vient d’avertir les époux que le statut de résident permanent leur était accordé. Une étape importante dans cette nouvelle vie. Barry – qui a participé aux manifestations à Hong Kong –, a décidé de fuir lorsqu’il a réalisé l’ampleur de la répression policière en juillet 2019. Le couple s’est d’abord rendu au Portugal avant de rejoindre le Royaume-Uni. Malgré une relative sérénité retrouvée, il reste sur ses gardes lorsqu’il évoque son passé. Comme tous les Hongkongais ici.

Porte de l’appartement de Barry à Fulham, décorée de couplets porte-bonheurs pour le Nouvel An lunaire.
© Maxime Bergeron / Societea

C’est une suspicion latente, qui vous pousse à douter de tout le monde. Comme si votre propre voisin, votre épicier ou un quelconque restaurateur pouvait être à la solde du Parti communiste chinois (PCC). Et ce, que vous soyez militant ou non. Quoiqu’il en soit, « personne ne sait quand on franchit la ligne rouge aux yeux du PCC », note un réfugié hongkongais. Est-ce sensé ? Une paranoïa collective ? La question, pour la majorité, n’est pas tant celle du danger réel que de la peur qui s’est immiscée en 2019, et qui se cramponne encore à plus de 9 000 kilomètres de chez eux tandis que Londres se rapproche de Pékin.

En entrant dans l’amphithéâtre où le documentaire sera projeté dans quelques instants, Barry se dirige vers des connaissances. Le film du jour retrace le parcours de plusieurs BNOs depuis leur arrivée au Royaume-Uni. Les fauteuils cramoisis ont disparu sous une foule de Hongkongais et de proches. L’ambiance est familiale, mais la méfiance reste de mise.
« Il est absolument interdit de prendre des photos du public », rappelle un organisateur.

« ils nous jettent sous le bus »

Le film commence. Une scène de manifestation pro-démocratie à Hong Kong. Violente. Dans la salle, les visages se ferment. S’ensuit une autre séquence de rassemblement. Cette fois-ci au Royaume-Uni. À Londres, les actions s’enchaînent depuis un an contre un projet de « méga-ambassade » chinoise, définitivement autorisé par le Premier ministre Keir Starmer le 20 janvier. Certains soupçonnent un renforcement des capacités d’espionnage chinoises.

On est de plus en plus anxieux.

Delpis*, réfugiée Hongkongaise titulaire d’un BNO

Installée dans son fauteuil , Delpis* sourit. « J’étais à cette manifestation », murmure-t-elle. La femme de 40 ans a le visage encadré par un carré de cheveux noirs. Ses lunettes rectangulaires lui donnent un air sérieux. Cette ancienne syndicaliste est arrivée avec un BNO en 2023. Elle a quitté Hong Kong « en 24 heures », après l’arrestation de plusieurs de ses collègues. Comme beaucoup, elle se sent trahie par le gouvernement anglais : « Ils nous jettent sous le bus. On est de plus en plus anxieux. » 

Car la « méga-ambassade » n’est que l’une des expressions du rapprochement entre Pékin et Londres. Fin janvier, Keir Starmer s’est rendu en Chine. Une première pour un chef de gouvernement depuis 2018. Sa visite n’a néanmoins pas suffi à éviter la condamnation du magnat de la presse et citoyen britannique Jimmy Lai à 20 ans de prison. Autre motif de colère : le changement des règles associées au visa BNO proposé par le gouvernement en novembre 2025. Si la loi venait à passer, des exigences de salaire – l’équivalent de 14 390 euros par an depuis trois ans – et de niveau d’anglais seraient introduites pour obtenir le statut de résident permanent, en plus des cinq années de présence requises.
La décision finale est attendue pour avril, mais l’annonce inquiète déjà la communauté hongkongaise.

Retraités et étudiants en difficulté

« On est privilégié par rapport aux migrants d’autres pays, concède Delpis*. Mais le Royaume-Uni devient de plus en plus exclusif ». Elle pense réussir à satisfaire les nouvelles exigences, mais ce n’est pas le cas de tous. À ses côtés, Antheia* est arrivée en 2022 avec son mari et son fils. C’est pour ce dernier qu’elle a quitté Hong Kong. « Pour éviter qu’on lui lave le cerveau. » Elle s’inquiète pour son mari : « Il est auto-entrepreneur. Je ne suis pas sûre qu’il dégage le revenu nécessaire. »

Selon un rapport de l’ONG Hong Kong Watch, seuls 12 % des titulaires de BNOs pensent atteindre les critères de revenu et de niveau de langue. Nombre de retraités et d’étudiants n’ont pas le salaire exigé. Les femmes se disent trois fois plus empêchées de travailler à cause des responsabilités familiales.

