Une petite foule de jeunes se meut telle une vague qui ondule de gauche à droite. Le son est fort, trop fort même. Mais peu importe, car Lazy Jane se tient sur la scène du bar londonien Hope & Anchor. Et c’est tout ce qui compte pour ces adolescentes âgées de 15 à 18 ans qui se définissent comme « influencées par le punk ». « Monter sur scène est une forme de résistance face aux hommes. On s’approprie un espace. Nous-mêmes avons été incitées par des « girls bands ». On influence des filles à créer leurs groupes », expliquent les lycéennes alors qu’elles fument maladroitement une cigarette avant leur passage en ce jour de Saint- Valentin. Invitées par le collectif LOUD WOMEN – qui promeut les femmes sur scène –, Edith, Graca, Liv et Lylly sont les premières à se produire pour ce concert caritatif où seules performent des bandes féminines.

Les prémices de ces Londoniennes – oscillant entre aisance et timidité – sont immortalisés par Dani. Engagée par LOUD WOMEN, la photographe brésilienne est elle aussi punk et « l’a toujours été ».

© Ingrid Gallois / Societea
Elle l’est à 20 ans dans son premier groupe, bien que les autres membres et leur musique ne le soient pas. Elle l’est durant ses années d’opéra lorsqu’elle chante avec les cheveux platinés levés en pointe à la Billy Idol. Elle l’est aujourd’hui en poussant les limites de sa voix à la limite du « out of tune » avec son groupe.
Pas de règle
« La beauté du punk vient de l’absence de règles. J’aime écrire des paroles à double sens. L’idée est que les gens écoutent la musique, puis réalisent le message », explique Dani, tout en noir vêtue. Une vision que toutes partagent. « La musique punk est personnelle en même temps qu’elle est politique », explique Sara, membre du Riotous Collective (RC) à Leicester. De septembre à mars, elle propose à des femmes des ateliers pour apprendre un instrument en vue de performer pour un concert le 8 mars. Membre de deux groupes, la sexagénaire est bassiste. Avec St Brigid’s, le son est punk. Avec Rogue Notion, l’attitude l’est : « On veut être fourbe, paraître accessible à tous alors que ce qu’on dit est punk. »

Sally est punk aussi. Rentrée d’une session de répétition avec le RC, elle s’assoit à la table de sa salle à manger. Âgée de 68 ans, elle a tout d’une Anglaise au carré, à commencer par ses cheveux et le dessous de verre de sa tasse de thé. « Je n’ai jamais eu le look mais toujours l’attitude, l’énergie. Être rebelle, me battre pour ce en quoi je crois », explique Sally, la tête en arrière pour mettre des gouttes dans ses yeux secs. La tromboniste monte le volume de son téléphone pour faire écouter une chanson de son ancien groupe – rejoint par l’intermédiaire du RC. « L’important a toujours été d’être dans une bande, pas de bien jouer », lance la musicienne alors que le son des Wonkey Portraits jaillit de façon saturée du portable.
Le punk, un nouveau modèle
Tout juste majeure quand le mouvement subversif commence, Sally découvre avec ses amis The Stranglers alors qu’elle est en études à Copenhague. Un de ses amis irlandais rentré chez lui en mai 1977 a rapporté une cassette. « On s’est dit « Qu’est-ce que c’est ? ». C’était quelque chose de complètement différent. L’été suivant, les Sex Pistols jouaient à Copenhague », se remémore l’Anglaise. Carole aussi se souvient des Stranglers : « Une amie m’a informée qu’un groupe passait à Brighton, appartenant à ce « nouveau truc punk ». J’y suis allée. Nous étions trente dans la salle. » La septuagénaire aux cheveux orange a ensuite assisté à cinq concerts de The Clashs. Elle n’a appris la batterie qu’il y a cinq ans grâce au RC.
La beauté du punk vient de l’absence de règles.
Dani, photographe du collectif LOUD WOMEN
À l’heure où les punks naissent, le mouvement est éminemment féministe et inclusif. Des groupes dirigés par des femmes se forment, tels que The Slits ou Siouxsie and the Banshees. « On voulait créer un nouveau modèle pour les artistes, résister au mythe de la beauté pour les femmes. Le punk était délibérément extrême en termes de visuel », analyse Lucy O’Brien, auteure spécialiste des femmes dans la musique et le punk, ayant elle-même participé au mouvement. Être punk, c’est être DIY (Do It Yourself), soit « tout faire par soi-même – enregistrer, produire, sortir votre propre disque/fanzine/livre/film », avait écrit Jon Savage, biographe des Sex Pistols, dans son livre England’s Dreaming en 2002.
The invisible woman
Un vent de liberté qui n’a pas plu à l’industrie musicale. Les labels cherchent à capitaliser les artistes et leurs productions. Or pour les punks, peu importe d’être rentables. « Les groupes DIY ne jouaient pas pour leur audience mais pour extérioriser leurs sentiments. Le cœur de la musique, c’est d’exprimer son esprit », observe Helen McCookerybook, ancienne membre de The Cheifs, ayant écrit des ouvrages de référence sur la musique punk. Alors que cette nouvelle vague d’artistes avait montré aux jeunes comment devenir indépendants, les labels – détenus en grande majorité par des hommes – s’emparent du punk pour le « codifier ». Les femmes sont laissées à la marge, « les labels savaient vendre le rock pour les hommes, pas pour les femmes. »

