Chinatown en voie de disneylandisation ?

En 1950, des commerçants chinois s’établissaient à Gerard Street, dans le cœur de Londres. Aujourd’hui, Chinatown reste un symbole de la communauté asiatique. Mais l’afflux des touristes fait craindre une perte d’identité.

Des lanternes rouges, par centaines, escortent les visiteurs dans l’un des quartiers les plus connus de la capitale britannique : Chinatown. Les effluves de viandes grillées et la musique traditionnelle diffusée dans les hauts parleurs animent ce quartier situé en plein cœur de Londres, à deux pas de Piccadilly Circus. En cette période du Nouvel An Chinois, la foule avance péniblement sur Gerrard Street, la rue principale du quartier. Téléphones en main, les touristes bloquent le passage en tentant de trouver le meilleur angle pour leurs photos, sous le regard perplexe des installateurs de lanternes. 

Un employé prépare de nouvelle lanternes, la veille du Nouvel An Chinois.
© Elsa Mondoloni / Societea

Dans la cohue, plusieurs personnes pénètrent dans l’emblématique supermarché Loon Fung. Ouvert depuis 1960, ce commerce importe d’Asie des produits alimentaires introuvables dans les grandes surfaces britannique. À quelques jours des festivités, les familles doivent se ravitailler pour préparer le nián yè fàn, le repas du réveillon. « Please, excuse me ! ». Une femme âgée au dos courbé tente de se faufiller dans les allés étroites du supermarché. Deux touristes, chargés de leurs gros sacs à dos, s’extasient devant des décorations traditionnelles. Entre les rayons de poissons et de légumes, la petite dame aux cheveux gris lève les yeux au ciel. En plus des Londoniens eux-mêmes, Chinatown attire 17 à 18 millions de visiteurs étrangers par an. 

Vers une « disneylandisation » du quartier ?

Chinatown est devenu à partir des années 1950, le cœur battant de la communauté asiatique au Royaume-Uni. C’est après la Seconde Guerre mondiale que les migrants chinois ont commencé à y ouvrir des restaurants de cuisine cantonaise. Plus récemment, en 2020, la quartier a connu une nouvelle vague de migration des Hongkongais à la suite des répressions du Parti communiste chinois. Au fil des décennies, la diaspora asiatique y a trouvé refuge pour faire communauté et résister à la xénophobie. 

En famille, en couple, ou entre amis, les touristes flânent et se prennent en photo devant les arches décoratives traditionnelles de Chinatown, à Londres. © Elsa Mondoloni / Societea

Mais dans un rapport de 2016, des chercheurs de Goldsmiths University se questionnaient déjà sur l’avenir de Chinatown. La flambée des prix immobiliers dix ans plus tôt a poussé de nombreuses familles à quitter le quartier. Alors que Joy King Lau, le Golden Phoenix et le Lido, trois des plus anciens restaurants sont toujours en service, HK Diner, qui proposait des plats traditionnels d’Hong-Kong, ou le Hungs restaurant, qui servait une cuisine cantonaise oldschool jusqu’à 3 heures du matin, ont fermé leurs portes en 2016 et 2020. Les grandes chaînes instagrammables de Dim Sum – des bouchées vapeurs – comme Dumplings’ Legendles, ont progressivement remplacé les restaurants locaux. Sur l’avenue Shaftesbury, plusieurs chaînes de bubble tea, boissons très populaires en Corée, propulsées par TikTok, se sont multipliées. 

Les transformations de Chinatown liées à l’afflux touristique de ces dernières années dénaturent l’histoire de sa diaspora. L’authenticité de la culture asiatique se perd dans le quartier et devient davantage un lieu de performance. On redoute, avec la gentrification, que Chinatown se plie à l’image fantasmée que les touristes ont d’un quartier exotique : des lanternes et des dragons rouges au détriment de la vocation sociale qu’avait historiquement le quartier.

À la recherche d’une authenticité perduE 

Pour retrouver ses points de repères, la diaspora asiatique s’est progressivement éloignée des rues bondées de Chinatown. De la musique et des rires  s’échappent d’une petite maison traditionnelle en brique à Hackney, un quartier multiculturel qui accueille des migrants de nombreux pays. Ce sont ses logements abordables et les propositions d’emplois qui en ont fait un lieu prisé. Mais Hackney constitue un point d’ancrage particulier pour la communauté asiatique depuis la création, en 1985, du centre communautaire ESEA (East and South East Asia).

