Banglatown, dernier service avant fermeture

Dans le quartier de Brick Lane à Londres, les nom de rues sont en bengali. Mais la diaspora bangladaise disparaît face à la gentrification.

10 heures. Des semelles claquent sur le trottoir mouillé. Dans la grisaille se dissimulent quelques silhouettes fantomatiques qui agitent une pipe à crack. D’ici midi, elles disparaîtront. Quelques minutes après, une foule bigarrée de touristes branchés. La crème de la coolitude. Ceux-ci se prendront en selfie devant les graffitis qui habillent les devantures ; ou bien dégusteront un bagel, sur le pouce, au milieu d’hommes d’affaires pressés. « Welcome to Banglatown » : c’est ce qu’il est inscrit sur une arche à l’entrée de Brick Lane. Welcome to Banglatown, ou ce qu’il en reste…

Un sacré coup de bobo

Cette rue, dont les commerces dorment encore au petit matin, n’a cessé de changer de visage. Dans les années 1970, de nombreux Bangladais émigrent dans la banlieue est de Londres : alors que le Pakistan oriental (futur Bangladesh) connaît des tensions avec le Pakistan occidental. En 1971, l’armée pakistanaise lance une opération pour écraser le nationalisme bengali : massacres, viols et déplacements massifs s’ensuivent. L’indépendance certes, mais le bilan est funeste : environ trois millions de morts et dix millions de réfugiés. Brick Lane devient alors le cœur battant de cette communauté en Europe. Depuis, cette longue rue a pris un sacré coup de bobo. Une nouvelle frontière entre la cravate et les chaussures de sécurité. Une barrière entre l’argent de la City (quartier financier) et Whitechapel, voué au prolétariat. Le décor reste, mais les acteurs s’en vont.

Avant, c’était sale, ça puait. C’était le pire endroit où vivre à Londres. Maintenant, c’est moderne, beau, propre.

Jamal Khalique, propriétaire du Taj Store à Banglatown.

Jamal Khalique est une présence régulière dans le quartier. Il est la troisième génération à tenir le Taj Store, un supermarché spécialisé dans les produits du sous-continent indien. Sur les étals : du vinaigre de mangue et du cumin moulu. « Ce quartier, c’est mon sang », défend-il, en pointant des images jaunies au fond du magasin. Dessus, un morceau de l’histoire de sa famille dans les parages. Pour les premières générations de Bangladais, Brick Lane n’était pas qu’un lieu de commerce : c’était un refuge. Ici, on se comprenait. « On se serrait les coudes, on avançait main dans la main, se souvient Jamal la voix chargée de nostalgie. C’est ce qu’il me manque le plus. » Mais son propos est plus nuancé. « Avant, c’était sale, ça puait. C’était le pire endroit où vivre à Londres. Maintenant, c’est moderne, beau, propre. Ça serait mentir de dire que la transformation du quartier n’a pas eu d’ effets positifs. » Mais à qui profitent-ils ?

Magasin de Jamal Khalique, ouvert par son grand oncle en 1936. © Antoine Gueguen-Georgeais / Societea

« Pourquoi le changement ne nous inclut-il jamais ? », se demande Fatima Rajina. Cette activiste a fondé le collectif Nijjor Manush en 2020. Objectif : faire front contre les projets de promoteurs immobiliers. Mais rien n’y fait. Par exemple, l’association dépose des milliers de lettres à la mairie pour manifester son mécontentement, alors qu’un centre commercial doit être implanté sur le site de la Truman Brewery, brasserie en ruine. Insuffisant. Sans réelle consultation, les conseillers municipaux approuvent le projet dans un comité réduit à trois personnes. « Les élus ont voté comme si la décision était déjà prise, comme s’ils n’avaient aucun pouvoir », s’indigne Fatima Rajina. Pire encore, les promoteurs revoient leurs plans à la hausse. Des blocs de bureaux doivent s’ajouter au centre commercial.

De nouveaux projets prévoient des espaces de coworking à la place de ce supermarché. © Gueguen-Georgeais Antoine / Societea

Pour l’heure, la militante doit se contenter des derniers symboles de l’identité sud-asiatique. Les noms de rues traduits en bengali, les réverbères aux couleurs du drapeau bangladais vert et rouge, et les portraits muraux de figures de la diaspora. Une partie de cette culture semble être devenue une esthétique, un argument marketing : une saveur « exotique » que l’on consomme entre deux réunions. Les Bangladais eux-mêmes n’en profitent plus. Ils se replient,  s’installent plus loin dans l’arrondissement de Tower Hamlets –  qui compte plus de 35 % de résidents d’origine bangladaise, de loin la plus forte concentration de cette communauté au Royaume-Uni.

curry houses : Moins 62% en quinze ans

Les commerces de proximité auparavant destinés à la diaspora baissent le rideau. Les services de transfert d’argent et les magasins d’importation ont cédé la place à des vitrines léchées. Des boutiques vintage haut de gamme, des créateurs en vue dont les pulls en mohair flirtent avec les 200 livres, environ 235 euros. Pour satisfaire les estomacs, au choix : des mookies, une pâtisserie hybride, croisement entre le cookie et le muffin, ou bien la bruschetta à la truffe qui côtoie l’omelette vegan sur la carte d’un bistroquet. Il y a ceux qui se gavent, et ceux qui rendent le tablier.

