Les nuages se déchirent enfin dans le Wiltshire, un comté dans le sud-ouest de l’Angleterre. Un rayon de soleil glisse sur les pentes et fait luire des plants de vigne alignés parfaitement jusqu’au bas de la colline. Nous sommes à vingt minutes en voiture de la ville de Salisbury. Ce paysage digne d’un tableau, Hugo Stewart le contemple tous les jours. Pull en laine élimé, cheveux poivre et sel en bataille, le français impeccable de ce vigneron anglais est un vestige de ses années passées dans le Languedoc – à taquiner le grenache et le cinsault – où il a fondé il y a vingt ans Les Clos Perdus avec son ami Paul Old. Aujourd’hui, il cultive sur trois hectares de la vigne en biodynamie.

Pourtant ici, il y a encore dix ans, l’on pouvait entendre le grognement des cochons. L’odyssée agricole de Hugo Stewart a commencé dans les années 1970. Jeune londonien en manque de verdure, il reprend la ferme porcine de ses grands-parents. À son retour de France, les épidémies à répétition finissent par donner raison à sa passion : le vin. Hugo a donc planté de la vigne. On est en 2016. « Je ne pensais pas vendanger aussi vite », dit-il avec un sourire. Dès 2018, les premières grappes de chardonnay, pinot noir et pinot meunier sont récoltées – les trois cépages rois du champenois. « Les gens s’imaginent que c’est impossible de faire du vin ici. Mais regardez ! Les conditions sont idéales : le site est exposé plein sud et protégé du vent. Notre véritable problème, ce sont les gelées tardives qui peuvent survenir en mai. »

Ce qu’Hugo contemple aujourd’hui n’est pourtant que le dernier chapitre d’une très vieille histoire. Car si le vin anglais semble être une nouveauté, il plonge ses racines dans l’Antiquité, lorsque les Romains tentaient déjà d’acclimater la vigne à l’air de la province Britannia. La tradition s’est ensuite effilochée avec les siècles, laissant la place à un empire commercial bâti sur l’importation plutôt que sur la production.
Des siècles de négoces
Jadis, les Britanniques ont compensé leur absence de vignobles par une maîtrise du commerce vinicole sans équivalent. Ce sont eux par exemple qui ont standardisé la bouteille de verre épais et conçu le tonneau de 900 litres comme unité maritime – dont dérive la barrique bordelaise de 225 litres, et par extension notre bouteille de 0,75 cl. Longtemps premiers marchés à l’exportation pour le champagne et les grands crus européens, les docks de la Tamise ont pendant des décennies concentré une bonne part du commerce vinicole mondial.
Les vins britanniques étaient alors la risée de tous.
Peter Gladwin, ancien président de Wine GB
Après des siècles de négoces, une poignée de pionniers anglais dans les années 1970 s’essaie à la viticulture. On plante alors des cépages hybrides venus d’Allemagne, comme le Solaris ou le Bacchus, capables de résister aux crachins persistants et aux maladies. Mais la qualité n’est pas au rendez-vous. « Les vins britanniques étaient alors la risée de tous, se remémore Peter Gladwin, ancien président de Wine GB, dans les colonnes des Échos. Il faut dire que la plupart n’étaient pas très bons. »
Les pionniers du vin made in britain
Le tournant survient à la fin des années 1980 avec le rachat du domaine Nyetimber, dans le Sussex, par un couple américain, Stuart et Sandy Moss. Comme le rapporte la presse économique, leur mission était claire : produire un vin pétillant – le fameux sparkling wine – capable de rivaliser avec la champagne. Pari gagné. Ils imposent les prestigieux cépages (pinot noir, chardonnay, meunier) qui représentent désormais 69 % des surfaces viticoles du pays.
Le secret de cette réussite tient dans une poignée de terre qu’Hugo ramasse entre ses doigts : une craie blanche, jumelle géologique du sol champenois. Avec le réchauffement climatique, il suffit désormais de cent cinquante jours au-dessus de 10°C par an pour que le miracle s’opère. En dix ans, la surface du vignoble anglais a bondi de 120%. Et les chiffres continuent à grimper. « Je suis revenu au bon moment, lâche Hugo, hilare. Juste avant toute cette spéculation. »
Car le prix des terres flambe. L’arrivée de grands capitaux et d’anciens banquiers de la City, en quête de sens et de terroir et reconvertis en gentlemen-vignerons, favorisent l’ouverture de wineries dans tout le sud du Royaume-Uni. Les meilleures terres peuvent atteindre les 125 000 livres (143 000 euros) par hectare. Ce qui reste moins onéreux que celles du vignoble champenois qui frôlent le million d’euros par hectare.
Et ce qui n’était encore qu’un phénomène artisanal attire désormais les marques reconnues. De grandes maisons de champagne françaises comme Vranken-Pommery, se sont implantées dans le Hampshire avec le Pinglestone Estate. Taittinger a également investi 15 millions d’euros dans soixante hectares de terres dans le Kent – d’anciens vergers de pommiers reconvertis en vignobles, rebaptisés Domaine Évremond. La logique est implacable : même craie, mêmes cépages, mêmes méthodes. Juste de l’autre côté de la Manche.
vers plus de productions locales
Mais une fois les bouteilles étiquetées, où finit ce nectar des dieux ? Pour le savoir, il faut quitter le silence du Wiltshire et suivre la route vers l’est. Là-bas, à deux heures de voiture : Londres bouillonne. La ville qui a longtemps régné sur le négoce mondial sans produire une goutte de vin, est en train de s’enivrer de ses propres cuvées.
Dans le quartier de Soho, on entre chez Antidote comme on s’installe dans un bistrot de quartier. Le décor est brut, les murs sont habillés de caisses en bois, et l’air vibre des conversations de clients venus chercher autre chose que le luxe compassé. Derrière le comptoir, Guillaume Siard, un Cherbourgeois installé ici depuis 1995, observe l’évolution des goûts.

