Derrière la rue animée de Bethnal Green à Londres, au cœur d’un ensemble résidentiel, l’austère façade de la Lawdale Junior School s’illumine dès les premières lueurs du jour. Le bâtiment est typiquement anglais avec ses briques rouges et brunes, ses grandes fenêtres blanches sur deux étages et ses hauts frontons. À 8 heures, l’école primaire accueille ses élèves les plus matinaux, pas pour étudier mais pour manger. Ce matin-là, dix-huit d’entre eux répondent présents. Cela fait 5 ans que la Lawdale Junior School organise son breakfast club : un petit-déjeuner offert par l’école, en coopération avec la banque alimentaire Magic breakfast.
Dans une grande pièce adjacente aux salles de classe, Annette Rook, la directrice de l’établissement, vérifie que tout est en ordre. La quadragénaire est à l’initiative de ce projet, ouvert à tous ses élèves :
« Lorsque je suis arrivée en poste à la Lawdale, j’ai rapidement remarqué qu’une partie des enfants inscrits ne mangeait jamais le matin, pas par choix mais par pauvreté. J’ai donc décidé de lancer le breakfast club pour que chaque enfant ait quelque chose dans le ventre avant d’aller en classe. »
L’école est située à Tower Hamlets, un des borough (arrondissement) les plus défavorisés de Londres. Ici, la pauvreté infantile fait des ravages : selon les chiffres de la municipalité, plus de 46% des enfants du quartier vivent sous le seuil de pauvreté. Soit le deuxième taux le plus élevé de la capitale et le 42e dans tout le Royaume-Uni. Au niveau national, plus d’un tiers des enfants étaient en situation de pauvreté en 2024 selon l’Institut of fiscal studies (IFS), l’institut de recherche économique indépendant de référence au Royaume-Uni. Un phénomène en augmentation, puisque ce taux était de 27% en 2011.

© Edouard Lebourg / Societea
Osuji Collins est l’agent de restauration de la Lawdale Junior School. Tous les matins depuis trois ans, il dresse sur une table les petits-déjeuners offerts aux enfants. Au menu : pain grillé, céréales, fromage, jambon et fraises fraîches. L’accès aux fruits et aux légumes est un vrai sujet à Towers Hamlets, en raison de leurs prix élevés. « Je vis ici depuis plus de 20 ans. Le prix de ces denrées a explosé ces dernières années. Quand on vit dans un quartier où les fast foods coûtent moins cher que des produits frais, les initiatives comme le breakfast club deviennent les seuls endroits où les enfants peuvent en manger », relève Osuji Collins, qui remarque que l’école est cernée par trois fast foods à moins de 300 mètres. Pour lui, le breakfast club est aussi un instrument vital de lutte contre le surpoids.
À Tower Hamlets, 28% des enfants sont en surpoids ou en situation d’obésité, contre 22% à l’échelle du Royaume-Uni.
Les subventions prévues ne couvrent même pas le tiers du coût d’un petit-déjeuner.
Raani Chawla, assistante d’éducation à la Lawdale Junior Scool
Pauvreté infantile et surpoids : deux fléaux face auxquels le gouvernement travailliste de Keir Starmer ne pouvait se permettre de rester inactif. En 2025, l’exécutif a donc lancé un plan pour s’attaquer simultanément à ces deux urgences sociales. La généralisation des breakfast clubs est l’une des mesures phares du projet. L’objectif : 500 000 enfants bénéficiaires en 2026. En contrepartie de la mise en place des petits-déjeuners, l’État accordera une aide financière aux établissements.
Une enveloppe de 1 000 livres (1 144 euros) est prévue pour l’achat de matériel, complétée par 25 livres (28,60 euros) par jour pour les frais fixes et 1 livre (1,14 euro) par enfant accueilli. Plus de 500 écoles rejoindront le programme en avril 2026, mettant fin à sa phase expérimentale. Pour Raani Chawla, l’une des deux assistantes d’éducation de la Lawdale Junior School, c’est insuffisant. « Starmer se moque du monde. Les subventions prévues ne couvrent même pas le tiers du coût d’un petit-déjeuner. À Lawdale, nous dépendons des banques alimentaires pour joindre les deux bouts. Ce sont elles qui font les efforts pour que les enfants aient à manger dans leur assiette, et le gouvernement se repose là-dessus. »
Les « babybanks » en première ligne
La dégradation de la situation financière des familles a entraîné une multiplication des banques alimentaires, des banques d’uniformes scolaires et des baby banks (produits de première nécessité pour nourrisson) à travers le Royaume-Uni. Au total, on en recense aujourd’hui plus de 3 000. Sans ces organismes de bienfaisance, véritables filets de sécurité sociale, de nombreuses familles seraient livrées à elles-mêmes face à l’inflation et à l’insuffisance des allocations. Dans les petites villes en particulier, ils représentent le cœur de la vie communautaire.
C’est le cas de The Village Centre à Englefield Green, une localité de 1500 habitants dans le Surrey, à une quarantaine de kilomètres de Londres. L’association est établie dans une ancienne église méthodiste, qui fait office de café associatif, de lieu de rencontre, d’espace de stockage et de distribution pour les différentes activités caritatives. Elle œuvre en partenariat avec Babybasics, l’un des plus grands réseaux de babybanks du Royaume-Uni. The Village Centre revendique 3 074 produits pour enfants distribués via Babybasics en 2025.

