50 ans après, le punk vibre encore

Avec une énergie contagieuse et des accords simples, le mouvement punk s’est répandu dans la société britannique dès 1976, en portant l’histoire du combat contre le capitalisme et les récits dominants. Aujourd’hui, que reste-il de l’idéologie punk ?

« Free Palestine !!! », hurle Cai depuis l’estrade du bar The Elephant Heads, situé au cœur du célèbre quartier de Camden Town à Londres. Le chanteur du groupe punk rock Lacross Club n’hésite pas à scander haut et fort les messages politiques qui lui tiennent à cœur. « Le punk est forcément politique, il représente surtout la liberté », a-t-il expliqué pendant l’interview de l’après-midi. Accompagné de Swan à la guitare, Oz à la batterie, et épaulé par Seb, le manager – sans qui le groupe n’aurait jamais pu faire le trajet depuis la ville de Bristol –, Cai a livré un concert survolté. Une centaine de personnes était présente en ce samedi soir de février.

Dès le troisième son, les trois Gallois sont quasiment dénudés, quittant parfois la scène pour se joindre au public. Un peu comme si le vent de liberté qui a soufflé en 1976 sur Camden – avec l’émergence de groupes anarcho-punks comme The Clash, les Sex Pistols ou Crass – se faisait ressentir cinquante ans après dans ce même quartier. Le punk est avant tout une attitude. Un état d’esprit transmis de génération en génération par l’expression des émotions contre les pouvoirs et les discours dominants.

Sur la vitre embuée, Cai écrit « Come in » et dessine un rond pour permettre aux passants de regarder à l’intérieur du bar où joue son groupe. © Pierre Sinoir / Societea

Selon le groupe, l’idéologie punk reste la même qu’il y a cinquante ans pour ce qui est de dénoncer les injustices sociales, même si de nouveaux combats ont émergé.« Aujourd’hui, on dénonce aussi ce qu’il se passe en Ukraine, ou encore à Gaza », confirme Cai. Pour cette nouvelle génération originaire de Tenby (une petite ville du sud-ouest du Pays de Galles), la musique punk est aussi le moyen de revendiquer son identité. «En particulier lorsqu’on joue en Angleterre, on fait en sorte de faire comprendre qu’on est Gallois. Avec la musique, si les gens s’intéressent et qu’ils regardent les paroles, ils peuvent comprendre nos points de vue», assure Seb. Comme ses amis, il dénonce « l’oppression » subie, selon lui, par les Gallois de la part du gouvernement britannique. « Contrairement à l’Irlande du Nord ou à l’Écosse, le Pays de Galles dépend plus financièrement du gouvernement anglais, et cela nous gêne », ajoute Cai.

Ça ne sert à rien de vouloir mettre un seul
mot sur ce qu’est le punk.

Nick Collins, disquaire à Camden Town

Interrogé sur l’idéologie anarchiste des punks, Seb se montre plus sceptique : « Je pense que l’anarchisme est un idéal impossible, car il faudrait que l’ensemble du peuple se retourne contre le gouvernement. Nous sommes nés et avons été éduqués dans le capitalisme. Je préfère qu’il y ait plus de justice et d’égalité, mais que ça passe par le gouvernement. »

Le groupe Lacross Club est né il y a quatre ans à Tenby, une petite ville du Pays de Galles. Ses membres sont aujourd’hui basés à Bristol. © Pierre Sinoir / Societea

Un discours qui tranche avec celui des punks de la première heure mais qui, selon Nick Collins, ne trahit pas les valeurs de cette contre-culture : «Le punk repose sur beaucoup de valeurs. Mais c’est surtout l’absence de jugement, l’égalité, et la justice qui priment », explique le disquaire et propriétaire depuis 2003 de la très réputée boutique punk All Ages Records. Grand fan du groupe The Damned, Nick connaît sur le bout des doigts l’histoire des groupes punk britanniques, apparus à une époque où l’Angleterre était en proie au chômage et aux tensions.

Vêtu d’un tee-shirt noir et d’une simple veste à carreau, rien ne laisse deviner que ce punk portait une coupe iroquoise dans sa jeunesse. Avec une énergie inépuisable, il partage fièrement sa passion en sortant les albums qu’il collectionne. « Imaginez, en cinquante ans d’influence, le mouvement est tellement immense qu’on ne peut le rattacher ni à un type de musique, ni à une idéologie, s’enthousiasme-t-il. Il y a le proto-punk, l’anarcho-punk, le post-punk. Ça ne sert à rien de vouloir mettre un seul mot sur ce qu’est le punk ».