Seules quelques curry houses, restaurants qui servent des currys, survivent. C’est un privilège. Des rocs face à l’inflation. Il s’agit de grands établissements, très fréquentés par des touristes, des étudiants internationaux et des city workers – comprenez des costards-cravates ou des escarpins qui vont et viennent depuis le quartier d’affaires. Sur Brick Lane, le nombre de currys a chuté de 62 % en quinze ans, selon le rapport Beyond Banglatown, publié en 2020 par une équipe de chercheurs spécialisés dans la gentrification. On en comptait soixante à leur apogée, au milieu des années 2000 : il n’en restait que vingt-trois au début de l’année 2020. Depuis, le mouvement s’est encore accéléré.

Magasin de vinyles aménagé dans une ancienne manufacture. © Gueguen-Georgeais Antoine / Societea

Shams Uddin est le doyen des restaurateurs de Brick Lane. À l’intérieur de son petit restaurant, The Mansoon, la salle est vide à l’heure du midi. Il nourrit son petit-fils, jetant de temps à autre un œil vers la porte d’entrée, comme pour appeler les clients. « Quand je prendrai ma retraite, ce restaurant fermera », dit-il sans amertume. Une évidence qu’il a eu le temps d’apprivoiser. « C’est très compliqué de survivre quand on est un petit restaurant. »

Shaar, un voisin, a tiré d’autres leçons de la transformation du quartier. Propriétaire du Curry Bazaar depuis vingt ans, il concède à demi-mots que l’afflux de touristes et de travailleurs de la City lui profite. « Les loyers ont augmenté, mais on fait aussi plus de ventes », explique-t-il. Environ quarante restaurants bangladais auraient fermé en vingt ans, selon lui. « Il y a moins de concurrence », observe-t-il, avant d’être rappelé par son téléphone. Il disparaît dans Brick Lane. « Désolé, j’ai des affaires à régler. »

L’angle mort de la carte postale

Le contraste est frappant. Pour trouver ceux que Brick Lane a perdus, il suffit de tourner au coin de la rue. Ce n’est pas un autre quartier. C’est le même, retourné comme un gant. Les pompes déchirées remplacent les souliers cirés. C’est ici que la communauté bangladaise s’est réfugiée, nichée dans l’angle mort de la carte postale. « Il y a des problèmes de drogue ici. La pauvreté engendre la criminalité », observe Nudzejma Softic, bosniaque, propriétaire du Kismet Café, un point d’ancrage où les personnes de la communauté musulmane se retrouve. Elle désigne, amusée,« le pub des gangsters à deux pas ».

C’est l’heure du marché sur la Whitechapel Road. © Gueguen-Georgeais Antoine / Societea

En toile de fond, les tours de verre de la City et au premier plan, de la brique, parfois de la tôle. Des détritus s’échouent au pied d’une tour de 17 étages, dans une aire de jeu désertée. Des hommes aux cheveux blancs fument en silence dans un petit parc. Des femmes en burqa poussent des landaus vers Whitechapel Road, où un marché informel s’étire sous des bâches : légumes, vêtements et électroménager. Dans le couloir de la mairie de Tower Hamlets, des écrans diffusent en boucle des campagnes de prévention contre les moisissures dans les logements. « C’est un véritable problème dans le quartier. Ça pose un problème de santé publique », déplore une employée municipale. Brick Lane, code postal prisé, est à cinq minutes à pied.

Des ânes, des carottes et des rencontres

Entre ces deux mondes, un lieu qui refuse de choisir. Au fond d’un grand parc : une ferme. La Spitalfields City Farm s’est installée sans prévenir en 1978. À l’origine, l’espace est créé pour répondre à la demande des habitants du quartier, qui avaient perdu leurs jardins au profit des promoteurs immobiliers. La gentrification à Brick Lane ne date pas d’hier.

Dans ce coin de verdure, les animaux portent des noms. Derek, l’âne. Un cartel devant son enclos indique qu’il est un artiste accompli et aime peindre pendant son temps libre, en tenant son pinceau entre ses dents. Holmes, le cochon. Ses passe-temps : dormir, manger des pommes sauvages sous le soleil d’automne et se faire gratter le ventre et masser le dos.

Ça fait du bien d’être mélangé. C’est pour cette raison que j’ai souhaité être bénévole.

Hafsah, bénévole à la Spitafields City Farm

Au milieu du bétail, des rencontres. « Ici, c’est un microcosme de Londres, sourit Phil, le fondateur de l’association. C’est une ferme accueillante qui crée des connexions entre des personnes de tout âge et de toute culture, autour de l’alimentation, des animaux et de la nature. » Hafsah et Chris labourent la terre dans une serre. Bénévoles, ils mesurent ce que ce lieu représente.« L’idée, c’est de faire un pont. Entre les quartiers et entre les gens, explique Hafsah, ça fait du bien d’être mélangé. C’est pour cette raison que j’ai souhaité être bénévole. » Chris explique, un autre enjeu, sans détour : « Whitechapel est très pauvre. L’objectif est de lutter contre l’isolement social, de donner confiance, et d’apporter une ouverture aux enfants des foyers défavorisés. »

Le soleil commence à se coucher sur l’herbe du Altab Ali Park, qui jouxte la ferme. Les ombres s’allongent sur les enclos. Les animaux rentrent. Quelques mètres derrière, c’est l’effervescence. Des rabatteurs, sur le qui-vive, interpellent les passants, et agitent des menus plastifiés devant la porte des quelques curry houses qu’il reste. Pour combien de temps encore ?