« Les LED de lumière dans les cageots permettent de créer un petit germe vert et vigoureux. C’est ce qu’on appelle « le prégermage ». Sans lumière, ils sont blancs, fragiles et s’abîment facilement. Avec ce procédé, ils poussent plus vite et les pommes de terre sont prêtes à être récoltées plus tôt ». Dans l’obscurité de son immense entrepôt de pommes de terre, dont les centaines de cageots s’empilent sur plusieurs mètres de hauteur, James Wrinch détaille les stratégies d’optimisation mises en place pour cultiver le tubercule.
Cela fait maintenant vingt-six ans que ce natif de l’est de l’Angleterre a fait de l’agriculture son métier. Sa ferme, construite autour de la culture de la pomme de terre et basée dans le comté de Suffolk, de la région de l’Est-Anglie, lui a été transmise par son propre père. « Ma famille est arrivée sur ces terres à la fin des années 1800, et nous ne l’avons pas quittée depuis, raconte-t-il. Toute ma vie j’ai su que je voulais faire ce métier. Nous espérons que nous pourrons continuer, mais cela devient difficile. »

Gilet orange fluo sur le dos, le producteur arpente le dédale des hangars d’un pas dynamique. Du tri des oignons sur des machines rutilantes aux salles d’évaluation de la qualité des produits, la géographie du site n’a plus de secret pour lui. Au sol, un marquage jaune délimite les zones piétonnes, à respecter scrupuleusement, même en l’absence de véhicule. Aujourd’hui âgé de 48 ans, James Wrinch est depuis 2013 à la tête de l’East Suffolke Produce, groupement de douze producteurs anglais de la côte est du Suffolk et du comté voisin de l’Essex. « J’aimais mon métier, mais j’ai vite compris que je n’allais pas avoir beaucoup d’argent », explique James en mimant un billet entre ses doigts. L’argent, éternelle difficulté du métier.
C’est ce qui l’a décidé à créer une société coopérative. En se réunissant, les producteurs entendent commercialiser leurs récoltes de pommes de terre plus efficacement et s’ouvrir un segment du marché plus large. Une stratégie nécessaire pour survivre face aux difficultés financières.
Le lobby des pesticides opposé à l’accord
Lorsqu’il a appris qu’un nouvel accord commercial était en négociation pour créer un espace phytosanitaire commun entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, James s’est réjoui : « Le Brexit était une mauvaise idée. Je suis un fervent défenseur du libre échange ».
En décidant de quitter l’Union européenne en 2016, le Royaume-Uni est redevenu libre de choisir les produits phytosanitaires agricoles autorisés sur son territoire. Mais certains agriculteurs constatent aujourd’hui le revers de la médaille : parce que leur pays autorise des pesticides et herbicides bannis par ses voisins, les producteurs qui exportent vers l’Union ploient sous les certificats et les contrôles sanitaires. Dix ans après le Brexit, les normes et la paperasse administrative aux frontières n’ont jamais été aussi lourdes.
Le Brexit était une mauvaise idée. Je suis un fervent défenseur du libre-échange.
James Wrinch, agriculteur
Pour y remédier, le gouvernement travailliste a annoncé au mois de mai 2025 travailler à un accord sanitaire et phytosanitaire avec l’Union européenne. S’il se concrétisait, le principe de l’accord serait le suivant : l’UE accepterait d’alléger les contrôles sur les animaux, les végétaux et les produits connexes importés du Royaume-Uni, à condition que celui-ci s’aligne sur les normes qui régissent l’utilisation des pesticides et herbicides au sein de l’Union. Les négociations pourraient aboutir à l’horizon 2027. « Je n’y crois pas une seule seconde », ironise James Wrinch, installé dans son bureau de l’East Suffolk Produce. « Ces négociations prennent toujours un temps fou, on aura peut-être un accord d’ici 2030 ». De fait, les opposants à ce projet d’accord n’ont pas tardé à se faire entendre, à commencer par l’organisation CropLife UK, en première ligne de la contestation.
Se définissant comme le « porte-parole du secteur britannique des solutions agricoles » et affirmant « promouvoir le rôle essentiel de la science et de l’innovation dans la protection des aliments », CropLife UK représente en substance le lobby des pesticides au Royaume-Uni. Le 29 janvier 2026, l’organisation a publié un rapport alarmiste de plus de 30 pages. Ses auteurs y décrivent les importantes répercussions économiques qui, selon eux, menaceraient le pays si celui-ci devait revenir aux normes sanitaires et environnementales de l’avant-Brexit.
Le rapport met notamment en garde contre une perte de 500 à 800 millions de livres (570 à 910 millions d’euros). Il estime à 9 000 le nombre d’emplois sur la sellette. Comme il le fait valoir, une partie de la production nationale est aujourd’hui incompatible avec le marché européen en raison de l’utilisation de pesticides et d’herbicides interdits au sein de l’Union. Renoncer à certains produits utilisés actuellement aurait un coût. D’où la nécessité d’un temps d’adaptation, aujourd’hui réclamé par les agriculteurs.

