Dans le Norfolk, des travailleurs immigrés essentiels

Dans la petite ville d’Heacham, la maison de retraite Summerville House fonctionne grâce à des aide-soignants venus principalement d’Inde. Son directeur s’inquiète de la volonté du gouvernement de réduire les visas de travail dans le secteur des soins.

Dans la pièce de vie, une quinzaine de corps inertes, regards vides, assis sur des fauteuils en cuir. Au fond, près des vitres, deux résidents écoutent de la musique, casque sur les oreilles. Ils semblent être les derniers encore capables de s’offrir ce plaisir. « Ils n’ont plus aucune capacité et ils ne peuvent plus parler. Tout le monde ne peut pas faire ce métier », explique Raj Senghal, directeur de la Summerville House d’Heacham dans le comté de Norfolk, l’une des six maisons de retraite ArmsCare, un groupe privé de maisons de retraite qu’il a fondé en 2002.

Certains résidents parlent seuls quand d’autres rient sans raison. Accrochée sur l’un des murs de la pièce, une télévision balance ses programmes habituels, sans que personne ne semble comprendre ce qui s’y dit. Au milieu des pensionnaires, deux silhouettes revêtues de polos violets frappés du logo ArmsCare vont de résident en résident : Amala et Amannpreet. Comme 80 % du personnel de cet établissement, elles sont originaires d’Inde, plus précisément de Mumbai. Elles échangent des regards complices et quelques blagues, habituées aux gestes qu’elles prodiguent aux résidents.

La population vieillit et les jeunes partent dans les grandes villes. C’est très difficile de recruter.

Raj Senghal, directeur de la Summerville House

Airpods vissés dans les oreilles et iPhone en main, Raj a des allures de manager débordé. Lui aussi né dans la capitale indienne et arrivé en Angleterre à l’âge de dix ans, il s’est installé à Heacham avec sa famille, dont sa fille Jasmine, 30 ans, qui travaille avec lui à la Summerville House. « Nous sommes ici depuis 24 ans, c’est une affaire familiale ! », précise-t-il avec fierté. Une fois installé dans son bureau, il constate : « La population vieillit et les jeunes partent dans les grandes villes. C’est très difficile de recruter.»

Raj Senghal, directeur de la société ArmsCare qui compte six établissements de soins dans des zones rurales de l’Angleterre. © ArmsCare

Nichée au cœur de la campagne anglaise, Heacham a des allures de ville déserte. Située à près de trois heures de train de la capitale britannique, elle abrite principalement des lotissements en briques rouges, quelques cafés, et cette care home (maison de soins) cachée au bout d’un sentier cabossé. Entourées de champs, quelques maisons pointent entre les parcelles. La grisaille des bâtiments et l’odeur de pluie rappellent les villes du Nord de la France en plein mois de janvier. Barrés de l’inscription
« Personnes à mobilité réduite », certains panneaux de signalisation triangulaires témoignent de la moyenne d’âge élevée de la commune. Ici, la moitié des 4 000 habitants est âgée de plus de 65 ans.
 

Heacham, ville située dans la région de Norfolk, en Angleterre. © Sofiane Descamps / Societea

Plannings placardés au mur, fenêtre sur la salle à manger des résidents, le bureau de Raj Senghal est celui d’un chef d’entreprise. Assis sur sa chaise, il attend les questions, le regard impatient. Aucun doute, après un quart de siècle passé dans le métier, il se sent toujours investi de la même mission : celle d’accompagner les personnes âgées. « Dans les pays d’Asie, il y a cette habitude et cette culture, qui existe moins en Occident, de prendre soin de la famille », explique-t-il. Ses établissements comptent au total 166 résidents et 145 employés. À l’en croire, « les Britanniques n’aiment pas ces métiers (…) n’importe qui ne peut pas travailler ici. »  

« Nous perdions un salarié ou deux par semaine » 

Au Royaume-Uni, le secteur de la santé dépend largement de la main-d’œuvre immigrée. Selon les chiffres de l’OCDE, en 2023, 18 300 personnes se sont installées au Royaume-Uni au titre d’un visa de travailleur de la santé et des soins. Problème : depuis le Brexit, les départs se sont aussi multipliés et certains établissements se retrouvent en situation de turn-over. « Juste après le Brexit, ici nous perdions un salarié ou deux par semaine, ce qui nous a conduit à fermer des lits », décrit Raj Senghal.

Le directeur est également membre du conseil d’administration de la Norfolk Care Association, un organisme associatif qui accompagne les prestataires du secteur de l’aide sociale aux adultes. Dans le cas de ses maisons de retraite, ce ne sont pas les difficultés administratives qui ont motivé ces départs, mais l’« environnement hostile » qui selon lui régnait en Angleterre pour les travailleurs étrangers après le Brexit. 

