Farnborough, ancien bastion conservateur en quête de repères politiques

Partout au Royaume-Uni, l’extrême droite poursuit son ascension dans les sondages. Mais à Farnborough, où des élections locales partielles auront lieu en mai, les Travaillistes entendent conserver leur majorité, arrachée il y a deux ans aux Conservateurs, aux manettes depuis plus d’un siècle.

Une longue avenue et des drapeaux britanniques à perte de vue. En arrivant à Farnborough, dans le sud de l’Angleterre, la présence en nombre de l’Union Jack peut être surprenante. Le drapeau du Royaume-Uni flotte aux fenêtres de plusieurs maisons. Sur les lampadaires de Farnborough Road, l’étendard est porté par le vent. 

« Ces centaines de drapeaux ont investi la ville il y a quelques années », détaille Keith Dibble, conseiller municipal travailliste de l’arrondissement de Rushmoor. Cette entité administrative regroupe plusieurs villes, dont Farnborough. « Le parti d’extrême droite Reform UK a payé pour les installer », poursuit-il. Fondamentalement, le drapeau ne le dérange pas. Il regrette l’utilisation politique de ce symbole par le parti nationaliste.

« Notre victoire était historique »

Keith Dibble a vu la situation politique évoluer à Farnborough. « Je suis en poste depuis 1984 », raconte-t-il une fois arrivé à son bureau. Sur sa tablette, l’élu de 67 ans fait défiler le programme de son parti. « Je suis prêt pour les prochaines élections locales ! » s’exclame-t-il. Et le Parti travailliste a bien raison de se préparer. En mai, un tiers des conseillers municipaux sera renouvelé. Cette élection s’annonce cruciale. En 2024, lors des dernières élections locales, le Labour a remporté l’arrondissement de Rushmoor

Nous sommes devenus un parti haï.

Steve Martenson, conseiller conservateur de l’arrondissement de Rushmoor

«Nous avions toujours été dans l’opposition. Notre victoire était
historique », se remémore Keith Dibble, qui ajoute : « En plus de l’arrondissement, notre parti a également remporté la circonscription d’Aldershot lors des élections générales. » Ce résultat était inespéré. D’une part, parce que la circonscription n’était jamais tombée dans l’escarcelle du Labour depuis sa création en 1918. D’autre part, parce que la principale ville, Farnborough, avec ses 60 000 habitants, est réputée pour son conservatisme. De même qu’Aldershot – commune voisine de 40 000 habitants –, la ville est considérée comme le berceau de l’armée britannique et de l’aviation militaire.

Les Tories en mauvaise posture

Lorsqu’on demande au travailliste Keith Dibble si la victoire de son parti est liée aux promesses non tenues du Brexit par les Conservateurs, l’élu répond sans détour : « Évidemment. Nous sommes devenus majoritaires par adhésion, certes, mais aussi par rejet des Tories. » Dans cette région du Royaume-Uni, les habitants ont voté majoritairement pour sortir de l’Union européenne en 2016, à cause de l’immigration notamment.
« Beaucoup l’ont jugé incontrôlable à cause de Bruxelles, ce qui est
faux »,
poursuit l’élu. 

À Farnborough, comme dans certaines autres villes d’Angleterre, les conseillers municipaux sont renouvelés par tiers tous les deux ans. © Teddy Persicot / Societea

Avec seize élus, le Labour est talonné par les Conservateurs et leurs quatorze conseillers municipaux. Suivent les Indépendants avec six conseillers et les Libéraux-Démocrates avec trois.

Les élections à venir seront déterminantes pour mesurer l’adhésion des habitants aux idées travaillistes et pour déterminer si, oui ou non, les Conservateurs ont définitivement perdu ce bastion historique.

L’extrême droite en embuscade

Ce qui inquiète désormais les partis traditionnels, c’est la montée de Reform UK, le parti fondé par Nigel Farage. Créée en 2018 sous le nom de Parti du Brexit, cette formation d’extrême droite prônait une sortie de l’Union européenne sans accord.

Aujourd’hui, les Conservateurs craignent de perdre des sièges à son profit. « Nous sommes devenus un parti haï », déplore Steve Martenson, conseiller conservateur de l’arrondissement de Rushmoor depuis 1991. À sa droite, son collègue Steve Harden, novice en politique, acquiesce. Élu lors des élections de 2024, il constate que les jeunes ne font plus confiance aux responsables politiques. « La situation est très volatile en ce moment. Les gens cherchent quelque chose de nouveau »,
analyse-t-il.

