À la sortie de la station de Farnborough Main, ce matin de février, la ville est perdue dans le brouillard et la pluie. À environ une heure et demie de Londres en train, cette commune de 60 000 habitants – l’équivalent d’une ville comme Narbonne ou Chambéry en France –, ressemble à première vue à une paisible petite ville sans histoire.
Dans la gare, pas de sièges, pas de toilettes ni de café… Juste un bâtiment aux allures de préau, qui abrite tant bien que mal les voyageurs trempés. À cette heure-ci, la foule est composée essentiellement de navetteurs se rendant à Londres pour le travail, d’une poignée d’étudiants et de quelques personnes âgées. L’une d’elles s’arrête soudain, entend ce qui lui semble être du français, se retourne et s’exclame : « Are you
French ? » Les yeux écarquillés, comme si cette femme d’une soixantaine d’années n’avait jamais croisé d’étrangers de sa vie. S’ensuit une conversation où les sujets s’enchaînent rapidement : Macron, la question de savoir si les Français en sont satisfaits ou non, puis Trump et, bien sûr, le Brexit.

En sortant de la gare, un petit check s’impose : pas d’erreur. Un panneau indique bien « Farnborough », surmonté d’un petit avion qui plane au-dessus du nom.
Rien dans cette ville ne laisse imaginer l’afflux de visiteurs qu’elle accueille chaque été. Et pourtant, quelques jours par an, près de 100 000 personnes convergent vers Farnborough : dirigeants d’entreprise, responsables gouvernementaux, professionnels de l’aviation, plus de
1 400 exposants venus de 114 pays installent leurs stands, transformant la petite ville en vitrine mondiale de l’aéronautique.
Comparable au Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris, qui se tient au Bourget chaque année, le Farnborough International Airshow se tient, lui, tous les deux ans. Il rassemble fabricants d’avions, fournisseurs de technologies, compagnies aériennes, militaires et professionnels du secteur, et s’impose comme un rendez-vous majeur pour l’aviation civile et militaire.
Créé en 1948, le salon s’apprête cet été à franchir un cap inédit : accueillir, pour la première fois de son histoire, près de 140 000 visiteurs en juillet, soit 20 % de plus que lors de l’édition précédente. Un afflux jamais vu ici.
Cet engouement déborde largement du parc d’expositions : l’airshow s’invite dans toute la ville. Au Princes Mead Shopping Centre, unique centre commercial de Farnborough, situé à dix minutes de l’événement, un avion de trois mètres flotte sous la verrière. Suspendu entre un Subway et un Costa Coffee, il est entouré de drapeaux français, indiens et italiens. Quelques mètres plus loin, devant le Farnborough Air Sciences Trust Museum, fermé ce jour-là, un immense avion de chasse rouge et blanc veille sur une ville déjà gagnée par la fièvre du salon.
L’ouverture du sixième hall
Six mois avant l’ouverture, tous les halls affichent déjà complet sur le site internet. Alors, cette année, pour accueillir les 140 000 visiteurs attendus, le Farnborough International Airshow a dû voir les choses en grand : un sixième hall ouvrira ses portes. Les travaux ont commencé dès février afin d’être prêts pour l’événement, qui se tiendra du 20 au 24 juillet.
Réparti en plusieurs zones distinctes, le site s’étend sur plus de
500 000 m², un terrain de jeu colossal pour les ouvriers, déjà à pied d’œuvre dès 9 heures ce matin. Ici, voiture ou taxi deviennent vite indispensables pour passer d’un point à un autre, sous peine de se perdre entre le terminal 1 et la gate D. Même les taxis du coin semblent hésiter, surtout lorsque des BMW, Porsche ou Range Rover s’engouffrent sous les portiques de la douane. Raté : il ne s’agit pas du terminal classique, mais de l’aéroport privé.
« C’est à la gate D que les journalistes sont généralement attendus », explique Georgia Ward, attachée de presse de l’aéroport, en descendant les escaliers.
Cette jeune femme d’une vingtaine d’années nous accueille d’un grand sourire : « Je vais vous faire visiter l’aéroport et ses alentours… Mais en voiture, évidemment. Il ne fait pas très beau et le site est vraiment très grand. » Puis, presque en plaisantant : « Chez vous, à Paris, il pleut autant qu’ici ? » Paris n’a sans doute jamais connu cinquante jours de pluie d’affilée, mais par politesse, un hochement de tête accompagne la remarque.
