Tout de suite, sa vitrine accroche le regard. Dans ce quartier huppé de Notting Hill situé en plein cœur de Londres – elle détonne presque. Pour la Saint-Valentin, Andre Carless a mis le paquet. Suspendus a des fils, des myriades de petit cœur en papier tombent du plafond. Au centre, trônent deux statues de chien noires à l’aspect brillant. Elles sont vêtues de combinaison rouge et rose flashy. Comptez 75 livres (86 euros) pour la combinaison « Coco » (rose) et 95 livres (109,25 euros) pour la « Sebastian » (rouge). Pour agrémenter ce tableau romantique, des dizaines de peluches ont été disposées en bas de la vitrine ainsi qu’un énorme cœur, rouge, gonflable.

Dès que l’on pousse la porte du Verve London l’ambiance est « canine ». Trois gros chiens sont allongés au sol. Ils obstruent presque le passage. Deux autres se tiennent assis sur les banquettes. S’ils le pouvaient, ils commanderaient probablement un mojito ou une piña colada. Dans le Pet cafe d’Andre « les chiens sont vraiment libres », car au Royaume-Uni les canidés sont traités comme des enfants voire comme des rois… D’après les statistiques de l’Office for national statistics (ONS), environ 1,2 million de chiens vivent dans les foyers londoniens, contre environ 1,1 million d’enfants de moins de cinq ans.
Andre Carless est d’origine Jamaïcaine, il tient le Verve London depuis 25 ans. The first pet cafe & bar (le premier café-bar pour animaux de compagnie) peut-on dire lire sur sa devanture. L’homme à la polaire motif léopard est un autodidacte. Il fait tout – du moins presque tout. Il design (dessine), toilette, promène et brosse les dents des chiens qu’on lui apporte. Sa clientèle est internationale. En témoignent, ses deux étudiants chinois, d’une vingtaine d’années, venus spécialement dans sa boutique pour « caresser des gros chiens ». Ils ont découvert la boutique sur les réseaux sociaux.
Pour leurs animaux, rien n’est trop beau
Outre son activité de café et de toiletteur, Andre Carless vend des colliers et des laisses tendances. Ses accessoires grimpent de 30 livres (34,50 €) à 300 livres (345 €) et même au-delà… Sur son site internet, il est possible de s’offrir un collier en cuir orné de cristaux Swarovski pour la modique somme de 420 livres (483 €). En fin de journée, le gérant vient de vendre un paquet de friandises et une combinaison canine pour 100 livres (115 €). « C’est un cadeau », affirme la cliente de passage, chaudement couverte dans sa doudoune blanche.

En clair, certains Britanniques sont prêts à dépenser beaucoup pour leurs animaux. Selon une toiletteuse du centre de Londres qui souhaite rester anonyme. « C’est comme une femme avec son coiffeur : elle ne changera jamais de coiffeur. Si votre chien est heureux, son maître l’est aussi. Même si je propose 10% de moins que ma concurrente, les clients lui restent fidèles », constate-t-elle, presque amère. Ces derniers temps, le métier de toiletteur canin a le vent en poupe. D’après une étude menée par le fournisseur de formation informatique Tecnovy academy, le travail avec les animaux arrive en cinquième position des métiers les plus recherchés par les Britanniques sur Google. Chaque mois, 25 223 Britanniques recherchent des emplois dans ce secteur, dont 19 272 concernent une formation en toilettage canin.
Le toilettage, un business alléchant
À peine entré à l’intérieur, on perçoit le bourdonnement de la tondeuse. Les touffes de poils couleur crème chutent sur la table de toilettage. « Elle s’appelle Pina. C’est un cockapoo [race de petit chien issu du croisement entre un cocker spaniel, anglais ou américain, et un caniche] », détaille Demi, 26 ans, toiletteuse pour chien depuis plus de cinq ans. Depuis l’entrée, à un mètre du comptoir, on assiste à la tonte de Pina. Elle semble tranquille, du moins, elle se laisse faire.
Because I love money.
Mickeal, gérant d’un salon de toilettage canin
Pour Finegan, situé à l’autre extrémité du salon, c’est très différent.
« Il tremble parce qu’il a froid ?
– Non pas du tout, l’eau est chaude. C’est parce qu’il est nerveux », explique Amalia, 23 ans, originaire du Salvador qui travaille à Londres depuis bientôt huit ans. L’emploi de toiletteur canin figurait, encore récemment, sur la liste des métiers en tension au Royaume-Uni.