« Au début, mon idée était simple : rendre accessible la production de petits vignerons français », explique-t-il. Mais aujourd’hui, ses habitués, déjà adeptes des vins naturels, se tournent de plus en plus vers les vignobles du Kent ou du Sussex. Le vin « Made in England » n’est plus une curiosité pour touristes, c’est une demande quotidienne. « On assiste à un basculement, confirme Guillaume. Avant, on buvait étranger par nécessité. Aujourd’hui, on boit anglais par fierté et parce que la qualité est là. » Depuis, la ville lui a donné raison bien au-delà de ses espérances : « Au pays de la bière, les gens redécouvrent le plaisir de s’asseoir avec une bonne bouteille et de prendre le temps. »
Londres est une fête au vin
Car Londres est en train de vivre une révolution silencieuse. Tandis qu’un pub ferme chaque jour au Royaume-Uni, les bars à vin, eux, pullulent. Post-Covid, leur nombre a explosé dans les quartiers « bobos de la capitale ». Certains sont minuscules, une douzaine de couverts et une ardoise qui change chaque semaine. D’autres font salle comble midi et soir toute la semaine.
Ce sont de fins connaisseurs, ils boivent en général une bouteille par personne, voire plus.
Manon, serveuse au Beaujolais
C’est le cas du Beaujolais, non loin de Covent Garden. Fondé en 1972 par le Normand Jean-Yves Darcel, ce bar-restaurant au décor déjanté affiche ses cravates au plafond comme autant de trophées. « Ce sont celles des membres du club de notre établissement, explique Manon, serveuse depuis deux ans. Dans les années 1970-1980, quand les hommes d’affaires parlaient trop et ne buvaient pas assez, le patron leur coupait la cravate. » Jeudi 20 novembre dernier, pour le beaujolais nouveau, trois cents bouteilles se sont envolées en trois heures. « Il y avait des gens même dans la rue ! », s’amuse-t-elle à nous raconter.
Aujourd’hui, la clientèle a évolué. Les hommes d’affaires à cravate ont cédé la place à une foule plus diverse, plus jeune aussi, et les acteurs, comme Kit Harington – connu pour son rôle de Jon Snow dans la série Game of Thrones – ont leur rond de serviette. « Ce sont de fins connaisseurs, dit Manon. Ils boivent en général une bouteille par personne, voire plus. Mais ils viennent surtout pour la convivialité et pour leur soif de découvertes. Une clientèle qui voyage avec une très grande ouverture d’esprit en matière de vin. » Une ouverture d’esprit qui, même dans un bar à vin français, permet de parler sans complexe des bulles du Sussex avec la même expertise qu’un grand cru bordelais.

Cette soif de local se vérifie même au Gordon’s Wine Bar, le plus vieux de la ville, niché à deux pas des anciens docks de la Tamise. Depuis 1890, il faut baisser la tête pour entrer dans cette cave voûtée noircie par la suie des bougies. Sur la terrasse extérieure comme à l’intérieur, une centaine de bouteilles défile chaque jour – de l’Australie à la Nouvelle-Zélande en passant par l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, l’Allemagne et bien sûr la France. C’est ici que Londres a toujours entretenu son amour pour les nectars du monde entier.

Mais sous les arches dickensiennes, l’English sparkling wine s’impose désormais sur les tables couvertes de cire. « On ne commande plus « un classique verre de blanc », on demande à goûter « les domaines du Sussex » [sic]», s’étonne un habitué. Même ce bastion des plus grands crus cède à la tentation locale.
Dans le Wiltshire, l’heure est désormais à la dégustation. Hugo Stewart débouche une bouteille de sa dernière cuvée. Un blanc pétillant, minéral, avec une acidité franche qui laisse la bouche nette. On ose une question : « Et maintenant, les vins d’Angleterre ont-ils leur place sur les plus grandes tables étoilées du monde ? ». « C’est comme la cuisine anglaise, sourit Hugo Stewart tenant sa création à la lumière, on s’est longtemps moqué d’elle. Et puis un jour, elle a pris sa revanche. »





