« Ces espaces sont bons pour l’âme. » Rob Gray s’arrête, observe le filet d’eau qui serpente sous les branches basses. Ses lunettes glissent légèrement sur son nez lorsqu’il relève la tête. Sa veste orange tranche avec le vert dense des feuillages et le brun humide des berges de la rivière Crane. Directeur général de FORCE – Friends of the River Crane Environment (« Les Amis de l’environnement de la rivière Crane ») – il parle doucement, presque avec précaution. « Ils ont besoin d’être aimés et protégés. Une seule personne ne peut pas le faire, ni même un petit groupe. Il faut une reconnaissance collective de leur valeur. »

La River Crane s’étire sur une quarantaine de kilomètres dans l’ouest de Londres. Plus d’un demi-million de personnes vivent à proximité de cette rivière urbaine, l’un des principaux affluents de la Tamise. À première vue, les berges donnent l’impression d’être abandonnées : ronces épaisses, troncs couchés en travers du courant, amas de branchages encore humides des pluies récentes. Pourtant, rien n’est laissé au hasard. Steven, bénévole de l’association, débroussaille à quelques mètres.
À plus de 70 ans, il est toujours à l’œuvre, équipé de sa salopette imperméable et de ses gants épais.
Les haies en cours de création, les accès volontairement rendus plus complexes, les branches accumulées le long des berges : tout est pensé pour recréer des refuges naturels. « Si on laisse des passages trop faciles, les gens entrent, piétinent, laissent des déchets, sans forcément s’en rendre compte », précise Rob Gray en désignant les entrelacs de bois.
Cependant, les mesures prises en amont ne suffisent pas forcément à protéger l’aval. En effet, quelques kilomètres plus loin, la Crane se jette dans la Tamise. Et là, les problématiques changent de dimension.
Thames Water – la compagnie privée chargée de l’eau potable et de l’assainissement pour Londres et sa banlieue – est régulièrement pointée du doigt pour ses rejets d’eaux usées. Lors de fortes pluies, le réseau d’assainissement déborde. Les stations d’épuration, souvent anciennes, relâchent alors les excédents directement dans le fleuve. Selon les données officielles de l’Environment Agency, l’autorité publique de régulation environnementale, Thames Water a procédé à des rejets pendant 1 914 heures en 2025 – soit l’équivalent de 79 jours cumulés.
Les analyses montrent que 92% des échantillons testés présentent des bactéries indicatrices de contamination fécale. En mars 2024, près du pont de Hammersmith, ville de la banlieue ouest de Londres, le taux
d’E. coli – Escherichia coli, une bactérie présente dans les intestins humains et animaux dont certaines souches peuvent provoquer des infections – a atteint une quantité trois fois supérieure au seuil jugé acceptable pour limiter les risques sanitaires.
Près de Hammersmith toujours, un phénomène matérialise cette
pollution : une accumulation spectaculaire surnommée « l’île de
lingettes ». Longue de 250 mètres, épaisse d’un mètre sur certains segments, elle couvrirait l’équivalent de deux courts de tennis. Son poids est estimé à celui de quinze bus londoniens à impériale.
Nettoyer sans relâche
Face à ces constats, les associations multiplient les actions. Derrière l’écran d’une visioconférence parfois instable, Liz Gyekye, responsable communication de l’association Thames 21, apparaît souriante. Malgré les coupures de connexion, elle reprend patiemment ses phrases, visiblement heureuse qu’un média français s’intéresse à ces problématiques. « Depuis 2017, nous avons récupéré 101 867 bouteilles, 143 623 serviettes hygiéniques et 14 237 verres en plastique », détaille-t-elle. Chaque année, environ 7 000 bénévoles participent aux opérations.
Nous voulons faire évoluer les politiques publiques et les comportements.
Liz Gyekye, responsable communication de l’association Thames 21
Nettoyages de berges, interventions dans les écoles, formations, rapports fondés sur les données collectées : « Nous ne voulons pas seulement nettoyer les déchets. Nous voulons comprendre d’où ils viennent, faire évoluer les politiques publiques et les comportements citoyens. »
Le contexte national pèse lourd. D’après les chiffres de l’organisation environnementale WRAP, le Royaume-Uni produit près de 90 milliards d’emballages plastiques par an. Seuls 17% sont recyclés, plus de la moitié est incinérée et une partie finit dans les rivières.

