Leeds : l’oasis indie d’une scène en crise

Le secteur de la musique indépendante peine à garder la tête hors de l’eau depuis le Brexit et le Covid. Une situation à laquelle semble échapper Leeds, une ville du nord de l’Angleterre dont la scène locale se révèle plus dynamique que jamais.

« Vous pourriez prendre la photo ? » Jack rejoint le couple, déjà planté côte à côte, sourire jusqu’aux oreilles, prêt à être photographié en sa compagnie. Un « tchac » de déclencheur artificiel et la photo s’envole vers la galerie. La cinquantenaire gratifie l’artiste d’un « merci », puis reprend son téléphone avant de s’en aller, son mari au bras, tous deux aux anges.

Sous la lumière chaude qui éclaire les tables du Brudenell Social Club ce dimanche 15 février, Jack Sharp, guitariste et chanteur quarantenaire du groupe anglais de rock psychédélique The Thorn, retrouve sa place sur la banquette en cuir délavé, comme si de rien n’était. Mains sur la table, chemise verte bien coupée, cheveux coiffés à la mode des Beatles de la fin des années 60, il semble parfaitement à sa place dans cette salle de concert incontournable de Leeds. La ville post-industrielle du nord de l’Angleterre qui a vue naître des groupes mythiques comme Kaiser Chiefs, Soft Cell, The Sisters of Mercy, ou encore Alt-J. Formé en 2020 après le succès d’un projet studio intitulé Large Plants,The Thorns est réuni pour sa première tournée au Royaume-Uni. Un moyen de « se faire connaître, montrer qu’on est actif, explique logiquement Jack. Nous ne nous attendons pas à faire un quelconque profit et nous aurions même de la chance si nous arrivions à rentrer dans nos frais. »

À l’origine un club ouvrier, avec ses deux salles de concerts de 400 personnes, son salon-bar et sa salle de jeux avec billards, le Brudenell Social Club a été sacré meilleur lieu de concert lors du concours Rock the House en 2014.
© Ermeline Testard / Societea

« Avant le Brexit, partir jouer le temps d’un week-end, bien payé et pas cher, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas… C’était facile. », explique Jack. Avant de former The Thorn, il était le chanteur et guitariste du groupe de rock Wolf People, créé en 2005 et actif jusqu’en 2020. « Nous avions tous un travail à côté car nous souhaitions conserver un certain train de vie, mais les tournées nous rapportaient tout de même environ 5 000 livres [l’équivalent de 5 700 euros] par an chacun, une fois les frais déduits. Cela nous permettait d’arrondir nos fins de mois. »

Jouer façon Brexit

Depuis l’avènement du Brexit en 2020, les musiciens britanniques voient leur activité menacée. Malgré les 8 milliards de livres apportés à l’économie du Royaume-Uni en 2024, la croissance de l’industrie musicale britannique ralentit. En 2023, elle était de +13% : seulement +6% deux ans plus tard. Selon le rapport de UK Music, une organisation qui représente l’industrie musicale, ce ralentissement est dû à l’écroulement progressif de la scène musicale locale britannique.

Dans un rapport publié en 2025 par l’entreprise de distribution musicale en ligne Ditto, « 84% des artistes indépendants britanniques » jugent aujourd’hui ne pas pouvoir se permettre de tourner et seuls 16% considèrent la tournée « financièrement viable ». Au total, près des trois quarts des artistes indépendants britanniques ne se sont jamais produits en dehors de leur ville d’origine. Or, jusqu’en 2018, les concerts représentaient près de la moitié des revenus des musiciens indépendants, selon une étude du Parlement britannique. En cause : le coût de la vie, la fragilité économique des salles de concerts, mais aussi la multiplication des démarches administratives pour les artistes souhaitant passer les frontières.

En se fermant au reste de l’Union européenne, le Royaume-Uni a également empêché son économie musicale locale de s’exporter. À l’inverse, alors que son vivier de talents enchaîne les coups durs, les immenses stars internationales s’enrichissent toujours plus, comme le groupe Oasis dont la tournée 2025 a généré plus de 1,3 milliard d’euros.

Le repaire de l’indie

Contrairement aux idées reçues, c’est dans le nord – une région plus pauvre – que l’on trouve l’un des écosystèmes de musique locale les plus prospères du Royaume-Uni. Malgré la fermeture de son club de musique électronique, The Red Old Bus Station, en janvier 2025, et le sauvetage périlleux de la salle de concert indépendante The Boom, la même année, la scène de Leeds se porte bien. Très bien même. Dans son top 2026 des villes les plus dynamiques musicalement en Angleterre, le site de comparaison de billets pour les événements et concerts, Seatpick.com, classe Leeds (790 000 habitants) en 5e position derrière les foyers de talents historiques comme Londres, Manchester, Glasgow ou encore Bristol. Son concurrent, Fanatix.com, place quant à lui Leeds en Top 1 des villes les plus « obsédées par les concerts ».

