Il est devenu quasi impossible de faire des études dans la capitale du Royaume-Uni sans s’endetter. Les frais de scolarité sont parmi les plus élevés du monde, et le coût de la vie à Londres n’arrange rien. Des étudiants sont même récemment descendus dans la rue pour protester contre une réforme des prêts qui menace d'alourdir encore plus la facture.

La vie à crédit des étudiants

Il est devenu quasi impossible de faire des études à Londres sans s’endetter. Récemment, des jeunes sont descendus dans la rue pour protester contre une réforme des prêts qui menace d’alourdir encore plus la facture.

« Désolé, je suis en retard, j’ai dû retourner à South London voir ma mère pour une urgence. » Ayman Subhan Rahman arrive à pied de la station de métro. Son cours magistral démarre dans trois minutes. Juste assez pour prendre quelques photos de lui. Les cheveux bruns, la peau foncée, le regard sérieux, l’étudiant londonien de 21 ans passe ses journées à courir après le temps. Il utilise le vélo plutôt que le bus, « c’est le même prix, mais c’est plus rapide ».

Les lundis, mercredis, jeudis et vendredis, il est en cours à l’université, travaille à la bibliothèque, fait ses courses, ses machines de vêtements sales et mène sa vie sociale. Les mardis et samedis, il travaille dans un café à Shoreditch, un quartier du nord-est de Londres. En tout, il y passe seize heures par semaine.

Pour ses études, Ayman a contracté des prêts auprès du gouvernement britannique, comme la plupart des étudiants. Ils étaient 95% en 2020-2021 (dernières données disponibles) selon la bibliothèque de la Chambre des Communes.

Ayman Subhan Rahman travaille seize heures par semaine dans un café du nord-est de Londres. © Augustine Guégan / Societea

Ayman a eu besoin des prêts plafonds : 9 595 livres (11 000 euros) par an pour les tuitions fees (frais de scolarité), et 11 972 livres (13 700 euros) par an pour la maintenance (dépenses courantes : loyer, nourriture). Son loyer annuel dans une résidence étudiante du quartier de King’s Cross s’élève à 9 036 livres (10 300 euros). Alors Ayman ne fait ses courses que chez Lidl et Aldi. « C’est ce qu’il y a de moins cher et je dois faire très attention à la façon dont je dépense mon argent », explique-t-il.

À l’arrivée, pour se loger et manger, Ayman dépense tout de même davantage que son prêt étudiant de maintenance… Et il faut encore payer les déplacements en vélo, les dépenses en vêtements, et le matériel scolaire. Alors il a bien fallu qu’il se trouve un travail.

« Si je perds ce travail, c’est fini »

Ayman est né et a grandi au Koweït jusqu’à ses 16 ans. Ses grands-parents sont Bangladais et ses parents Britanniques. Ce parcours lui a donné l’envie d’être diplomate, pour « représenter le Royaume-Uni à l’étranger ». Il a donc démarré en septembre sa première année de licence de Science politique et Relations internationales à la School of Oriental and African studies (SOAS) de l’Université de Londres. Depuis qu’il est arrivé en Angleterre, l’étudiant travaille dans des cafés pour financer ses études. Pendant la longue période du Covid, il s’est fait licencié par plusieurs employeurs, faute de clients.

Le jeune homme, assuré, vif et sérieux, a démarré dans la chaîne de café dans laquelle il travaille actuellement depuis plus d’un an. Pour trouver ce nouveau job, il a intensément cherché pendant près de six mois. « Parfois je suis en retard au travail à cause d’un cours ou d’un devoir à rendre pour l’université, mais j’ai très peur de perdre ce travail. Si je le perds, c’est fini. » Pour seize heures par semaine, Ayman ne gagne que 796 livres par mois, soit un peu plus de 900 euros. En dessous du salaire minimum de Londres, non contraignant.

Baignant depuis l’enfance dans la multiculturalité, Ayman a l’ambition de devenir diplomate pour représenter son pays à l’étranger. © Augustine Guégan / Societea

Ayman est fils unique mais sa mère, réceptionniste, ne peut pas l’aider financièrement. Comptable, son père subvenait aux besoins du foyer. Ce dernier est néanmoins décédé du Covid il y a cinq ans. Depuis, c’est la galère. « Je voudrais travailler plus mais c’est impossible sinon je perds le rythme dans mes études. » Il avoue déjà rater des cours toutes les semaines à cause de son emploi. « C’est très difficile de jongler avec tout. Très stressant. J’ai l’impression de ne rien faire bien. J’aimerais me donner à 100% dans mes études, mon travail, mes amitiés, mais je ne peux pas. » 

À Londres, l’écart entre les riches et les
pauvres est très élevé, les gens ne se
comprennent pas. 

Ayman Subhan Rahman, étudiant en Science politique et Relations internationales

Ayman est fatigué de cette vie. « Le problème, c’est que je ne peux abandonner aucun des trois. Mes études sont un investissement. J’ai besoin du travail pour payer mon loyer. Et j’ai besoin de mes amis pour ne pas me sentir seul et déprimé. » Certains de ses camarades ne peuvent pas comprendre : « À Londres, l’écart entre les riches et les pauvres est très élevé, les gens ne se comprennent pas. »

Seuls les étudiants qui ne payent pas de loyer s’en sortent mieux. Comme Lexi, qui vit chez sa mère dans le nord-ouest de Londres. Cette franco-britannique a 24 ans et suit un master de nutrition à l’Université métropolitaine de Londres. L’étudiante a tout de même contracté des prêts étudiants. En comprenant les tuition fees et la maintenance pour sa licence et son master, Lexi a emprunté 67 096 livres, soit 76 718 euros.

