À marée basse, la Tamise rend ses secrets

Deux fois par jour, les vestiges de la Londres antique se dévoilent à des passionnés qui écument les berges du fleuve. Véritable institution, le « mudlarking » suscite un engouement croissant.

Il est 18 heures quand la marée baisse sur les bords de la Tamise, dans le quartier de Greenwich à Londres. L’air y est paisible et agréable, l’atmosphère feutrée semble tenir la ville à distance. Le métro qui traverse le Railway Bridge, les buildings dont la silhouette se dessine à l’horizon, les vélos et les coureurs sur les quais semblent muets, presque figés dans le temps.

Un concert de cris de mouettes enveloppe tous les autres sons. Un vent frais glace les joues et fait rougir le bout du nez en cette fraîche soirée de février. Le soleil se couche sur le quartier des affaires de la City ; le rose, l’orange et le jaune se mélangent dans un ciel strié de nuages gris. Le cours du fleuve se rétracte, la marée basse atteint son paroxysme, laissant place à tout un passé enfoui.

Un escalier en pierre descend sur la grève. Il donne sur un rivage parsemé de pierres et de morceaux de bois, auxquels se mêlent des fragments d’artéfacts. La richesse de ce site archéologique en fait le royaume des mudlarks (fouilleurs de boue), sous les pas desquels roulent des broches, des pipes, de la vieille monnaie et des morceaux de poterie antique. Un bateau s’approche au loin à pleine vitesse sur la Tamise. Le fleuve commence à remuer et dessine de petites vagues venant s’échouer au bout des bottes en plastique de Jaime. Il fait signe de tendre l’oreille. Lorsque la houle s’apaise, elle laisse derrière elle un tintement cristallin ; celui des tessons, des pièces de poterie qui résonnent. Pour Jaime, ce son-là n’a rien d’anodin : il annonce que dessous, se cachent des trésors.

La marée basse laisse apparaître une plage remplie de fossiles dans le quartier de Greenwich, à Londres, le 15 février 2026. © Manon Prat / Societea

La Tamise, puissante et mouvante, dévoile deux fois par jour, au gré de ses marées, de larges étendues de plages recouvertes de boue et de roches. L’érosion provoquée par le trafic fluvial rend accessibles des couches d’objets historiques conservées dans la boue anaérobie (sans oxygène) du fleuve. C’est comme un passage secret qui s’ouvre à nous quelques heures dans la journée », explique Jaime en souriant, montrant le rivage avec sa main droite. Ce sexagénaire est mudlark depuis plus de 40 ans. Il écume les berges de la Tamise à la recherche d’objets d’antan. Petit déjà, il aimait accumuler les boutons, les fossiles et les pièces de monnaie. Jaime se qualifie d’autodidacte, il a tout appris sur le terrain.

Le mudlark Jaime écume les berges de la Tamise à la tombée de la nuit. © Manon Prat / Societea

Fort de ses expériences, il lui faut moins de quelques secondes pour reconnaître des reliques : « C’est un morceau de jarre bellarmine ! , s’écrie-t-il en se saisissant d’un fragment de poterie tacheté de marron. Plus de 400 ans, provenance Frechen, destiné à des familles riches. » Ce type de jarres caractérisées par un masque barbu qui orne le bas du col était effectivement fabriqué en Allemagne entre le XVIe et le XVIIe siècle. Les mudlarks en sont très friands. En dehors de son impressionnante expertise pour chaque morceau aperçu sur le sol, Jaime n’est pas très bavard. Son sport favori ? « Le mien. » À quelle marée préfère-t-il pratiquer ? « Toutes. » Sa technique ? « La mienne. » Aucune trace d’amertume dans ses réponses, une simple question d’état d’esprit ; les mudlarks n’aiment pas révéler leurs secrets, ils préfèrent montrer et laisser à chacun la chance de s’imprégner de l’atmosphère et de l’ambiance qui fait revivre une vie souterraine perdue dans les entrailles du passé. 

Pratique historique 

Le mudlarking est pratiqué depuis des siècles dans la capitale britannique, sans doute depuis la Londres antique. La ville a été fondée par les Romains entre 47 et 50 après J.-C. Ils en firent la capitale de la province de Britannia jusqu’à la chute de l’empire romain au Ve siècle.« Déjà à cette époque, les plus pauvres se retrouvaient sur les berges de la Tamise pour fouiller le rivage à la recherche d’objets à revendre en échange de quelques sous pour se nourrir ou dormir dans l’auberge du coin », explique Kate Sumnall, archéologue et curatrice de l’exposition, Les secrets de la Tamise, visible au musée de Docklands jusqu’au 1er mars
« La ville a un port ouvert à l’international depuis plusieurs siècles, ce qui offre l’opportunité de découvrir des objets des quatre coins du monde quand on pratique le mudlarking », affirme-t-elle.

Deux morceaux de pipes et de la poterie romaine dénichés par Jaime. © Manon Prat / Societea

Les écumeurs de berges modernes n’ont plus rien à voir avec ces miséreux. Ce sont des collectionneurs, désintéressés par l’argent, épris de l’histoire que racontent leurs trouvailles. Ce qui transcende Jaime, c’est de « se représenter la vie ordinaire des gens ordinaires » à chaque fois qu’il découvre une nouvelle relique. « On ne nous enseigne que celle des héros. Avec le mudlarking, on fait connaître celle qui fut, un temps, le quotidien des habitants comme nous », réplique-t-il avec un mélange de fierté et de tendresse dans la voix.