La façade du magasin Crash Records, une institution de la vente de vinyles de la scène locale depuis plus de 40 ans. © Ermeline Testard / Societea

« Leeds est vraiment une ville dynamique, mais je pense que cela tient à la présence des universités et du conservatoire. Ici, c’est assez facile de monter un groupe, de trouver des studios de répétition et de recruter. Beaucoup d’étudiants qui s’installent ici nourrissent ensuite ce milieu musical », raconte Paul Hodgson, 54 ans. Derrière l’iconique devanture jaune du magasin de vinyles Crash Records, posté à son comptoir, Paul, copropriétaire, y travaille depuis plus de 25 ans. « Contrairement à des villes très étendues comme Manchester, où tout est plus fragmenté, ici tout le monde est proche. Nous sommes tous au courant de ce qui s’y passe. » À Leeds, le sentiment de communauté se nourrit aussi d’un héritage musical bien vivant : le 1er mars 2024, Kaiser Chiefs se produisait lors d’un huis clos exclusif pour ses fans, entre les rayons de Crash Records.

Les étals de vinyles de Crash Records. À gauche, les vinyles des artistes et groupes locaux de Leeds. © Ermeline Testard / Societea
Paul Hodgson, 54 ans, copropriétaire de Crash Records.
© Ermeline Testard / Societea

Une autre raison de ce succès retrouvé est l’implantation à Leeds, en 2023, d’une filiale d‘EMI, le plus vieux et plus prestigieux label d’Angleterre. Baptisée EMI North, elle est selon l’entreprise « le plus gros label installé hors de la capitale. » Paul explique : « EMI North est en quelque sorte une plaque tournante pour plusieurs labels locaux tels que Come Play With Meet Clue Records. Ce sont les plus connus, mais il y a plein d’autres gens qui produisent eux-mêmes à leur niveau. Cela contribue à alimenter cette forte ambiance indépendante à Leeds. »

« Leeds n’a jamais été aussi bien. Depuis la fin du Covid, la scène musicale live y est plus forte que jamais. Il arrive parfois qu’il y ait 32 concerts en une seule nuit ! », rigole David Townsend, 60 ans. T-shirt jaune à l’effigie du groupe afro-britannique Afro Celt Sound System, ce photographe retraité arpente les salles de la ville depuis des décennies. Ce soir, c’est au Key Club, l’une des salles de concerts indépendantes les plus prisées de la ville, qu’il a sorti son appareil photo. « L’année dernière, il n’y a eu qu’une seule nuit où je n’ai trouvé aucun groupe à photographier. »

Les coulisses du Key Club, deux minutes avant le début du concert du groupe de rock industriel anglais Tayne et du groupe de post black métal danois Møl, pour la dixième date de leur tournée anglo-européenne 2026. © Ermeline Testard / Societea

Si à Leeds le tableau semble être idéal, pour David comme pour Paul, son cas est loin de déteindre sur les villes environnantes.« Si vous allez à Wakefield ou à Bradford, vous obtiendrez une réponse très différente. Les gens ont essayé de monter des salles à Wakefield, mais elles disparaissent toujours au bout de quelques années, explique Paul. Je pense qu’elles souffrent d’être proches de Leeds. Il y est plus facile de se faire un public. Les groupes préfèrent jouer ici plutôt qu’à Wakefield. » David ajoute : « Avant, Bradford avait une énorme scène musicale. La salle du Nighttrain était tout le temps pleine. Aujourd’hui, même si ça va mieux, c’est toujours difficile. Depuis le Covid, ce ne sont plus seulement les petits acteurs qui galèrent, mais aussi le niveau au-dessus : les groupes et salles de taille moyenne. »

Où est passé la scène ?

Un peu plus au sud de la ville, sous la voie de chemin de fer, cachés derrière la façade austère d’un vieux bâtiment industriel : Owen, 16 ans, Isaac, 19 ans et Thomas, 17 ans, préparent leurs instruments. Ce sont eux qui assurent, ce soir, l’animation au bar Wharf Chambers. Ensemble, ils forment le groupe émergent Jar, aux influences rock et métal. Si Thomas et Owen sont tous deux originaires de Leeds, Isaac, le batteur, a grandi à Bradford. « Je confirme, la scène indépendante y est en mauvais état et ça empire. Aujourd’hui les concerts y sont plutôt DIY [Do It Yourself], organisés dans des lieux délabrés, par des jeunes, pour des jeunes. Pour ce qui est de Wakefield, on peut dire qu’il n’y a absolument rien là-bas. »

Sur la scène duWharf Chambers, de gauche à droite : Thomas, Isaac et Owen, respectivement bassiste et chanteur, batteur et guitariste du groupe Jar, basé à Leeds. © Ermeline Testard / Societea

En décembre dernier, lors de la publication de son rapport en 2025, le PDG de UK Music, Tom Khiel, alertait de « la nécessité d’une action urgente. » Pour cause, l’effondrement progressif de l’écosystème musical local auquel fait face le Royaume-Uni n’épargne pas ses artistes, qu’ils soient de Leeds, de Bradford comme Isaac, ou né à Bedford et aujourd’hui installés à Londres comme Jack Sharp. Selon ce rapport, la moitié des salles de concert locales au Royaume-Uni n’ont fait aucun profit, et 78 ont cessé leur activité. Les artistes locaux devraient alors « choisir entre jouer un programme réduit », « subir une perte financière lors du spectacle »… Ou encore réduire leurs tournées.

Dans la salle de bar du Brudenell Social Club, Jack insiste : « Aujourd’hui, les groupes tournent deux semaines, au lieu d’un mois, parce que ce n’est pas viable. » Avant de partir, il glisse une dernière confidence : « Moi-même, si l’opportunité d’une nouvelle tournée comme celle-ci se présentait dans six mois, je ne la saisirais pas. Les cachets sont vraiment modestes en comparaison des coûts élevés. »