Steph n’aimait pas la musique punk à l’époque de son adolescence. « Je ne l’ai comprise que bien plus tard », sourit l’Anglaise au dos légèrement courbé. Membre du Riotous collective, elle sort d’une répétition avec son groupe, dans lequel elle joue de la basse. Adossée au mur, Steph ôte son bonnet brodé « Cunt » et ses mitaines. Du haut de ses 74 ans, la retraitée a tout d’une jeune rebelle. Il y a quelques semaines encore rouge et bleu, ses cheveux coupés à la garçonne sont sobrement teintés de rose sur les pointes. L’une des premières chansons qu’elle a écrite s’intitule The Invisible Woman. « Quand une femme vieillit, les gens ne la remarquent plus, alors même qu’elle reste la même personne », s’attriste-t-elle. Sous son oreille percée d’un clou se dessine un tatouage. « VC » pour Vicious Crisis – le nom de son groupe – entouré d’un cercle. Steph tient à le montrer, pour « ne plus être cette femme invisible ».
Par et pour les femmes
Monter sur scène pour ces femmes est un moyen de montrer qu’elles n’ont pas de « date d’expiration », comme l’industrie a tendance à le leur faire croire, selon Helen McCookerybook. « Mick Jagger continue les concerts, bien qu’il ressemble à un crocodile », se moque-t-elle. Cassie illustre cette volonté de s’émanciper du regard et des diktats masculins. Fondatrice de LOUD WOMEN, elle est chanteuse et bassiste du groupe I, Doris. Sur scène pour le concert du 14 février, l’artiste revendique une attitude punk : « On veut s’affranchir des attentes que la société a d’une femme d’âge moyen. »

Féminisme et punk vont de pair selon la quarantenaire au carré ondulé rouge. Ayant grandi dans les années 90, Cassie se souvient avoir découvert Bikini Kill ou Huggy Bear, groupes issus du courant Riot grrrl. Créé par et pour les femmes, ce mouvement est à la croisée du punk rock et du rock alternatif. Selon Lucy O’Obrien, il rappelle la culture punk des années 70 : « un message féministe très fort », « la volonté d’élever les consciences », « la solidarité et l’esprit de communauté. »
On veut s’affranchir des attentes que la société a d’une femme d’âge moyen.
Cassie, fondatrice du collectif LOUD WOMEN et chanteuse de I, Doris
Riot grrrl a galvanisé une nouvelle génération de femmes intéressées par la musique. « Leurs chansons étaient fortes et bruyantes. Elles donnaient une voix à celles qui ne sont pas entendues. Je suis encore très influencée, maintenant que je m’adresse moi-même à des femmes de 45 ans et plus », explique Cassie. Et son engagement féministe concerne tout autant les hommes. Dans sa chanson Cowboys cry too, elle dénonce un patriarcat qui « les tient aussi, les force à porter un masque. »
un courant sans définition
Être punk n’a de définition pour aucune. « Vouloir lui en donner une est une erreur, déclare Helen McCookerybook, ne pas en avoir est sa force et permet à tous de s’y retrouver. D’une semaine à l’autre, être punk n’avait pas la même signification, et je crois que c’est toujours le cas cinquante ans plus tard », ajoute-t-elle. Sally aux cheveux gris, à la tasse de thé et aux yeux doux est toute aussi punk que Carole avec ses cheveux roux, son piercing au nez et son regard amusé. Ces dernières années, de nombreux groupes féminins – se revendiquant punk ou influencés par le punk – se sont créés, parmi lesquels Amyl & The Sniffers aux États-Unis et The Lambrini Girls au Royaume-Uni. « Beaucoup de femmes punks ont encouragé leurs filles. À mon époque, ma mère n’était pas fière que je dise ce que je pense. Elle était une femme puissante, mais n’aimait pas que je fasse de la musique punk », analyse Helen McCookerybook.

Les adolescentes de Lazy Jane avouent tenir leurs goûts musicaux du père, frère ou oncle – The Breeders, Slow Death. « Mais ça va changer, s’esclaffent-elles, nous transmettrons la musique à nos filles, pas leurs pères ! » Le père de Graca est présent dans la petite cave du Hope & Anchor. Debout derrière la vague de jeunes qui se poussent, s’agitent, se remuent, il surplombe statiquement le public. Ses immenses yeux bleus fixent sa fille, dont les doigts emmitonnés dansent sur la guitare. Ses immenses yeux bleus brillent dans le noir. Cowboys cry too.





