Dans l’un des salons feutrés de Home House, à Marylebone, quartier discret du centre de Londres où se mêlent cabinets médicaux, immeubles élégants et adresses confidentielles, une musique de jazz tourne doucement en fond. À l’heure du tea time, les voix restent contenues malgré l’affluence. Près d’une fenêtre, un vieil homme lit, jambes croisées, manteau de laine posé sur le dossier du fauteuil. Un peu plus loin, un ordinateur se referme d’un geste sec. Personne ne filme. Ici, on ne vient pas seulement boire un verre : on s’installe. On reste.
Certains travaillent quelques heures, d’autres retrouvent des visages connus. À la différence d’un café ou d’un restaurant, l’accès est réservé. Seuls les membres, ou leurs invités, peuvent franchir la porte. Londres compterait aujourd’hui plus de 130 « private members’ clubs » actifs, du plus traditionnel au plus contemporain. Ces clubs structurent une partie de la vie sociale et professionnelle de la ville. Héritiers des anciens
« gentlemen’s clubs », ils en ont conservé le principe central : la sélection. On ne paie pas une entrée à la soirée. On paie pour appartenir.
Un club, mais pas un bar
À Home House, l’adhésion se fait sur candidature. Recommandation d’un membre ou inscription directe, visite des lieux, entretien avec l’équipe, puis une décision. Pour devenir membre, il faut s’acquitter d’un droit d’entrée d’environ 500 livres sterling (575 euros), puis d’une cotisation annuelle comprise entre 1 400 et 2 250 livres (1 600 à 2 580 euros), selon l’âge et la formule choisie. Les membres de moins de 35 ans bénéficient de tarifs réduits. L’adhésion donne accès au club, à ses espaces et à sa programmation, mais les consommations et les repas restent à régler sur place.
Sur une grande table, une bouteille de chardonnay trône entre les verres. Andrew Richardson, directeur général de Home House depuis 2008, est assis en costume sombre parfaitement ajusté. À ses côtés, Sandrine Taylor, directrice marketing, robe-chemise blanche et allure de scène, supervise aussi la stratégie d’admission. « Nous cherchons des personnes respectueuses, curieuses, différentes », explique-t-elle, sans préciser ce qu’elle entend par « différentes ». Lorsqu’une candidature n’est pas retenue, la décision n’est pas motivée : les candidats sont placés sur liste d’attente. Une manière de préserver la sélection sans jamais expliciter les raisons de leurs choix.

Au Royal Automobile Club (RAC), à Pall Mall, l’une des rues historiques des clubs londoniens, l’admission repose sur un parrainage strict et l’examen d’un comité. Baudouin de Hemptinne, chargée des relations économiques internationales d’une entreprise belge, en est membre. Son grand-père y appartenait déjà. « C’est presque une tradition familiale », glisse-t-il.
Lui-même a attendu six mois avant d’être admis. Aujourd’hui, il tente de parrainer son épouse : le dossier est déposé depuis plusieurs mois. « On espère une réponse bientôt », dit-il, dans un sourire prudent. Rien n’est jamais garanti. « Il s’agit d’ajouter de la valeur au club », répète-t-il. Le nom, le parcours, le milieu d’origine ne sont jamais cités comme des conditions mais ils pèsent, en creux, dans la sélection.