Les deux élus conservateurs refusent toutefois d’attribuer leur défaite aux conséquences économiques du Brexit. S’il fallait revoter, ils choisiraient une nouvelle fois de quitter l’UE. « Nous pouvons désormais contrôler l’immigration, nous ne sommes plus soumis à Bruxelles, affirme Steve Harden, pour qui la souveraineté nationale doit dépasser les clivages politiques. L’immigration illégale demeure malgré tout une problématique difficile à régler malgré notre sortie de l’UE. »

La question migratoire en arrière-plan

À Farnborough, l’immigration ne figure pas parmi les principales préoccupations des habitants. La ville est pourtant marquée par la présence visible d’une importante communauté népalaise, héritage direct de l’histoire militaire entre le Royaume-Uni et le Népal. Les soldats Gurkhas ont servi l’armée britannique pendant près de deux siècles.

En 2009, à la fin de l’accord bilatéral encadrant leur engagement, ces militaires ont obtenu le droit de s’installer durablement au Royaume-Uni et d’y faire venir leur famille. Une partie importante d’entre eux s’est installée dans la région d’Aldershot, voisine de Farnborough. Aujourd’hui, les personnes d’origine népalaise représentent environ 20 % de la population d’Aldershot, faisant de cette ville l’un des principaux pôles de la diaspora Gurkha en Europe.

Mais au-delà des questions communautaires, ce qui frappe, ce sont les rues vides, les magasins fermés du centre commercial de Farnborough et, surtout, le ressentiment des habitants envers la classe politique.

Une défiance politique généralisée

Sur le parking d’une enseigne alimentaire, Leo et Baily, âgés respectivement de 28 et 25 ans, rangent leurs courses dans le coffre de leur vieille citadine rouge. « Nous ne voterons pas en mai, commence Leo. Nos élus ne nous servent plus. Ils récitent le même discours, pensent la même chose et agissent pour leurs propres intérêts. » Le couple, déçu par le système, ne se rendra donc pas aux urnes.

Stephanie partage ce constat. La retraitée de 72 ans attend son train pour Londres. Passionnée de philatélie, elle va faire estimer des timbres datant de la Première Guerre mondiale. « Je vis ici depuis cinquante ans, explique-t-elle. J’ai décidé de ne plus voter en 2023. Naturellement, je ne glisserai aucun bulletin dans l’urne en mai prochain. » Stephanie était une votante conservatrice chevronnée. Elle ne s’est néanmoins pas détournée des débats politiques. « J’allume la télévision dès cinq heures du matin. Je regarde même les interviews de votre président Macron », plaisante-t-elle. Si elle a cessé de voter, c’est parce que, « les politiques parlent tous le même langage ».« Je suis déçue », confie-t-elle avec une pointe de mélancolie. Elle a cessé de croire en la politique et elle n’est pas la seule.

Dans le centre commercial de Farnborough, de nombreux magasins ont mis la clef sous la porte. © Teddy Persicot / Societea

Dans le centre commercial, Colin, 60 ans, pianote sur son téléphone. Avec son pin’s représentant le drapeau britannique et son chariot rouge, il attire l’attention. Lui non plus ne votera pas en mai. « Je ne supporte personne. J’espère qu’ils perdront tous », lâche ce professeur de mathématiques. Il déplore la situation économique du pays et de sa ville. « Le Brexit a été une tragédie. Je ne fais plus confiance à personne », conclut-il.

Nos élus ne nous servent plus. Ils récitent le même discours.

Leo, habitant de Farnborough

Quelques mètres plus loin, Thérèse et son compagnon italien regardent les vitrines. Même si elle ne croit plus en la politique, elle votera. « Je choisirai les Libéraux-Démocrates, ce sont les seuls qui veulent rejoindre l’Union européenne », explique-t-elle. Depuis le Brexit, voyager est devenu plus compliqué pour le couple. Son compagnon, qui ne possède pas la nationalité britannique, doit régulièrement renouveler son visa. Par crainte, il refuse de s’exprimer sur la politique. « Not my business »,
argue-t-il.

L’élection locale de mai prochain pourrait agir comme un révélateur pour les partis traditionnels. Si le parti d’extrême droite Reform UK parvient à s’implanter durablement, le paysage politique local pourrait être profondément bouleversé. Travaillistes comme Conservateurs reconnaissent leurs erreurs et pointent le manque de lisibilité de leurs programmes face à l’efficacité des partis populistes et à leurs stratégies de communication plus agressives.

Au niveau national, tous les sondages réalisés depuis le 2 mai 2025 placent Reform UK en tête des intentions de vote, avec entre 24 % et 35 % des suffrages exprimés en cas d’élections législatives anticipées.