Se représenter la vie ordinaire des gens ordinaires.

Jaime, mudlark

Jaime éprouve une certaine satisfaction à se balader à des horaires calmes, ceux des marées basses, sur les bords de la Tamise. Il se montre extrêmement reconnaissant de pouvoir contribuer activement à la recherche archéologique de la ville. Les mudlarks ne sont théoriquement pas propriétaires de leurs trouvailles, celles-ci reviennent de droit à la Couronne britannique. Dans les faits, ils sont quasiment toujours autorisés à les garder, sauf dans le cas d’objets remontant à plus de 300 ans et comptant plus de 10 % de métal précieux. Dans ce cas, les reliques sont considérées comme des trésors et doivent être déclarées auprès du Port de Londres (PLA). Si l’artefact intéresse un musée, il doit lui être cédé contre rétribution financière.

Des créations à partir des artefacts

Elaine Duigenan, 60 ans, mudlark depuis plus de 30 ans, a une « relation particulière avec la Tamise ». Cette pratique fait vibrer sa fibre artistique. Dans son appartement paisible et ensoleillé, qui lui sert également d’atelier, en plein cœur du quartier de Southwark, elle expose ses trouvailles transformées en œuvres d’art contemporaines. Des broches antiques s’assemblent à des morceaux de semelles de chaussures romaines ou d’ossements, pour créer de singulières sculptures qui ornent sa cheminée. Elle prend plaisir à les photographier et les expose dans des galeries d’art. Ses photos sont toutes bien classées dans des albums qu’elle stocke en dessous de sa fenêtre, cachés derrière des monsteras à l’allure tropicale.

L’artiste Elaine Duigenan présente ses photos d’œuvres réalisées à partir d’artéfacts de la Tamise. Certaines sont actuellement exposées au musée des Beaux Art de Houston (Etats-Unis). © Manon Prat / Societea

Elle tourne les pages d’un geste monotone, puis sourit : « J’aime travailler avec des ossements, ça donne des traits et des formes artistiques exploitables à l’infini. » Une douce mélodie classique remplit le fond de la pièce, les tasses de thé fument sur la table qui nous sépare. Elle reprend tendrement, les yeux pétillants d’enthousiasme : « Le mudlarking m’a permis de trouver ma propre démarche artistique. » Sa créativité, elle la puise également dans la connexion qu’elle crée avec le passé : « Ce que j’aime quand je descends sur le bord de la Tamise, c’est trouver des objets pré-industriels, ce qui signifie qu’ils sont façonnés à la main et que vous êtes la première personne à les toucher depuis plusieurs siècles.
Un sentiment d’euphorie s’empare de moi à chaque fois. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la vie quotidienne de ces personnes. »

DIX MILLE MUDLARKS SUR liste d’attente

Il faut disposer d’une licence, au tarif de 35 livres (40 euros), délivrée pour une durée d’un an par le PLA pour pratiquer le mudlarking sur les bords de la Tamise. Le nombre de demandes de licences délivrées par le PLA a été multiplié par soixante-dix depuis 2020, avec désormais 4 000 mudlarks actifs contre 200 en 2020. Dix mille demandeurs patientent en liste d’attente. Cette explosion s’explique par une forte augmentation des demandes au moment de la pandémie Covid, pendant laquelle les Londoniens appréciaient se changer les idées et se ressourcer sur les berges.

Jaime et Elaine s’accordent aussi pour dire que le livre de la mudlark Lara Maiklem Mudlarking : Lost and Found on the River Thames (“Mudlarking : trésors perdus et retrouvés dans la Tamise”, Bloomsbury, 2019) a eu un énorme succès et attiré beaucoup d’amateurs. « Les réseaux sociaux ont commencé à servir de plateforme pour échanger ses trouvailles, d’abord en communauté, puis avec le grand public, ce qui a contribué à amplifier le phénomène », raconte Elaine.

Face à cette intensification, le PLA a décidé de plafonner les demandes de licence afin de préserver l’environnement. Des restrictions plus récentes ont également vu le jour. « Il est interdit de creuser à certains endroits protégés (sur la rive nord, bordant la partie la plus ancienne de la capitale) ; ailleurs, on ne peut creuser que jusqu’à 7,5 centimètres de profondeur, pour ne pas aggraver l’érosion », explique Elaine.

Du côté de Greenwich, il est 20h30 et la marée est en train de remonter. Les berges sont à nouveau impraticables à pied, le « passage secret » vers cette Londres antique se referme peu à peu. Éclairées par les lumières de la ville, les rives reprennent leur forme habituelle. Comme en journée, l’eau du fleuve à quelques centimètres des quais est moins agitée, presque étale. Le vent froid d’hiver claque sur les joues rougies de plus en plus fort. Jaime retire la lampe torche de son front, les mains pleines de fragments de poterie qu’il dépose délicatement dans son sac à dos.