Crépuscule rock « Moth Club »

À Hackney, district de l’est de Londres, la salle de concert « The Moth Club » se voit menacée par un projet immobilier. Exemple qui illustre une crise plus générale des scènes musicales indépendantes britanniques, de plus en plus nombreuses à fermer.

Passé la porte noire de l’ancienne maison syndicale ouvrière, le videur referme le battant. Le son est confiné. Des accords de guitare inondent la salle, la lumière des spots balaie la foule. Le plafond maculé scintille de paillettes dorées. Sur la gauche, des silhouettes mouvantes laissent entrevoir un comptoir en bois de chêne, et une danse incessante de bocks posés et vidés dans l’instant. Les semelles se décollent difficilement du sol imbibé.
Plus loin, une masse noire. Un essaim de têtes sur ressorts battant en rythme. Quatre figures éclairées surplombent la foule et derrière elles, quatre lettres argentées à taille humaine se détachent et composent le mot : « Moth ».

Devanture du Moth Club, Hackney © Antoine Barbé–le Goff / Societea

Les Moths, ce sont les premiers habitants de ces lieux, des vétérans de l’armée britannique venus se réunir ici pour la première fois en 1972. La fréquence de leurs rendez-vous et discussions hebdomadaires s’est progressivement délitée jusqu’à 2015. L’association, alors en proie à des problèmes financiers depuis trois ans, s’est associée à LNZRT, une agence musicale londonienne, et le lieu s’est transformé en salle de concert.

« Quelques ex-soldats fréquentent encore les lieux, explique Lorenzo, manager au Moth Club. Mais maintenant, c’est presque exclusivement un espace musical le week-end et une salle de stand-up en semaine.»

Artistes performant au Moth Club © Antoine Barbé–le Goff / Societea

Si quelques grands noms sont passés sur cette scène, à l’instar de Lady Gaga et Christine and the Queens, les artistes qui viennent ici sont en règle générale des musiciens méconnus, britanniques, jeunes, rockeurs. Ils sont à l’image de ce que l’on imagine quand on pense à ces petites salles typiquement londoniennes, marginales, où l’engagement politique se mêlent à la musique et où les jeunesses anglaises se sont succédées pour bâtir tout un pan de la musique rock indépendante. Le Moth Club a un peu de ce charme là, les plaques commémoratives des vétérans en plus.

« Ce n’est vraiment pas rien » de jouer au Moth

Rose fréquente le Moth Club depuis onze ans. Le verre à la main, la quarantenaire avec son haut brillant aux couleurs des lettres du Moth affirme être attachée au lieu car il est « chargé d’histoire. Il y a peu de bars où la musique et la mémoire des anciens soldats se confondent », ajoute-t-elle.

Dans le fond de la salle, Adam, l’étui à guitare posé contre la hanche, explique qu’il fait des concerts au Moth avec ses deux amis Kyle et Joe depuis un an. À eux trois, ils composent le groupe Wing. « Quand on vient jouer ici, on se dit : “Purée, on joue au Moth les gars”», confie le jeune homme à la vingtaine blonde et au visage juvénile. « Ce n’est vraiment pas rien.»

Le coin fumeur de la discorde

Mais depuis deux ans, la salle est menacée. A l’été 2024, les équipes découvrent sur le bâtiment voisin une notification de chantier à venir. Le projet : un immeuble de cinq étages dont les balcons surplomberaient directement l’espace fumeur du club. « Le problème ne serait pas tant le bruit de notre musique mais celui de nos clients qui discuteraient dehors», explique le manager italien, la cigarette aux doigts depuis l’espace concerné.

Schéma du projet immobilier proposé par l’agence Stephen Davy Peter Smith Architects (A droite le Moth Club, entre les deux bâtiments, le coin fumeur)

En théorie, lorsqu’un projet immobilier est prévu, une réglementation nommée « The Agent of change », ou l’agent de changement, veut que les nouveaux arrivants s’adaptent au lieu dans lequel ils s’installent. En toute logique, il incomberait aux promoteurs immobiliers d’isoler au mieux leur immeuble, et à la salle de concert de continuer à exercer son activité sans changer sa pratique. Mais la réalité est toute autre, et il existe bon nombre d’exemples où des salles ont dû fermer leurs portes après les plaintes à répétition d’un nouveau voisinage. 

Coin fumeur du Moth Club, Hackney © Antoine Barbé–le Goff / Societea

À Dalston, autre quartier de Londres, le Passing Clouds a déposé le bilan en 2016, dix ans après son ouverture, après la construction d’un immeuble voisin. Histoire similaire pour The Blind Tiger à Brighton, fermé en 2014. « Je suis inquiet, soupire Lorenzo, le regard dans le vide. S’il y a des plaintes, la mairie pourrait nous contraindre à restreindre l’activité. On ne serait plus ouvert que deux à trois soirs par semaine, et on devrait fermer plus tôt.» D’un coup, son bras posé contre sa hanche retombe dans un mouvement d’indignation : « Si le projet venait à aboutir, on fermerait dans l’année. » 

« On a reçu beaucoup d’amour»

Mais à l’annonce du projet à l’été 2024, le Moth ne se laisse pas faire. Ses gérants s’opposent au projet auprès de la mairie d’Hackney – que nous avons contactée et qui n’a pas souhaité nous répondre. Le début du chantier est suspendu en attendant le règlement des contentieux. Dans la foulée, les gérants lancent une pétition via la plateforme Change.org qui regroupe rapidement plus de 33 000 signataires.

