À quelques minutes à pied de Hyde Park, les façades blanches de Cromwell Road apparaissent derrière un rideau de pluie fine. Devant l’Irish Passport Center, qui dépend de l’ambassade d’Irlande au Royaume-Uni, une quinzaine de personnes attendent déjà, immobiles ou consultant leur téléphone. Il est à peine 9 heures. La grille ouvrira dans quelques minutes. Certains visiteurs tiennent des chemises cartonnées gonflées de documents. D’autres ont apporté des classeurs entiers, séparateurs visibles. Personne ne parle vraiment.
La scène se répète plusieurs jours par semaine. Dix ans après le référendum sur le Brexit, la demande de passeports irlandais reste durablement supérieure à ce qu’elle était auparavant, que ce soit de la part de citoyens britanniques ayant des racines en Irlande, ou de citoyens irlandais sans passeport. Sur un mur, une affiche détaille la liste des documents requis pour les demandes fondées sur l’ascendance : certificats de naissance originaux, actes de mariage, pièces d’identité certifiées, preuves de résidence. Pour certains, il s’agit d’un renouvellement. Pour beaucoup d’autres, c’est une première.
Selon Uaine Burgess, responsable consulaire chargé des demandes de passeport, les demandes provenant du Royaume-Uni ont augmenté d’environ 50% dans les années suivant le vote de 2016. « Nous n’avons pas assisté à un simple phénomène ponctuel, explique-t-il. Le référendum a déclenché une prise de conscience. Beaucoup de personnes irlandaises de Londres ont réalisé qu’elles devaient entreprendre les démarches. » Avant 2016, la majorité des dossiers concernait des renouvellements ou des remplacements de passeports expirés. Le Brexit a accentué le contraste entre deux catégories : ceux pour qui renouveler son passeport relève d’une simple formalité, et les autres, pour lesquels le sésame devient synonyme d’une liberté de circulation retrouvée au sein de l’Union européenne.
Une bureaucratie complexe
Depuis le référendum de 2016, suivi de la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne en 2020, la situation administrative des citoyens Irlandais à Londres repose sur un statut quelque peu singulier. Selon les chiffres de l’Office for National Statistics, la communauté des Irlandais de Londres compte environ 175 000 membres. Contrairement aux autres ressortissants européens, les Irlandais ne sont pas considérés comme des « étrangers » au sens classique du droit migratoire britannique.
Grâce à la Common Travel Area, un accord bilatéral entre le Royaume-Uni et l’Irlande, antérieur même à l’adhésion des deux pays à l’UE, les Irlandais conservent le droit de vivre, travailler, étudier et accéder aux services publics britanniques sans visa ni permis spécifique. Cependant, cette relative protection juridique s’accompagne de zones grises administratives. Par exemple, la compagnie aérienne Ryanair exige de la part des citoyens irlandais un passeport pour entrer dans l’Union européenne.
Le référendum a déclenché une prise de conscience. Beaucoup de personnes irlandaises de Londres ont réalisé qu’elles devaient entreprendre les démarches.
Uaine Burgess, responsable consulaire chargé des demandes de passeport
Chaque étape d’une nouvelle demande de passeport nécessite des documents originaux, parfois anciens. Pour obtenir la nationalité irlandaise, il faut ainsi avoir au moins un grand-parent irlandais. « Nous voyons régulièrement des certificats datant des années 1930-1940 ou 1950, explique un agent consulaire. À cette époque, l’orthographe des noms pouvait varier. Parfois, les dates ne correspondent pas exactement. Cela oblige à demander des pièces complémentaires. »
Comme pour illustrer son propos, un homme d’âge mûr explique que ses parents se sont mariés en Irlande, dans une église qui a malheureusement brûlé il y a des décennies, rendant les registres paroissiaux inaccessibles. La fonctionnaire de l’autre côté de la vitre répète calmement : « Nous trouverons une solution. » Un détail peut ainsi suffire à retarder un dossier de plusieurs semaines.