Une révolution culturelle

Le courant anarcho-punk est probablement celui qui a le plus marqué la fin des années 1970. Il a influencé la devise Do It Yourself (DIY), qui se traduit par un mode de pensée et d’actions promouvant l’autonomie politique. Dans sa chanson Punk is Dead, le groupe et collectif Crass a dénoncé le ralliement de certains groupes aux grandes maisons de disques qui a signé la fin de l’anarcho-punk. Mais Penny Rimbaud, cofondateur et batteur de la bande, ainsi que Gee Vaucher, sa compagne, ancienne directrice artistique du collectif, n’ont jamais renoncé à cette éthique. Ils habitent aujourd’hui à Dial House, une maison située à une heure et demie de Londres, au milieu des champs et des chevaux. « Vous voulez un café ? Et comment vous le voulez ? Tenez, prenez du gâteau aussi, il est végan », propose Gee, l’air fatigué, mais faisant preuve d’un sens de l’accueil sans faille.

Penny Rimbaud, le cofondateur du groupe Crass, dans sa maison de l’Essex, en février 2026. Il passe des heures à y méditer et écrire sur une multitude de sujets, même ce « qu’il ne comprend pas ». © Pierre Sinoir / Societea

Dans la cuisine, les meubles sont bordés de tasses colorées. Il flotte une odeur réconfortante, caractéristique des vieilles maisons. Dial House est une maison ouverte, dédiée à celles et ceux qui souhaitent y passer du temps. On peut simplement y dormir, ou participer à des ateliers créatifs. Un mode de vie à part, où l’écologie et la permaculture priment. Le vivre-ensemble est un autre pilier de ce lieu singulier : chacun peut venir comme bon lui semble. « D’ailleurs, je n’aime pas l’expression « vivre en communauté », comme si on était séparés de la société. Il n’y a qu’une seule communauté : l’être humain », fait valoir Penny Rimbaud, l’air d’un sage.

L’ancien bassiste, qualifié aujourd’hui d’éco-punk, se méfie des cases. Il réfute toute identité. « Je ne me considère pas comme anarcho-punk, c’est une étiquette qu’on m’a collée pour me catégoriser, une construction sociale », détaille celui qui a choisi de changer de prénom. « C’est certes une attitude à avoir, mais par exemple, vous me parlez de vivre en autosuffisance, vous pouvez dire que je suis totalement hippie. D’ailleurs, je pense même que les hippies étaient punks avant même que les punks aient existé » dit-il avec ironie et une once de sérieux.

Crass a été fondé sur l’amour des uns et
des autres.

Penny Rimbaud, cofondateur du groupe Crass

Rejetant toute forme d’injonction, Penny Rimbaud reste fidèle à la pensée anarchiste. Sa citation « Il n’y a pas d’autres autorités que soi-même » résonne encore aujourd’hui dans son discours. On associe facilement l’anarchisme punk à la colère, notamment en raison d’une esthétique sonore proche du métal, perçue comme agressive. Penny Rimbaud précise néanmoins qu’il s’agit uniquement d’amour. « Le groupe Crass a lui-même été fondé sur l’amour des uns et des autres et la paix, mais jamais sur la haine », assure-t-il

camden town, lieu historique

Cet amour punk se fait également ressentir chez les jeunes Gallois de Lacross Club. Leur énergie est débordante. Peu de temps après le soundcheck de 17 h 30 – qui évite les fausses notes durant le concert –, le groupe est rejoint par de premiers amis. Tous se dirigent vers le nord de Camden Town pour partager un plat thaï. Avant d’enchaîner pour une nouvelle tournée de bières dans un deuxième bar. Puis un troisième, The Ice Warf, vers 20 heures. À chaque nouvelle étape, le petit groupe s’agrandit. À la fin, ils ne sont pas moins de quinze à être présents pour encourager le groupe. Étaient-ils la clé de la réussite du concert ? Entre chaque son, Cai rend hommage à ses proches, certains venus du Pays-de-Galles, d’autres, déjà basés à Londres.

L’idéologie punk, à l’image de la boutique de Nick Collins, dépasse la musique : elle irrigue toute une contre-culture, des disquaires aux fanzines, en passant par le style vestimentaire. Les squats – emblématiques du mode de vie punk –, ont quant à eux fermé. « Il n’y en a plus, car il n’y a plus de raisons de squatter », estime Nick. 

The Clash a enregistré son premier album dans le quartier historique de Camden Town. © Pierre Sinoir / Societea

À l’occasion des 50 ans du mouvement punk sur la scène britannique, le légendaire groupe punk Sex Pistols vient d’annoncer son retour sur l’estrade : un demi-siècle après, Punk is not dead.