Des dettes qui n’inquiètent pas tout le monde

Cheveux châtains clairs, visage ouvert et décontracté, Lexi n’est pas inquiète quant au remboursement de ce prêt. « Ça m’est égal. J’ai vu mon frère et d’autres personnes de mon entourage rembourser ce prêt et cela vient comme des petites taxes, si tu gagnes assez, au fur et à mesure du temps. » Au Royaume-Uni, les prêts sont contractés avec l’État. À partir du moment où il est jugé que l’ancien élève gagne suffisamment bien sa vie pour rembourser, l’État prélève sa part sur chaque fiche de salaire. Si la personne n’a pas un salaire suffisant pour rembourser ses prêts avec intérêts, les dettes sont annulées au bout de 30 ans. « Je pense que le système d’éducation supérieure est plutôt bien parce qu’il offre une opportunité à tout le monde. Le montant que tu reçois dépend de combien d’argent tu as, donc ça ajuste les inégalités. Mais comparé à d’autres pays où c’est très peu cher, c’est questionnable », affirme la jeune binationale.

Bien qu’en difficulté financière, Lexi ne se sent pas stressée par l’argent et le remboursement de ses prêts.
© Augustine Guégan / Societea

De nature positive et spontanée, Lexi n’est pas très préoccupée par la gestion quotidienne de son argent. Elle n’en parle pas à ses amis, mais pourtant elle révèle être en difficulté financière. Lors de sa licence en science biomédicale à Bristol, l’étudiante travaillait en vente un jour par semaine, en plus de son prêt étudiant. « C’était un emploi du temps chargé mais je gérais. Certains de mes amis ne travaillaient pas et ils avaient le temps de faire des choses amusantes. »

Après sa licence, Lexi a enchaîné divers emplois pendant deux ans : en pharmacie, en crèche, en vente… Rien qui ne l’a vraiment comblée, alors elle a repris les études. Aujourd’hui encore elle travaille huit heures par semaine en babysitting et environ une fois par semaine comme cheffe privée à domicile. « Je pense que tout le monde travaille à côté. » Le prêt maximal pour un master est de 12 000 livres et son master coûte 11 000. Si elle n’avait pas d’autres sources de revenus, il ne lui resterait que 1 000 livres pour ses dépenses courantes.

Des requins à Westminster

Mais malgré tout, l’étudiante est presque étonnée que la question de la charge mentale et réelle de ce prêt lui soit posée. « Le truc le plus important c’est que si je ne gagne pas assez, je ne le rembourse pas. Cela m’inquiéterait si on devait se mettre à rembourser peu importe le salaire. Là, ce serait injuste. » Un tel changement n’est pas prévu pour le moment mais une modification des règles – décidée en novembre dernier – fait beaucoup parler et inquiète les étudiants.

Mercredi 11 février, des dizaines d’étudiants déguisés en requins se sont réunis devant Westminster. Masqués du visage de Rachel Reeves, ministre des Finances, d’anciens étudiants, membres de l’Union nationale étudiante, ont protesté contre la modification des règles qu’elle a instauré. La réforme prévoit un gel du seuil de revenu au-delà duquel les anciens étudiants commencent à rembourser leur prêt.

Rebuté par le coût de la vie à Londres, Ayman ne se voit pas y passer les premières années de sa vie active.
© Augustine Guégan / Societea

In fine, une augmentation des remboursements et donc plus de dépenses pour les anciens étudiants. Amira Campbell, présidente du syndicat, explique : « Comment les jeunes diplômés peuvent-ils tenter de construire leur vie professionnelle alors que la ministre se comporte comme un organisme de crédit à court terme, prélevant des centaines d’euros par mois sur nos salaires, tandis que les intérêts grimpent en flèche ? »

une génération désenchantée

Selon Ayman, « la plupart des partis politiques au Royaume-Uni ne veulent pas rendre l’éducation moins chère ». Avec un ton calme et sérieux, il partage sa colère. Il y a dix ans, il aurait préféré que le vote pour le Brexit bascule en faveur du remain. « Les jeunes ont été privés de beaucoup d’opportunités. » En 2016, 66% des 18-24 ans ont voté pour rester dans l’UE tandis que 62% des plus de 65 ans ont voté pour en sortir. « Tu décides de mon futur, mais tu ne seras pas là pour le voir », regrette-t-il.

Il y a vingt-cinq ans, une année de licence à l’université coûtait 1 000 livres. Le chiffre a presque été multiplié par dix depuis. Cultivant une nostalgie des décennies passées où « tout était plus simple », Ayman ne voit pas d’avenir positif au Royaume-Uni. « Je pourrais être très fort dans mes études et me retrouver au chômage pendant plusieurs années. Et même si je trouve un travail, je ne gagnerais peut-être pas beaucoup. Et même si je gagne beaucoup, le loyer sera trop cher. J’ai l’impression d’être comprimé, c’est injuste et frustrant. » Selon lui, les personnes en difficulté ne sont ni écoutées, ni entendues. Si bien qu’il ne se voit pas rester vivre au Royaume-Uni après avoir fini ses études.