The Village Centre est porté à bout de bras par Helen Halett, qui coordonne la vingtaine de bénévoles en tant qu’unique salariée de l’association. C’est simple, elle fait tout : des tâches administratives jusqu’à la logistique, du stockage à la distribution. Parmi les différentes actions menées par The Village Centre, elle considère la babybank comme la plus importante. « En tant que mère de quatre enfants, la pauvreté infantile me tient particulièrement à cœur. Avec Babybasics, on aide environ une centaine de mamans chaque mois. On donne de la nourriture, des couches, des vêtements, des jouets et des berceaux essentiellement. Chaque personne est aidée, sans condition de ressources. Quand une mère a besoin d’aide, elle a juste à lister ses besoins et on se débrouille ».
Je n’y peux rien, quand je vois la misère, ça me met en colère et je me bats.
Helen Halett, gestionnaire de The Village Centre
Helen Halett a vu passer au fil des années des milliers de mères de famille en état de détresse. Elle continue de se mobiliser, au risque de s’épuiser. « Je travaille plus de 10 heures par jour. On me dit que je suis folle de consacrer autant d’énergie à l’association et que je vais en crever. Mais je n’y peux rien, quand je vois la misère, ça me met en colère et je me bats », assure-t-elle.

Ce qui la motive, c’est de voir les mères et les enfants aidés s’en sortir, même si cela prend des années. Elle raconte, les larmes aux yeux : « Quelques semaines après mon arrivée à l’association, une mère sans domicile fixe est arrivée avec son bébé de deux semaines. Elle n’avait nulle part où aller et aucune affaire pour le nouveau-né. On lui a donné tout le nécessaire et on les a logés pendant deux mois, en attendant que les services sociaux s’en chargent. Aujourd’hui, ils passent nous voir tous les mois et je suis tellement fière de voir l’enfant grandir en bonne santé. »
Les classes moyennes, nouvelles bénéficiaires des « charities »
Depuis 3 ans, Helen Halett a vu le profil de ses bénéficiaires changer. En effet, la pauvreté atteint dorénavant la classe moyenne, en particulier les familles monoparentales. Ashley Cole, mère célibataire de 34 ans, vient chaque mois chercher des denrées alimentaires et des affaires pour bébé. Cette fois-ci, elle est venue avec sa fille Lily, une petite tête blonde d’un an et demi. Malgré son emploi dans les ressources humaines à Egham à côté d’Englefield Green, elle dépend de The Village Centre pour pourvoir aux besoins de ses trois enfants.
« Je n’y comprends rien, je gagne quasiment 32 000 livres (36 000 euros) chaque année et je ne m’en sors pas. Entre le prix du loyer et l’inflation, je suis obligée d’avoir recours à une association caritative pour habiller mes enfants », glisse-t-elle, l’air désabusée. Elle renchérit : « Tout cela, c’est en grande partie à cause du plafonnement des allocations sociales. J’ai trois enfants et je ne suis aidée que pour deux. Si ce plafond sautait, j’aurais les quelques centaines de livres qui me manquent pour acheter des habits neufs ou faire des activités avec mes enfants. »
Le plafonnement des allocations familiales à deux enfants est la cause numéro une des difficultés des familles, selon les bénévoles et les bénéficiaires de The Village Centre. Ce « two child limit », qui prive les familles de ressources supplémentaires à partir du troisième enfant, a été introduit en 2015 par le gouvernement conservateur de David Cameron. Le but était d’inciter les parents à (re)prendre un emploi et de les décourager de faire plus d’enfants s’ils n’en avaient pas les ressources.
Face à la chute de sa popularité et la montée en puissance du parti d’extrême droite Reform UK dans les sondages, Keir Starmer a annoncé dans son projet de budget 2026 l’abandon de ce plafonnement en avril prochain. Cette mesure signe la fin d’une politique ayant affecté plus d’1,4 millions d’enfants selon la British Association of Social Workers. Pour Stacy Smith, la doyenne des bénévoles de The Village Centre, cette mesure n’épuise pas le problème : « C’est une bonne nouvelle sans aucun doute. Le plafonnement des allocations familiales était une aberration. Maintenant, il faut agir contre l’inflation et faire en sorte que le travail paie. Je pense aussi qu’il faut faire évoluer la mentalité anglaise : personne ne mérite d’être pauvre. »





