À South Kensington, devant l’enseigne de la boulangerie Paul, des touristes français hésitent entre un croissant et un pain au chocolat. Un peu plus loin, les drapeaux tricolores de l’Institut français flottent au-dessus du trottoir. Dans les rues, on parle français, mais ce sont surtout des voix de passage : familles en week-end, visiteurs venus pour les célèbres musées du quartier.
Le quartier donne l’impression d’un Londres figé dans le temps. De grandes maisons alignées, aux façades claires et soignées. Les rues sont calmes, bordées d’immeubles cossus derrière leurs grilles noires. South Kensington appartient à l’arrondissement de Kensington and Chelsea, le plus cher de Londres, où le prix moyen d’un logement à l’achat avoisine les 1,2 million de livres (environ 1,35 million d’euros) selon des données du gouvernement britannique datées de décembre 2025.
Le nord de londres prisé
Longtemps surnommé Frog Valley, South Kensington concentre les institutions hexagonales : consulat, Institut français, lycée Charles-de-Gaulle. Mais ce quartier ne raconte plus à lui seul la présence française à Londres. Depuis plusieurs années, les Français se sont déplacés, principalement vers le nord de la capitale. Kentish Town, Camden, Hampstead : c’est là que beaucoup se sont installés, à proximité de nouvelles écoles françaises ou bilingues. Ces quartiers de l’arrondissement de Camden séduisent par une atmosphère plus vivante. Les prix de l’immobilier y restent élevés, mais plus accessibles : le prix moyen à l’achat y est d’environ 780 000 livres (près de 900 000 euros).
Selon le consulat, près de 300 000 Français vivent aujourd’hui au Royaume-Uni, dont 60 % dans le Grand Londres. À South Kensington, la librairie française La Page reste pour beaucoup un point de repère. Petite librairie de quartier, elle ne propose que des livres en français, et une sélection de papeterie. Quand on pousse la porte, le vendeur lance très naturellement un « Bonjour ». Isabelle Claret-Lemarchand a pris les rênes du lieu il y a vingt ans. Elle observe les évolutions sans nostalgie.

« Le mot expatrié ne veut plus dire grand-chose ici », explique-t-elle. Certains Français sont installés depuis longtemps, parfois sur plusieurs générations. D’autres arrivent, dans des conditions bien différentes. Le Brexit n’a pas vidé la librairie, mais « venir [au Royaume-Uni] est devenu plus difficile : aujourd’hui, il faut un visa pour travailler ». En outre, les « packages d’expatriation » – des aides à l’installation proposées par les entreprises -, ont presque disparu. À l’exception de quelques secteurs comme la finance, qui restent néanmoins rares. Ces aides, parfois très généreuses, avaient déjà été fragilisées par la crise économique de 2008.
Rester coûte que coûte
Élise apparaît sur l’écran de la visio, assise chez elle à Cambridge, à une heure et demie du centre de Londres. Installée dans la pièce bureau où elle télétravaille deux jours par semaine, elle affiche un sourire serein, les cheveux bruns coupés courts. Originaire d’Albi, elle est arrivée au Royaume-Uni en 2007. Diplômée d’une école d’ingénieurs, elle cherchait du travail en France et en Angleterre. En France, on lui propose un poste de technicienne : en Angleterre, elle est embauchée comme ingénieure. « C’était le jour et la nuit », résume-t-elle.
Sa vie s’est construite ici, autour d’un rythme calé sur celui de ses enfants : école à cinq minutes à vélo, bureau à dix, journées qui se terminent tôt. « À 17 heures, tout le monde quitte le travail », affirme-t-elle. « On ne passe pas des heures à faire les devoirs, applaudit la mère de famille, une garderie est assurée jusqu’à 17 h 30 ». Elle compare son quotidien à celui de ses amis en France, « qui rentrent tard le soir et doivent encore gérer les devoirs ».
Du référendum sur le Brexit, Élise garde un souvenir précis et cinglant. « Une grosse claque ». À Cambridge, ville universitaire très internationale, peu l’avaient vu venir. La fin de la libre circulation et la sortie du marché unique ont pénalisé les échanges commerciaux avec l’Union européenne. Elle constate rapidement les effets concrets de son entrée en vigueur en 2020 : inflation, énergie plus chère, produits parfois absents des rayons. « On n’arrivait plus à trouver des pâtes », se souvient-elle. Élise n’a pas demandé la nationalité britannique. Elle obtient automatiquement le statut de résident permanent au Royaume-Uni. « Je me considère plutôt européenne », dit-elle, consciente aussi du privilège d’avoir pu s’installer avant la rupture.

À Londres, Candice s’installe dans le fauteuil en cuir Chesterfield de son café habituel dans le quartier londonien d’Islington. Elle raconte son arrivée en 2013, « la semaine des Brit Awards ». Elle travaillait dans l’industrie musicale, un secteur très concentré à Londres. Pour évoluer, il fallait quitter la France. Elle n’a jamais bénéficié d’un package d’expatriation : elle a toujours été en contrat local. Même chez Google, pour qui elle a travaillé avant le Brexit, « ça n’existait déjà plus », déclare-t-elle. Divorcée depuis trois ans, mère célibataire de trois enfants, elle insiste sur la qualité de vie. « À 19 heures, je suis chez moi, avec mes enfants. » La quadragénaire parle des parcs omniprésents, de la liberté, de ce sentiment d’être moins jugée qu’à Paris.