Devant la façade du centre de l’association ESEA (East and South East Asia), des visiteurs dégustent au soleil des plats traditionnels. © Elsa Mondoloni / Societea

Loin de ses lanternes rouges et de ses touristes, la communauté se retrouve aujourd’hui pour un événement festif. En franchissant la porte du centre, on retrouve les décorations du Nouvel An. Des messages de bonne année calligraphiés en chinois sur des bandes de papier rouges sont collés de part et d’autre dans l’entrée. Des dizaines de personnes déjeunent dans le hall du centre. 

En empruntant un long corridor, on retrouve une galerie où s’alignent plusieurs stands de boissons et de nourriture. Alors que des enfants courent en riant dans le couloir, plusieurs adultes sont réunis autour de Leda. La bénévole, vêtue d’une veste en jean et d’un foulard rouge reçoit des compliments. Il faut dire que l’événement d’aujourd’hui est une réussite : une centaine de personnes se sont déplacées jusqu’ici, et les recettes de la journée serviront comme levée de fonds à l’association ESEA. « C’est vraiment positif pour l’avenir de notre centre. À l’origine, c’était plus des personnes âgées qui fréquentaient cet endroit. On a craint la fermeture du centre, car on arrivait pas à attirer assez des jeunes de la communauté. Mais on a fait un gros travail de promotion sur les réseaux sociaux, et ça paye ! », explique Leda, bénévole au centre ESEA.

On se retrouve juste entre nous autour de repas, ça nous permet de discuter librement, dans le calme.

Aubery, une habituée du centre associatif ESEA

Depuis quelques années, le centre d’accueil ESEA a réussi à rassembler toutes les générations de la diaspora autour d’activités. Avec le temps, de nombreux ateliers ont été proposés pour les rassembler : repas communautaire, cours de danse et de karaoké ont permis à l’association d’attirer de nouveaux membres. Au marché d’aujourd’hui, ce sont des dizaines de commerçants et de créateurs qui proposent leurs produits. Les odeurs des stands de nourriture traditionnelle embaume le centre : les tranches de canard laqué, le poulet au caramel, et les ravioli au porc rencontrent un fort succès. 

Un peu à l’écart, un autre stand attire l’œil des curieux : des doudous de chats et de chiens sont minutieusement exposés devant Aubery. La jeune femme de 29 ans, venue de Chine, réside à Londres depuis quelques années et fabrique elle-même ces petites peluches. « T’as vu comme c’est mignon ? » sourit-elle fièrement. Aubery n’est pas bénévole mais fréquente régulièrement le centre ESEA lors des repas communautaires qui se déroulent trois jours par semaine. « J’adore cet endroit. On se retrouve juste entre nous autour de repas, ça nous permet de discuter librement, dans le calme. » À la mention du quartier de Chinatown, Aubery hoche la tête de gauche à droite : « Je n’y vais jamais. Et je préfère largement venir ici. »

Dans le couloir du centre d’acceuil ESEA, des photos de l’équipe bénévole de l’association. © Elsa Mondoloni / Societea

Au-delà des évènements culturels, l’association cherche à promouvoir un endroit inclusif et à aider les membres de la diaspora à s’intégrer et à lutter contre les discriminations. « On met en place plusieurs ateliers pour aider les membres de notre communauté. Il y a régulièrement des réunions d’aides juridiques pour les procédures de VISA, et des groupes de paroles autour des discriminations et du racisme subies par la diaspora. C’est essentiel pour les membres de notre communauté qui sont isolés socialement et culturellement », affirme Leda.  

Des rassemblements essentiels, mais menacés. Plusieurs affiches dans le centre évoquent une possible fermeture. « Aidez-nous à continuer notre travail, en soutenant la campagne de levée de fonds ». Le centre, qui n’a jamais été aussi actif depuis la crise du Covid, n’a plus les moyens financiers de sa survie. Le narratif du « virus chinois » a alimenté une vague de discriminations et une augmentation des agressions à caractère racistes. Derrière les apparences festives et commerciales de Chinatown, la communauté asiatique, elle, demeure fragilisée.