Dans la rue marchande du Stow à Harlow, pas même une plaque ne rappelle le drame qui a secoué la communauté polonaise de cette petite bourgade au nord-est de Londres, il y a dix ans. Seul le dispositif sécuritaire laisse deviner une inquiétude plus profonde. À chaque entrée du quartier, d’imposants panneaux jaunes avertissent que la zone est placée sous vidéosurveillance. D’autres écriteaux, siglés CrimeStoppers, affichent un numéro et l’adresse d’un site internet à contacter si l’on est témoin d’une infraction. Des travaux ont été entrepris et la rue n’est plus tout à fait la même qu’il y a dix ans. Mais les esprits, eux, n’ont rien oublié du meurtre d’Arkadiusz Jozwik, surnommé Arek.
Derrière le comptoir de The Stow Pizza, Usman connaît bien le quartier dans lequel il travaille depuis douze ans. Aujourd’hui responsable de la pizzeria, il se souvient du soir du 27 août 2016, alors qu’il n’était encore que vendeur. Vers 23 h 30, Arkadiusz Jozwik, un ouvrier Polonais de 40 ans, son frère et un ami avaient acheté une pizza et discutaient devant les commerces lorsqu’un groupe de jeunes s’est approché pour en découdre. Un adolescent de 15 ans a alors asséné un coup de poing à l’arrière de la tête d’Arek, le faisant tomber et heurter violemment le sol.
« J’ai entendu des éclats de voix, puis un bruit sec, comme une chute, raconte Usman. Alors je suis sorti et c’est là que je l’ai vu allongé par terre, du sang coulant de son oreille. » Arek a été transporté à l’hôpital, où il est mort des suites de ses blessures deux jours plus tard.
L’affaire avait suscité un grand émoi en Pologne et au Royaume-Uni, nombreux y voyant un acte à connotation xénophobe. D’après son frère, Radek Jozwik, interrogé à l’époque par les médias, le groupe de jeunes les avait interpellés parce qu’ils parlaient polonais. Pourtant, la justice n’a pas retenu la qualification de crime de haine. Le seul prévenu poursuivi alors, âgé de quinze ans au moment des faits, a été reconnu coupable d’homicide involontaire en 2017 et condamné à trois ans de prison, le juge ayant estimé qu’il n’avait pas eu l’intention de causer la mort.
Un verdict qui ne passe toujours pas
Dix ans plus tard, le verdict fait toujours débat au sein de la diaspora polonaise d’Harlow. Ici, vivent environ 1 800 personnes nées en Pologne, selon le recensement de 2021. Pour une ville moyenne de 93 000 habitants, Harlow est l’une des localités de l’Essex où la communauté polonaise est la plus visible. Plus largement, un habitant sur cinq y est né en dehors du Royaume-Uni.
Ce samedi, les premiers rayons de soleil depuis plus d’un mois attirent de nombreux habitants au centre commercial Harvey, seule attraction du cœur de la ville. Tout autour, trois supérettes européennes se partagent la zone : deux arborant des drapeaux de nombreux pays d’Europe sur leur façade, et une spécialisée sur les produits polonais. Seule l’épicerie nommée sobrement International Food Store était déjà ouverte en 2016. Toujours tenue par la même famille polonaise, elle reflète les tensions et désaccords qui subsistent.
Au moment du Brexit, il y avait une atmosphère xénophobe plus assumée.
Ania, commerçante
Jerzy, le mari, a le visage creusé par les années de travail. Il trône à la caisse, une rangée d’alcools d’Europe de l’Est derrière lui. « Ce n’étaient que des gamins qui traînaient la nuit à chercher les embrouilles, clame-t-il, il y en a toujours aujourd’hui qui font pareil. » Le jeune homme condamné pour le meurtre d’Arek avait d’ailleurs déjà été reconnu coupable à deux reprises pour port d’arme blanche et comportement menaçant. Il était en liberté surveillée au moment de l’agression.
La femme de Jerzy, Ania, est plus souriante lorsqu’elle répond aux clients du rayon charcuterie-boucherie. En emballant un morceau de saucisse sèche polonaise kabanos, elle rétorque : « Au moment du Brexit, il y avait une atmosphère xénophobe plus assumée, qui était déjà sous-jacente auparavant. » Elle raconte avoir eu peur de sortir seule après le meurtre d’Arek. « C’était aussi des remarques, on nous pointait du doigt », fait-elle remarquer, se souvenant d’une fois où on lui avait demandé si elle avait pris un « billet sans retour » pour la Pologne.« J’ai préféré croire que c’était une mauvaise blague.»