Les soutiens sont nombreux pour les gérants de la salle comme l’affirme Lorenzo :« On a reçu beaucoup d’amour de la part des clients, des artistes. Je dirais que le changement d’atmosphère a été positif. »

Joe, 25 ans, fréquente le Moth Club depuis quatre ans. Le jeune homme, éclairé dans la nuit par les lanternes extérieures de la salle de concert, est une réincarnation de David Bowie : traits fins, cheveux blonds plaqués vers l’arrière, écharpe jetée par dessus l’épaule, costume trop ample.
« C’est désolant de voir des salles de concert fermer les unes après les autres. On aime le Moth, défend Joe, les sourcils se fronçés. Ce sont des espaces construits par et pour des millionnaires mais dans lesquels personne ne viendra habiter.»

Dans un communiqué daté de décembre 2025, la municipalité a rappelé son attachement au principe de l’« agent of change » et sa volonté de préserver l’activité de la salle. Le syndicat des salles de concert indépendantes, la Music Venue Trust (MVT) salue cette reconnaissance mais rappelle que ce principe n’a pas force de loi et réclame des protections concrètes. 

Sans des salles comme le Moth, il n’y aurait rien. Pas d’art. Pas de musique.

Adam, musicien du groupe Wing

L’installation de cet immeuble voisin n’est que la conséquence de la gentrification progressive du quartier, qui voit les prix de l’immobilier augmenter. Adrian, étudiant en master de sociologie et employé depuis trois ans dans un magasin du quartier, admet avoir remarqué un changement. « Beaucoup de petits business et de minorités ont été contraints à partir. Il y a une hausse du nombre de personnes sans domicile fixe, analyse Adrian. Il y a de plus en plus de cafés et de restaurants à prix élevés. »

Adam et ses amis du groupe Wing se trouvent quelques pas plus loin au niveau du coin fumeur. Guitare sur le dos, le jeune homme à la chevelure blonde s’exaspère : « C’est hallucinant de voir à quel point ces promoteurs peuvent fournir des efforts intenses pour bâtir des immeubles alors qu’il n’y a déjà pas d’espace.» Un client ou ami sur le départ l’interpelle pour le saluer brièvement. Son ton de voix change soudainement avant de revenir à sa préoccupation première. « Ces lieux sont essentiels pour des artistes qui débutent et souhaitent lancer leurs carrière. Mais c’est tout aussi important pour simplement passer une bonne soirée, qu’on soit musicien ou fêtards, pour écouter de la bonne musique et rencontrer des gens sympathiques, développe Adam avec fougue. Sans des salles comme le Moth, il n’y aurait rien. Pas d’art. Pas de musique.»

Une crise plus générale de la musique britannique

L’exemple du Moth Club s’inscrit en réalité dans une crise structurelle plus large touchant l’ensemble des salles britanniques. Selon le rapport annuel 2024 de la MVT, 35% des salles ont fermé ces 20 dernières années. Sur la seule année 2024, deux nouveaux lieux mettraient la clé sous la porte chaque semaine. 53% des salles encore en activité n’ont tiré aucun profit cette même année. 

Les pressions immobilières, fiscales et réglementaires figurent parmi les causes majeures de fragilisation et de fermetures. Sur les vingt dernières années, 44% de celles-ci étaient dues à des difficultés financières, 28% à des problèmes opérationnels et 14% à des expulsions ou à des projets immobiliers. En somme, les loyers et les factures d’énergie explosent, les licences et taxes sont en hausse, s’ajoutent à cela l’endettement lié au covid pour certains établissements ainsi que les plaintes pour nuisances sonores et la vente à des promoteurs pour des projets immobiliers. 

Les exemples abondent : The Jazz Bar à Edimbourg a fermé avant de rouvrir grâce à un rachat communautaire, The Moon à Cardiff a arrêté ses concerts en 2024 faute de rentabilité. Selon le même rapport de la MVT cité, 6 000 emplois du secteur ont disparu. De plus en plus de communes n’accueillent plus aucun spectacle ni concert. Le maillage de la musique britannique se défait donc petit à petit.

Face à cette hémorragie, la MVT demande la mise en place d’un prélèvement de solidarité sur les billets des grandes salles, une réduction de la TVA et la généralisation du principe d’agent de changement. Dans son interview de 2024 au Guardian, Mark Davyd, fondateur de la MVT, rappelle que sans intervention, « les fermetures deviendront la norme et de nombreux artistes n’auront plus de lieux où se produire, projette Marc.Tout le système est en train de s’effondrer. »