L’Angleterre compte près de 14 000 maisons de retraite, qui accueillent environ 372 000 pensionnaires d’après les chiffres de 2023 de l’Office des statistiques nationales britannique. Amorcée dans les années 1980, la privatisation des établissements pour personnes âgées a changé en profondeur les contours du secteur. Aujourd’hui, 76% de ces établissements sont contrôlés par des fonds d’investissement, le reste étant géré par des collectivités locales, des associations ou de petits groupes indépendants comme celui de Raj Senghal. 

Un véritable cocon

La Summerville House d’Heacham compte 25 chambres, dont certaines sont occupées par des couples. Les prix démarrent à 900 livres (1029 euros) par semaine, y compris pour la plus petite d’entre elles, meublée du strict minimum : un lit, une armoire, une commode et une télé. L’équivalent d’un studio de résidence universitaire. Une froide odeur d’hôpital accompagne la visite et embaume chaque pièce du rez-de-chaussée. La chaleur du lieu tient aux murs jaune moutarde et aux décorations de Saint-Valentin enfantines accrochées au plafond en cette mi-février. 

À l’étage, d’autres chambres sont accessibles à l’aide d’un monte-escalier, qui rappelle la dépendance physique des habitants. Aucun ne peut se déplacer sans déambulateur. C’est le cas de Caroll, 70 ans, qui vit ici depuis bientôt deux ans. Si son visage exprime son envie de discuter, ses capacités cognitives diminuées ne lui permettent pas de parler longuement. Assez, cependant, pour assurer qu’il y a « une bonne ambiance » et qu’elle se sent bien dans l’établissement. Elle reconnaît aussi qu’il y a eu beaucoup de changements parmi le personnel depuis son installation. « Des changements en bien ou en mal ? » taquine Sylvia Charles, 24 ans, l’une des aide-soignantes de l’équipe venue accompagner la septuagénaire. Caroll, avec lenteur rétorque avec le sourire jusqu’aux oreilles : « En bien, évidemment. »

Caroll, l’une des résidentes de Summerville House. © Sofiane Descamps / Societea

Arrivée d’Inde en 2021, Sylvia incarne l’un de ces changements d’équipe fréquents. Elle travaille grâce à un visa de travail pour travailleur qualifié, un skilled worker visa. Interrogée sur les difficultés rencontrées, elle cite en premier lieu le manque d’opportunités et d’informations. « Nous devons nous concentrer sur nos carrières avec nos familles et nos histoires derrière (…) C’est beaucoup de stress », confie-t-elle. Son confrère Raj Devaraj, lui aussi aide-soignant et originaire d’Inde, approuve. Lorsqu’il s’agit de décrire une journée type, le quadragénaire rigole avec ses collègues : « Un jour normal ? Est-ce que ça existe ? »

Sylvia Charles, Raj Devaraj et Nigel Playford, aide-soignants à la Summerville House. © Sofiane Descamps / Societea

Malgré son sourire enfantin et sa petite taille, sa voix grave rappelle qu’il est l’un des aide-soignants dits « senior » de l’établissement. À l’origine diplômé d’un master en informatique, Raj a décidé de tout lâcher pour travailler dans le secteur de la santé, là où il trouve « plus de sens » à son quotidien. Même chose pour sa collègue Sylvia, qui se destinait à l’événementiel : « J’ai fait quelques stages en hôpital et en maisons de retraite, et ça m’a plu. »

Le projet contesté du gouvernement

Au-delà des impacts du Brexit, le « Livre blanc » sur l’immigration présenté en mai 2025 par le gouvernement britannique risque, selon les représentants du secteur de la santé, d’aggraver le manque de main d’œuvre. Intitulé « Rétablir le contrôle sur le système de l’immigration », ce projet vise à réduire significativement l’immigration légale. L’objectif principal est de ramener à 50 000 le nombre de travailleurs peu qualifiés et de travailleurs du secteur des soins, afin de favoriser le recrutement local.

En parallèle, Yvette Cooper, actuelle ministre des Affaires étrangères et à l’époque ministre de l’Intérieur, a promis « de mettre en place un nouvel accord de rémunération équitable pour les aides-soignants », afin de rendre les emplois plus attractifs pour les travailleurs britanniques. Aujourd’hui, le salaire annuel d’un aide-soignant est d’environ 25 000 livres annuels, soit environ 28 600 euros. Selon Raj Senghal, le directeur, le recrutement de salariés venus de l’étranger dans les maisons de retraite n’est pas une option, mais une « nécessité absolue » pour maintenir la qualité des soins.