Dans une rue voisine, la devanture d’une supérette de la chaîne polonaise Food Plus annonce une « mini delikatesy Kubuś », soit une « mini épicerie fine », mettant en avant la marque polonaise très populaire pour enfants Kubuś.
À l’intérieur, Anna, une employée de 27 ans, chantonne à voix basse les airs polonais diffusés par les haut-parleurs tout en rangeant les rayons. Arrivée adolescente à Harlow, elle se souvient des difficultés d’intégration à l’école. « Les autres élèves nous rappelaient constamment notre nationalité et se moquaient de notre accent. Tout s’est largement aggravé autour du Brexit. » La jeune femme nuance lorsqu’il s’agit du meurtre d’Arek : « Même si je pense que c’était un meurtre xénophobe, pour ce type de jeunes qui traînent dehors, n’importe quelle excuse est bonne pour agresser. »
À Harlow, les habitants ont voté à 68% pour la sortie de l’Union européenne. En Angleterre, la police a signalé une hausse d’environ 57% des plaintes pour délits liés à la haine xénophobe ou raciale dans les jours suivant le référendum de juin 2016, puis une multiplication par près de cinq des incidents signalés sur une semaine (331 contre 63 en moyenne auparavant), selon Le Monde. La directrice générale de Stop Hate UK depuis 2006, Rose Simkins, avait estimé dans The Guardian qu’« environ 80 à 99 % des crimes haineux n’étaient pas signalés ». « Après le vote sur le Brexit, c’est devenu de pire en pire, avait confié Radek Jozwik au Guardian. J’ai vu les gens changer de regard. C’est devenu difficile. »
Se serrer les coudes
Après la mort d’Arkadiusz Jozwik, la communauté polonaise s’est resserrée et a fait front commun. Ce dimanche à 12 h 15, une centaine de personnes se réunissent comme chaque semaine pour la messe en polonais à l’église Notre-Dame de Fatima, située juste à côté du Stow. Des familles en majorité, et quelques couples, écoutent attentivement le père Bogdan. Vêtu d’une étole verte aux incrustations dorées, c’est lui qui s’est occupé de l’inhumation d’Arek. « Beaucoup plus de familles sont venues à la messe après le drame, elles avaient besoin d’être rassurées », explique ce prêtre qui officie à Harlow depuis vingt ans.

Devant l’assemblée, un groupe d’une quinzaine de personnes entonnent des chants religieux en polonais. Assise sur une chaise, Ela tient une guitare et dirige la chorale. Passionnée de chant, elle a rejoint le groupe en 2018. « Cela m’a vraiment fait du bien de pouvoir parler avec des personnes qui comprennent la difficulté d’être polonaise à cette époque. » Elle ajoute s’être sentie plus en sécurité en pouvant compter sur de nouvelles amies.
Parmi les membres de la chorale, Gosia est venue avec son mari et leurs deux enfants. Après avoir habité à Enfield, cette assistante scolaire ne s’est installée à Harlow que depuis deux ans, mais se rappelle avoir entendu parler de l’affaire dans les médias.« J’avais peur de venir vivre ici, mais je n’avais pas le choix pour trouver un appartement à acheter, dit-elle. Je suis rassurée : nous avons une paroisse très solidaire. »

Elle se souvient cependant d’amis polonais partis du Royaume-Uni après le Brexit. « Ils ne se sentaient plus les bienvenus en raison de tout ce qu’on disait dans les médias. » Depuis 2016, la population polonaise du pays s’est considérablement réduite, passant de près de 922 000 à 682 000 selon les recensements de 2011 et 2021. Le phénomène s’explique par une baisse des arrivées et une hausse des départs. En 2025, plus de 25 000 Polonais sont retournés en Pologne, un chiffre record depuis 2022, selon le rapport annuel sur les migrations de l’Office for National Statistics. Les raisons de ces départs sont multiples : incertitudes économiques, difficulté d’obtenir un visa, croissance économique en Pologne, entre autres.
Si le nombre de Polonais à Harlow est passé d’environ 1 000 à 1 800 habitants entre 2011 et 2021, faisant de cette communauté la deuxième plus importante de la ville après les Roumains, le père Bogdan nuance cette progression. Selon lui, de nombreuses familles sont reparties en Pologne depuis 2016. « Les parents préfèrent que leurs enfants apprennent la culture et la langue de leur pays. »
montée de l’extrême droite
Aujourd’hui, les actes et discours visant les Européens de l’Est paraissent moins visibles qu’au lendemain du Brexit. Le débat public autour de l’immigration s’est largement déplacé vers les arrivées plus récentes. Symptôme de ce glissement, le Daily Mail, critique de l’immigration d’Europe de l’Est après l’entrée du Royaume-Uni dans l’Union européenne en 2004, déplorait en décembre 2025 « le grand exode polonais », qu’il attribuait à « l’immigration incontrôlée ».

À Harlow, cette recomposition se traduit aussi dans les urnes : le parti d’extrême droite Reform UK y a remporté son premier siège en 2024, avant de gagner deux nouveaux élus dans une autre circonscription d’Essex en 2025. Lors des élections générales, visant à élire les députés, le parti de Nigel Farage est passé d’un résultat quasi-nul en 2019, à 21,8% des voix en 2024. Au niveau national, Reform UK a seulement obtenu 14,1% des voix.
Nigel Farage nous a accusés de peser sur le système de santé, alors qu’on contribue à la société.
Katarzyna, femme de ménage
À la sortie de la messe, la communauté polonaise elle-même est divisée sur ce nouveau paysage politique. « Il ne faut pas oublier que Nigel Farage nous a accusé de peser sur le système de santé, alors qu’on contribue à la société », fait remarquer Katarzyna, une femme de ménage de 46 ans. Eryk, un ouvrier du même âge, voit les choses autrement : « Reform UK n’a rien contre les Polonais. Nous sommes des travailleurs sérieux. Le problème, ce sont les Anglais qui vivent sur les aides publiques. » Dix ans après le meurtre d’Arek, la roue semble tourner. Ceux qu’on accusait hier d’envahir le pays observent aujourd’hui les mêmes débats se rejouer, avec d’autres cibles. En y contribuant pour certains.