Pourtant, en descendant vers le centre de Londres, la pollution semble s’effacer. Sur le pont de Westminster, entre le London Eye et Big Ben, les touristes photographient un fleuve aux reflets brun-vert. Li Na, venue de Chine, observe : « Je m’attendais à quelque chose de plus sale. Comparée à certains fleuves asiatiques, la Tamise paraît plutôt propre. » Mei Lin acquiesce : « L’eau n’est pas claire, mais on ne voit pas beaucoup de déchets flotter. » Mais ceux qui la longent ou la traversent chaque jour lui portent un regard différent. Ahmed, étudiant à l’université Harris Westminster, traverse la Tamise quotidiennement : « On ne voit pas toujours la pollution, mais on sait qu’elle est là. Après les grosses pluies, l’odeur change. » James, joggeur régulier, nuance : « Ici, près du centre, le courant emporte les déchets. Mais plus loin vers l’est, il y a des coins vraiment dégueulasses. »

Et puis il y a les factures. Dans un café de Soho, Mark et sa compagne montrent les prélèvements de la Thames Water sur l’écran de leur smartphone : « Notre facture a presque doublé en deux ans. On paie plus cher alors que le service ne semble pas vraiment s’améliorer. » Thames Water, principal fournisseur d’eau de la région, a frôlé la faillite en 2025. L’entreprise traîne des milliards de dettes, héritage d’un modèle de privatisation fragile. Résultat pour les Londoniens : des hausses tarifaires pouvant atteindre 80%.
Toutefois, pour limiter les débordements, le chantier du Tideway Tunnel, une galerie souterraine de 25 kilomètres creusée sous Londres, arrive à son terme en ce début d’année 2026. Son coût est estimé à plus de 4 milliards de livres. Un projet comparable aux grands travaux réalisés sur la Seine avant les Jeux olympiques de Paris 2024, avec la même ambition : réduire les rejets massifs et sécuriser les usages du fleuve.
L’ouvrage doit permettre de limiter fortement les déversements lors des fortes pluies. Mais en attendant des effets pleinement visibles, la méfiance reste ancrée. Elle se ressent particulièrement là où le contact avec l’eau est direct, là où le fleuve n’est plus seulement un paysage mais un espace pratiqué.
Un fleuve qu’on n’ose plus toucher
11h50, quartier de Chiswick. Le ciel est dégagé après les pluies de la veille. La Tamise charrie encore une eau lourde, brunâtre. Au club d’aviron universitaire de Londres, les bateaux restent alignés, retournés sur leurs supports. Pause de midi oblige.

© Florian Zannou / Societea
Oliver Grant, 25 ans, pratique l’aviron depuis douze ans. Penché près d’un robinet extérieur, il lave sa tenue de sport sous l’eau chaude. « Quand j’étais jeune, on sautait tous dans la Tamise après les courses. C’était la tradition. Depuis deux ou trois ans, je ne le fais que si on gagne et encore. Moins je suis en contact avec l’eau, mieux je me porte. » Crainte partagée par Sophie Bennett, ancienne nageuse : « Contrairement à quand je faisais de la natation, je me douche directement au club. Je préfère ne pas ramener la Tamise avec moi. »
Moins je suis en contact avec l’eau, mieux je me porte.
Olivier Grant, membre du club d’aviron de l’Université de Londres
Elle pèse aussi sur la biodiversité. Alison Debney, en appel depuis le Maroc, où elle étudie des cours d’eau fragilisés par l’action humaine, en a la conviction. Responsable de la conservation au sein du UK Nature Recovery – un programme britannique de restauration de la nature – elle rappelle que la Tamise est un maillon essentiel à une échelle plus large que celle de Londres. « Les poissons que nous consommons, comme le bar ou la sole, peuvent commencer leur vie ici. Le fleuve soutient toute une chaîne alimentaire, jusqu’aux phoques et aux marsouins observés en aval. » En 2025, environ 125 espèces de poissons ont été recensées dans la Tamise. Mais l’équilibre reste précaire. « Les poissons migrent. Pour qu’une population soit en bonne santé en mer, il faut que les individus puissent remonter la rivière pour se reproduire. Les obstacles peuvent être physiques, mais aussi chimiques. »
Une responsabilité partagée
Pour faire face à cette pollution persistante, pouvoirs publics et associations assurent avancer côte à côte plutôt que dans l’affrontement. L’objectif affiché : coordonner les responsabilités plutôt que se renvoyer la faute. « Nous travaillons avec Thames Water et le gouvernement pour identifier précisément les difficultés et les pousser à investir là où c’est nécessaire », explique Liz Gyekye.
Sur les berges de la River Crane, Rob Gray poursuit son travail. « Le gouvernement a ses responsabilités, les associations ont leur engagement. Mais les citoyens aussi doivent endosser leur part de devoir envers la Tamise. »
Dans cette capitale de près de quinze millions d’habitants, la Tamise est le plus grand espace naturel. Un axe vivant dont la santé conditionne à la fois l’image de la ville, la qualité de vie de ses habitants et l’équilibre de tout un écosystème.