Je me retrouve toute seule à payer un énorme emprunt bancaire.
Candice, Française qui travaille dans la tech à Londres depuis 13 ans
Elle évoque aussi les limites : « Il n’y a aucune aide pour la classe moyenne. » Pas de quotient familial, pas d’aide à la garde des enfants. Et tout coûte plus cher : « Un aller-retour en transports en commun dans la journée, un café, et on a déjà dépensé 15 livres (17 euros). » À cela s’ajoute le logement. Son choix de devenir propriétaire en 2021 a été dicté par l’explosion des loyers. « Je me retrouve toute seule à payer un énorme emprunt », confie Candice.
L’école a longtemps pesé sur son budget. Ses trois enfants ont été scolarisés plusieurs années dans une école privée bilingue, pour 60 000 livres (70 000 euros environ) au total, un coût devenu impossible à assumer après le divorce. Sa famille, en France, lui conseille souvent de rentrer. « Ils hallucinent sur mes charges. » Pourtant, Candice ne s’y résout pas. Elle travaille pour une start up française, toujours dans la musique. « Mon travail est ici. Et maintenant, c’est chez nous. »
pARTIR POUR MIEUX REVENIR
Louise* s’est installée avec sa famille à Kentish Town, dans le nord de Londres, un quartier résidentiel et animé, bordé de maisons en briques. Ingénieure elle aussi, elle a quitté la France il y a quinze ans pour vivre aux États-Unis, avant d’atterrir à Londres en 2017. Pendant le Covid, alors qu’ils vivent avec son mari et ses enfants dans un appartement exigu, l’école est fermée. Sans soutien local, la famille repart en Californie. En 2023, ils reviennent à Londres, par choix. La France a été envisagée, puis écartée. Le mari de Louise est américain, d’origine indienne. « À Londres, on se sent moins jugé. C’est très multiculturel », explique-t-elle. La réinstallation au Royaume-Uni s’est aussi jouée sur des critères très concrets : par exemple, une place pour leurs trois enfants à l’école bilingue Jeannine-Manuel située dans le quartier de Bloomsbury.
Avec un crédit, on paie bien moins
Louise, Française revenue il y a 3 ans dans la capitale britannique
cher qu’un loyer.
Administrativement, le Brexit complique la situation du couple. Leur départ aux États-Unis a interrompu la continuité nécessaire pour obtenir le statut de résident permanent. Ils reviennent avec une incertitude, avant que les règles ne soient assouplies en 2025. Aujourd’hui, leur objectif est d’obtenir la nationalité britannique, « pour sécuriser l’avenir ». Le coût de la vie reste élevé. Les frais de scolarité ont augmenté avec l’instauration de la TVA. À leur retour, ils louent une maison à 7 000 livres (8 000 euros) par mois, avec une fuite dans une chambre. « Même à ce prix-là, c’était insalubre. » Acheter est devenue une évidence, concrétisée l’année dernière. « Avec un crédit, on paie bien moins cher qu’un loyer ».
Arriver après le brexit
Dans le sud de Londres, à Sydenham, le décor change radicalement. Quartier résidentiel, rues calmes, peu de passage. Antoine* et Emma* vivent dans une maison moderne. Arrivé en mars 2025, Antoine a quitté la Bretagne sans emploi. Emma travaille dans l’industrie pharmaceutique et a été sponsorisée pour son visa. Antoine arrive avec un visa de dépendant, payé plus de 8 000 euros, qui l’autorise à travailler tant que l’emploi de sa conjointe est maintenu. Le marché de l’informatique est saturé. Après de nombreux refus, il accepte un emploi en boulangerie à mi-temps. « Je me lève à 4 h 30, précise-t-il, pour travailler 24 heures par semaine », espérant toujours trouver un travail à temps plein dans son secteur.
Le couple a une chance rare : un logement abordable grâce à une amie. À cinq minutes à pied, un immense parc. Antoine parle aussi des déchets, de la gestion écologique moins rigoureuse qu’en France. Malgré tout, il le répète : « J’adore cette ville. »
Je ne vois pas l’intérêt de rentrer.
Olivier, Français qui travaille dans la finance à la City
Chez Olivier*, à Bloomsbury, la moquette recouvre le sol. Le salon donne sur la cuisine. Un verre de vin blanc à la main, polo gris foncé, col de chemise blanche apparent, il raconte une autre facette de Londres. Deux périodes : 2007-2012, puis depuis 2015. Il travaille dans la finance, au Crédit Agricole, en contrat local. « La City a réduit, mais il y a encore des besoins », dit-il.
Les salaires restent élevés : entre 400 000 et 3 millions de livres (entre 460 000 et 3,5 millions d’euros) par an pour son poste. Mais l’inflation a entamé le pouvoir d’achat. « Même avec des salaires élevés, le logement reste un poste de dépense majeur ». Olivier n’a pas demandé la nationalité britannique ; le statut de résident permanent lui suffit. Repartir en France ? « Je ne vois pas l’intérêt de rentrer. J’y vivrais de la même façon. »
* les prénoms ont été modifiés pour des raisons d’anonymat