Et quand bien même la volonté est présente, trouver un emploi n’est pas simple. Dans le quartier d’Hackney, le Centre communautaire Est et Sud-Est asiatique organise un déjeuner. Une odeur aigre-douce s’échappe des plats débordants d’ailes de poulet. Les bavardages se mêlent au cliquetis de tuiles de Mahjong en provenance d’une table où quatre anciens jouent pour quelques pièces de monnaie.

Joueuse de Mahjong au Centre communautaire de Hackney, à Londres. © Maxime Bergeron / Societea

« Vous ne citez pas mon nom, hein ? », s’inquiète Law*, les sourcils froncés en guise d’introduction. Toujours cette méfiance. « Si je ne trouve pas de travail, je n’aurais jamais le titre de résidente. » Professeure à Hong Kong, elle fait face à des difficultés administratives. « Le Royaume-Uni ne reconnaît pas notre formation, donc impossible de trouver un poste. Beaucoup de mes amis sont dans la même situation », se désole-t-elle en secouant la tête.

Recréer du lien

À quelques kilomètres de Hackney, dans une bâtisse en briques, se trouve l’association chinoise d’Islington. La salle polyvalente, éclairée de néons froids, est réchauffée par les couplets calligraphiés et autres décorations installées pour célébrer l’année du Cheval de Feu. Aucun drapeau – ni chinois ni hongkongais – n’orne le bâtiment. « Pour que chacun se sente à sa place », explique Ckan, la star du jour.

La langue est une barrière pour l’intégration.

Ckan, réfugiée titulaire d’un BNO et metteuse en scène du True Heart Theatre

Après avoir été impliquée dans des événements communautaires puis dans les mouvements sociaux à Hong Kong, cette psychothérapeute et metteuse en scène, elle-même titulaire d’un BNO, s’est donné pour mission d’établir des liens de confiance entre les peuples au Royaume-Uni. Cela passe par le théâtre. Pendant plus d’une heure, elle questionne les spectateurs sur leurs vies. Pour chaque anecdote, cinq comédiens improvisent une reconstitution. Ckan traduit les histoires en anglais et en cantonais. « C’est important, car la langue est une barrière pour l’intégration, enseigne-t-elle. Traduire les récits permet aux locaux de connaître le passé des migrants et inversement. »

Ckan, metteuse en scène du True Heart Theatre qui se produit dans les locaux de l’association chinoise d’Islington.
© Maxime Bergeron / Societea

« Il y a souvent des résonances : même si on vient d’un autre pays, on se reconnaît dans certaines histoires », ajoute-t-elle. Aujourd’hui, la reconstitution d’un long parcours de soin après un accident de voiture a recueilli un tonnerre d’applaudissements. Malgré tout, les inquiétudes ne sont jamais très loin. Après la pièce, un membre de la troupe confie ne pas être certain d’atteindre les exigences salariales pour obtenir son statut de résident permanent.

Après une hésitation, le quarantenaire ajoute : « Je fais aussi attention à mon comportement pour ma sécurité. Je n’utilise pas TikTok par exemple, car c’est une application chinoise. » Une spectatrice de soixante ans envisage quant à elle de quitter Londres pour s’installer à la campagne.
« Je me sens de moins en moins tranquille dans la capitale, et la nouvelle « méga-ambassade » ne va rien arranger », se justifie-t-elle.

Ckan tente également de créer des relations entre les associations chinoises à Londres. « Ce n’est pas évident, car certaines ont des liens avec le PCC », précise-t-elle. Le centre communautaire de Hackney est pro-Hong Kong, n’est-ce pas ? « Je ne sais pas. Je n’en suis pas sûre », répond-elle. Dans une confidence similaire, Barry avait pour sa part expliqué éviter l’association d’Islington, car certaines personnes ont menacé des Hongkongais de rendre des comptes au PCC. Simples paroles en l’air destinées à effrayer un contradicteur ou sérieuses mises en garde ? Aucune certitude, comme d’habitude.

*Les prénoms des personnes citées ont été modifiés par souci d’anonymat.