Une heure et demie plus tard, le “toutou” est lavé, séché, tondu. Inaugurée en 2023, la boutique Mon joli chien est implantée dans le quartier branché de Clerkenwell. L’établissement reste ouvert sept jours sur sept. Trois groomers et une réceptionniste y travaillent quotidiennement. Entre dix et vingt chiens sont toilettés chaque jour. De son côté, Finegan se fait toiletter toutes les huit semaines. À raison de 75 livres (86 €) par session, sa mise en plis bimensuel coûte 560 € par an à sa propriétaire.
Sur le marché du toilettage, les prix peuvent osciller entre 65 livres et 170 livres (selon la taille du chien) et certains entrepreneurs ont flairé la bonne affaire – comme Mickael, 33 ans. Depuis le trottoir de la rue Saint John Street, impossible de distinguer un quelconque espace pour chien. Le nom, Pawlour spa – dog groomers, n’est même pas inscrit sur la devanture. Quand on pénètre à l’intérieur, trois hommes sont en train de se faire coiffer et gominer les cheveux. On doit se renseigner auprès du patron :
« C’est bien un salon de toilettage ici ?
– Oui bien sûr, il faut descendre les escaliers. »
Au bout d’un petit couloir exigu se trouve un grooming salon. On connaissait les speakeasys, ces bars clandestins, nés aux États-Unis durant la Prohibition, mais de là à découvrir des salons de toilettages cachés dans les sous-sols, c’est une première.
À l’évidence, son commerce n’est pas illégal, son activité a démarré en août 2025. Comment une telle idée a-t-elle pu germer dans la tête du trentenaire ? Sa réponse est explicite. « Because I love money », plaisante-t-il. Sinon, le projet d’un espace de bien-être canin lui aurait été soufflé par des clients de son salon de coiffure. Fait étonnant, il existe déjà deux autres centres de toilettage à 1 kilomètre à la ronde.
Une marche en faveur des chiens abandonnés
Même si « l’activité augmente », comme le confirme Mickaël. Le nombre de chiens abandonnés a aussi explosé. La Royal society for the prevention of cruelty to animals (RSPCA), la plus grande organisation caritative de protection des animaux au Royaume-Uni indique que les abandons d’animaux en Angleterre et au Pays de Galles ont augmenté de près de 25 % en 2025 par rapport à l’année précédente, atteignant leur taux le plus élevé depuis au moins cinq ans. « Si les gens veulent se débarrasser de leurs chiens, ils les abandonnent. Du coup, les refuges sont pleins à craquer, ce qui n’était pas arrivé depuis des années », se désole la gérante du Fido’s of Fitzrovia, un salon de toilettage, récemment implanté dans le centre de Londres. Durant la pandémie de Covid-19, de nombreux Britanniques ont adopté des chiens sans prendre conscience des besoins contraignants des animaux.

Ce matin-là, malgré la pluie et la boue, le Jack Russell de Simon Happily remue la queue. Sous sa combinaison rouge, il trépigne d’impatience. Pour cette marche de la Saint-Valentin, certains toutous revêtent des tenues romantiques comme ce cockapoo au pelage caramel, fagoté d’un imperméable rose tacheté de petits cœurs rouges. « On devait accueillir beaucoup plus de monde mais la pluie en a choisi autrement », sourit Simon Happily, bénévole de All dogs matter, une association britannique de protection animale basée à Londres. Depuis 2009, la structure a sauvé et replacé entre 350 et 400 chiens par an. Ce dimanche, environ 80 personnes ont bravé la mauvaise météo pour soutenir l’évènement caritatif. Cette année, 300 livres (345 €) ont été récoltés, contre 1 150 € l’année précédente.
Durant cette balade, sur les chemins du Hampstead Heath, un parc de 77 hectares parmi les plus prisés de Londres, Rollo et Guinness ne font que se tourner autour. Leurs laisses s’entremêlent sans arrêt. Gina et Lauren, bien conscientes du phénomène des chiens abandonnés, ont fait le choix d’adopter ces deux petits mâles, aujourd’hui âgés de neuf mois.
Après leur promenade, les chaussures pleines de boue, les troupes s’installent au Garden gate pub. L’ambiance est chaleureuse, le restaurant est totalement pet friendly (accueille des animaux). Des dizaines de chiens se tiennent près des tables. Les serveurs peinent à avancer tant les animaux font du remue-ménage. L’établissement se transformant peu à peu en une gigantesque garderie canine, on croirait que les chiens ont remplacé les enfants. En 2024, selon les chiffres de l’ONS, le taux de fécondité par femme était de 1,41 en Angleterre, soit son niveau le plus bas depuis 1918.