Sur le parking, l’attachée de presse cherche sa voiture parmi plusieurs Twingo. Puis un éclair de phare : c’est bien la sienne, une BMW Série 7 noire flambant neuve. En montant à bord, difficile de ne pas se crisper à l’idée d’abîmer cette voiture à plus de 100 000 euros.
Après quelques secondes sur la route, elle désigne des bâtiments en construction. « Nous construisons ou adaptons régulièrement les bâtiments pour suivre l’évolution de l’industrie », explique-t-elle.
Alors que la presse britannique pensait que le Brexit freinerait le Farnborough International Airshow, l’édition 2026 se prépare à battre tous les records. « Le salon connaît une forte demande en ce moment, avec une liste d’attente pour les entreprises qui souhaitent exposer », poursuit-elle.
La fréquentation a fortement augmenté.
Georgia Ward, attachée de presse du Salon
En slalomant entre les hangars encore vides, dans des espaces qui s’étendent à perte de vue, tout paraît très épuré. Elle s’arrête au milieu de la route, devant un immense bloc blanc : 12 300 m², l’équivalent d’un terrain et demi à deux terrains de football.
Un pied déjà hors de la voiture, elle ajoute : « Depuis 2022, après la période Covid, la fréquentation a fortement augmenté : nous sommes passés de 78 000 à plus de 100 000 visiteurs. »
Un business tentaculaire
« Nous arrivons dans un endroit interdit aux visiteurs ! », s’exclame Georgia, sourire aux lèvres. La jeune femme s’arrête devant un immense bâtiment gris aux larges baies vitrées. À première vue, sans explication, on pourrait se croire dans le quartier d’affaires de Paris. Mais ce n’est ni un bureau ni un hôtel de luxe. C’est un décor de cinéma.
En poussant la porte principale, Georgia poursuit, toujours sur le même ton enjoué : « C’est ici que se tournent les films Fast and Furious.
George Clooney, Tom Cruise, Vin Diesel… Toutes les grandes stars y sont
passées. »
Quelques mètres plus loin, une porte métallique tranche avec le reste du décor. En l’ouvrant, l’attachée de presse laisse pénétrer une lumière blanche, presque aveuglante. Puis, sans perdre de temps, elle précise :
« C’est ici que Tom Cruise a pris son hélicoptère pour s’envoler vers l’aéroport. Et si vous avez vu le nouveau film de Jay Kelly sur Netflix avec George Clooney, certaines scènes ont aussi été tournées ici. »

Depuis une dizaine d’années, ces entrepôts attirent les grands producteurs. Plusieurs films et séries y ont été tournés, dont Fast & Furious Presents : Hobbs & Shaw, Ghostbusters: Frozen Empire, Inside Man, We Live in Time et MobLand. Le site porte désormais un nom : les Farnborough International Studios. Peu à peu, l’endroit ne ressemble plus vraiment à un aéroport. Cette grande machine à business propose bien plus qu’un simple lieu de tournage : on y vend une expérience complète.
À l’extérieur, sur les lampadaires, des affiches annoncent les événements et spectacles à venir.
À quelques mètres de là, un hôtel luxueux attire le regard. Georgia précise : « Cet établissement est souvent réservé par les VIP. On y reçoit des personnalités de haut niveau, des ministres ou des invités pour lesquels il est préférable de préserver l’intimité. »
L’hôtel affiche déjà complet pour les dates du prochain airshow, cet été. Mais il n’est pas le seul : tous les autres établissements de la ville affichent également complet, et les prix ont bondi, deux à trois fois plus chers que d’ordinaire.
Les restaurateurs profitent eux aussi de l’afflux de visiteurs. Dans le centre-ville, sur Main Street, quelques food trucks et restaurants attendent avec impatience l’événement.
Ibrahim, restaurateur dans un food truck, en a fait l’expérience. « Avant, je gagnais beaucoup d’argent à cette période de l’année. Mais avec les restrictions, nous ne pouvons plus nous installer près de l’aéroport », regrette-t-il.
Lors de la dernière édition, plus de 100 000 visiteurs avaient fait le déplacement. Si le salon vise officiellement une hausse de 20%, Georgia Ward estime que le chiffre pourrait être encore plus élevé. « En tout cas, c’est ce que nous espérons », confie-t-elle.