La culture de la pomme de terre fait partie des principales concernées par le projet d’accord. Privée d’un herbicide comme la métribuzine, la production totale du secteur pourrait diminuer de 4 à 6%, toujours d’après le rapport de CropLife UK. Les producteurs verraient leurs rendements et leurs revenus diminuer, et les alternatives existantes seraient plus chères et moins efficaces. Entre deux gorgées de thé noir anglais, dans une tasse estampillée du logo de son entreprise, James Wrinch soupire. « Oui, ces changements seraient difficiles, reconnaît-il. Mais chaque année nous devons nous adapter, que ce soit à la météo ou autre chose. Notre métier consiste à nous adapter. »
Réchauffement climatique et concurrence étrangère
Pour l’agriculteur, aucun scénario pessimiste ne saurait occulter l’intérêt économique d’un retour au libre-échange avec l’Europe. Au fil des années, la précarité économique du métier l’a amené à reconsidérer sa pratique. « Je pensais que je conduirais des tracteurs toute ma vie, se souvient-t-il avec un amusement mêlé de nostalgie. Je l’ai fait un temps, pendant mes vacances d’été universitaires, où je travaillais à la ferme pour cultiver les récoltes et m’occuper de certains animaux. Mais aujourd’hui, je ne suis pas agriculteur de la façon dont j’avais toujours imaginé l’être. Avec le temps, les choses changent. »
Aujourd’hui, le travail mené avec les quatre membres de son équipe touche autant aux cultures elles-mêmes qu’à la commercialisation des entrepôts et des semences, à la logistique et à la comptabilité. Tout cela afin d’optimiser les ressources et les rendements, et d’affronter au mieux les nouveaux défis du monde agricole.

Les fermes des douze producteurs regroupées au sein de l’East Suffolk Produce couvrent au total 1 300 hectares de champs de pommes de terre. Avec une production annuelle d’environ 100 000 tonnes, le chiffre d’affaires du groupe varie fortement selon les années : 46 millions d’euros en 2024, contre 31 millions en 2025. La météo reste le facteur déterminant pour la qualité et la quantité des récoltes.
« C’est vrai, rit James Wrinch, le Royaume-Uni est connu pour son temps pluvieux. Mais même ici, le niveau des précipitations ne suffit pas toujours à assurer une bonne récolte, surtout pour la culture de la pomme de terre, constituée principalement d’eau. » Les dispositifs de récupération des eaux de pluie et d’irrigation représentent l’un des coûts les plus élevés de l’exploitation. Selon l’agriculteur, il faut compter dans son cas plus de 570 000 euros pour fabriquer un réservoir. Sachant que l’eau contenue s’épuise en moins de deux mois.
Le réchauffement climatique n’arrange rien à l’affaire. « L’eau se raréfie, mais reste nécessaire à la vie de tous les jours, explique James Wrinch. Il y a aujourd’hui des conflits d’usage entre les populations et le secteur agricole pour l’accès à l’eau ».
Quant à la concurrence étrangère, elle constitue elle aussi un défi croissant pour les producteurs britanniques. En cinq ans, les exploitations égyptiennes, chinoises et américaines ont considérablement accru leurs capacités, notamment en matière de transformation – des pommes de terre en chips, par exemple. Or aujourd’hui, au Royaume-Uni, seule la moitié des récoltes de pommes de terre est vendue telle quelle, l’autre étant transformée. L’industrie alimentaire se trouve ainsi davantage exposée aux logiques spéculatives, chacun cherchant à anticiper la culture la plus stratégique.
Nous ne devons pas craindre le changement.
James Wrinch, agriculteur
Face aux incertitudes, James Wrinch en est convaincu : « Nous ne devons pas craindre le changement, affirme-t-il. Les barrières ne sont pas une bonne idée, car elles nous rendent moins compétitifs. Nous devons nous aligner sur l’Union européenne, notre plus important et plus proche partenaire commercial. »
Pour le Royaume-Uni, le plus grand défi de l’accord réside dans le principe d’un « alignement dynamique », exigeant de s’adapter aux normes européennes actuelles, mais surtout d’en suivre l’évolution dans le temps. « C’est là que les détails de l’accord changeront tout », explique James Wrinch. Quant au positionnement des agriculteurs britanniques sur le sujet, il est très loin d’être uniforme. « Si vous en interrogiez dix différents, vous auriez dix opinions contraires », plaisante-t-il.