Le traitement de la demande de passeport elle-même prend généralement plusieurs semaines supplémentaires. Pour ceux qui entreprennent la démarche, s’armer de patience est conseillé. À la sortie, en cette matinée de février, Daniel Daly, 29 ans, ajuste son manteau et range ses documents dans un sac à dos. Employé dans le quartier d’affaires de Canary Wharf, il a entamé sa demande l’année précédente. Son grand-père maternel est né à Cork, dans le sud de l’Irlande, où Daniel séjourne encore régulièrement. Pour lui, la décision de solliciter un passeport irlandais est « pragmatique ». « J’ai toujours su que c’était possible, dit-il. Mais je n’en voyais pas l’utilité. »
Daniel a la nationalité britannique. Dans certains secteurs, tels que celui de la finance, avoir un passeport européen simplifie les mutations et offre plus de liberté professionnelle via l’espace Schengen. Depuis la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne, les citoyens britanniques ne bénéficient plus automatiquement du droit de vivre et de travailler librement dans les États membres. Les citoyens irlandais, en revanche, conservent pleinement ces droits. La demande de passeport de Daniel équivaut ainsi à une véritable demande de nationalité.
Mary, qui se présente comme étant infirmière au National Health Service, a inscrit son fils au registre irlandais des naissances étrangères en 2022. « Je voulais qu’il ait le choix, dit-elle. En fait, je ne voulais pas qu’une décision politique limite ses possibilités plus tard. »
« Les règles ont vraiment changé…»
À Kilburn, quartier du nord-ouest de Londres marqué par l’histoire de l’immigration irlandaise, point de drapeaux irlandais suspendus aux fenêtres ni de trèfles brandis à tous les coins de rue : l’identité gaélique, ici, ne se porte pas en étendard. Mais à l’intérieur des commerces, des produits importés d’Irlande remplissent les étagères, à l’instar de l’épicerie Doyle’s Corner Shop : thé Barry’s, biscuits Kimberley, et même, The Irish Times. James, le propriétaire, observe un changement progressif depuis 2016. « Au début, les gens parlaient surtout du vote lui-même », dit-il. Beaucoup ont attendu plusieurs années avant d’agir. « Certains pensaient que les conséquences seraient limitées. Puis ils ont vu que les règles changeaient vraiment. » La pandémie de Covid-19, qui a suspendu temporairement de nombreux services administratifs, a ralenti les démarches. Mais elle ne les a pas interrompues.
Devant le comptoir réfrigéré, Abby Cecht, une femme d’une quarantaine d’années demande un paquet de saucisses importées d’Irlande. Le commerçant lui répond qu’il n’en reçoit plus aussi régulièrement, en raison de la diminution des importations à la suite de la sortie du marché commun. « Mon fils est parti travailler à Dublin l’an dernier. Les jeunes partent, ils ont raison ! », s’exclame Abby interrogée sur sa vie familiale. De son côté, le commerçant emballe les saucisses restantes dans du papier blanc et les lui tend par-dessus le comptoir.
La course aux passeports irlandais a aussi mis en lumière des disparités : seuls ceux qui ont accès à des informations, à des documents anciens, peuvent profiter de ce « passeport de secours ». Les populations sans ascendance irlandaise traçable restent exclues de cette échappatoire. Dans le bâtiment, où la présence irlandaise remonte à plusieurs générations, certains travailleurs ont entrepris les démarches dès 2017, anticipant les changements à venir. Pour les autorités irlandaises, le Brexit n’a pas créé une nouvelle éligibilité. Il a modifié la perception de sa valeur. « Ces personnes avaient toujours eu droit à la citoyenneté, explique le responsable consulaire. La différence, c’est qu’elles ont désormais une raison concrète de l’exercer. »
Le dimanche, à la St Patrick’s Church, l’assemblée de la messe de 11 heures se déverse sur le trottoir. Cette église catholique passe pour être l’un des hauts lieux de rencontre de la communauté irlandaise à Londres. Un enfant laisse tomber un chapelet, un homme se penche et le ramasse, le tendant à la petite fille : « Thank you. »

À la sortie, un prêtre serre les mains à la chaîne. Quelques minutes plus tôt, dans la nef, il s’était risqué à un parallèle entre le Livre de l’Exode, récit biblique qui raconte la fuite du peuple hébreu hors d’Égypte, et l’actualité. « Le peuple hébreu a traversé la mer… nous, on traverse des formulaires », confiera à la fin l’un des fidèles.