Historiquement, ces clubs étaient réservés aux hommes. Le RAC n’échappe pas à cet héritage. Si la mixité est désormais actée, les proportions restent marquées : environ 65% d’hommes pour 35% de femmes, selon les estimations internes. Les usages évoluent lentement, même au sein de structures plus récentes comme Home House. Andrew Richardson évoque, sans détailler le nombre de ses adhérents, une parité qui tend vers le 50/50. De son propre aveu, certains espaces du club restent majoritairement masculins. Mais les nouvelles recrues, plus jeunes, modifient d’après lui progressivement la composition des membres.
Une deuxième maison
À Home House, Elisabeth* traverse le salon d’un pas familier. Consultante en stratégie indépendante, elle est membre du club depuis trois ans. Elle vient parfois seule, parfois avec des amis. Elle s’installe, sort son ordinateur, observe autour d’elle. « Je peux travailler un peu, faire du sport, dîner, rencontrer des gens. Tout au même endroit. » Pour elle, le club est un point fixe dans une ville en mouvement. Les espaces se succèdent sans ostentation. Dans la bibliothèque, on s’enfonce dans des fauteuils, un livre ouvert sur les genoux ou un ordinateur posé sur l’accoudoir. La salle de sport est compacte, presque silencieuse, pensée pour quelques habitués plutôt que pour la foule. Le spa, discret et épuré, privilégie l’intimité à la démonstration. En fin de journée, certains prolongent au restaurant extérieur, autour d’un verre. La programmation rythme les journées autant que les soirées : ateliers d’écriture, conférences, rencontres professionnelles, puis événements plus festifs. « Les gens cherchent leur tribu », résume la quarantenaire.
Une scène londonienne plurielle
Home House n’est toutefois qu’une déclinaison parmi d’autres de la scène londonienne des private members’ clubs, particulièrement foisonnante. Dans le quartier branché éponyme, Soho House incarne une version plus contemporaine du modèle. Fondé en 1995, le réseau s’adresse prioritairement aux professionnels des industries créatives (médias, mode, cinéma, publicité) et combine espaces de travail, restaurants, salles de sport et programmation culturelle. Déployé bien au-delà de Londres, avec des adresses à New York, Miami, Los Angeles ou Paris, Soho House propose aussi, dans plusieurs villes, des chambres et des hôtels, réservés en priorité à ses membres, brouillant la frontière entre club, lieu de travail et hébergement.
À l’autre extrémité du spectre, Annabel’s, installé à Mayfair, revendique une tradition mondaine assumée. Décors spectaculaires, service ultra-codifié, sélection rigoureuse : le club cultive une sociabilité élitiste et festive, fréquentée par une clientèle fortunée, internationale et habituée des cercles de pouvoir.
« Ce que ces clubs vendent,
Eric*, membre d’un club
c’est l’appartenance. »
D’autres clubs ciblent des communautés plus spécifiques. Fiena, par exemple, se présente comme un club 100 % féminin, pensé comme un espace de réseau, d’entraide et d’activités collectives, à rebours de l’héritage masculin des gentlemen’s clubs.
The Ned pousse la logique encore plus loin. Installé dans l’ancien siège d’une banque au cœur de la City, ce vaste club mêle restaurants, bars, spa, piscine, espaces de travail et hôtel. On y adhère pour accéder à certains espaces réservés, tandis que d’autres restent ouverts au public. Une formule hybride qui illustre l’évolution du modèle londonien : moins fondé sur le secret que sur la capacité à articuler réseau, hospitalité et expérience.

Au Royal Automobile Club, l’atmosphère est différente, plus solennelle. À Pall Mall, les salons aux plafonds hauts et aux fauteuils profonds en imposent. William Grogan traverse le hall sans hâte, s’arrête pour saluer le personnel par son prénom, échange quelques mots à voix basse, puis s’installe dans un salon baigné d’une lumière tamisée. Architecte, membre depuis trois ans, il connaît bien les lieux et leurs usages.
« J’aime recevoir mes clients au club », explique-t-il. « On peut parler tranquillement, sans être dérangés. » Autour des tables, certains lisent le journal, d’autres discutent à voix basse. Les téléphones restent rangés.
« Ce n’est pas une règle écrite », précise-t-il. « C’est une question de tenue. »
Des règles sans règlement
À Home House, aucun panneau n’interdit non plus formellement les téléphones. Pourtant, on observe peu d’écrans allumés. « Si tout le monde est sur son portable, ce n’est plus une communauté, mais le Coffee shop au coin de la rue », glisse Sandrine Taylor. La discrétion fait partie du contrat moral.

À Paris, l’idée même d’un lieu réservé, fondé sur l’adhésion et la durée, reste plus floue, parfois suspecte. Le réseau existe, mais il se déploie ailleurs : dans les écoles, les dîners privés, les cercles informels. Il existe pourtant des clubs du même genre, plus discrets, notamment à l’ouest de la capitale ou dans le bois de Boulogne, où la sociabilité s’organise aussi derrière des portes fermées. Pour le sociologue Michel Pinçon-Charlot, dans Sociologie de la bourgeoisie, ces lieux jouent un rôle central dans la structuration des élites. « Ils permettent de se retrouver entre semblables, dans des espaces protégés, où les relations se construisent sur
la durée », explique-t-il. À Londres, cette sociabilité s’institutionnalise davantage, elle est plus systématique.
Un modèle qui s’exporte
Eric* observe ce phénomène avec attention. Directeur commercial d’une marque de luxe appartenant au groupe LVMH, ce membre d’un club travaille depuis des années sur les stratégies d’expérience client et de communauté. Il n’y va pas par quatre chemins : « Ce que ces clubs vendent, c’est l’appartenance. »
Il souhaite développer ce modèle ailleurs en Europe. Pas à l’identique.
« Si vous copiez Londres, vous échouez. Chaque ville a son rapport au réseau. » Selon lui, tout est affaire d’équilibre entre sélection et ouverture. Trop d’entre-soi, le club se fige. Trop d’expansion, il perd son identité.
« Un club, ce n’est ni un restaurant, ni un hôtel. C’est un cadre où l’on revient. »
*Le prénom de la personne citée a été modifié par souci d’anonymat.





