Une odeur d’épices se mêle à celle de la bière pression. À l’heure du dîner, à l’Old Ivy House, trois serveurs indiens descendent de l’étage des plats fumants en main. Traversant la salle, ils déposent currys et naans sur les tables en bois brut. La scène surprend dans ce pub typique du sud de Londres. « L’idée était simple : faire entrer le curry house dans le pub. Et ça fonctionne », explique Kate, la patronne.
Dans cette rue résidentielle de Nunhead, bordée de façades victoriennes en briques, l’Old Ivy House semble à première vue fidèle à l’image du pub traditionnel : piano droit au fond de la salle, t-shirt à l’effigie du bar, ardoise annonçant le quiz du mercredi. Mais l’établissement s’est transformé pour survivre. « On ne peut plus compter uniquement sur les buveurs. Il faut aussi attirer des clients qui mangent », explique Kate. La gérante, maman d’un enfant de 4 ans, vit à l’étage juste au-dessus. « En réalité, je suis toujours au travail. Pourtant je ne me verse quasiment pas de salaire », confie-t-elle. Son établissement fonctionne selon le système du tie. « Nous sommes leaseholders : nous payons notre loyer à une brasserie appelée Shepherd Neame, à laquelle nous sommes contractuellement liés. Si nous achetions notre bière ailleurs, nous risquerions l’expulsion. »
Salle pleine, mais recettes faibles
Kate l’a constaté, les habitudes de consommation ont changé :
« Quand il n’y a pas de places assises disponibles, beaucoup de clients préfèrent ne pas entrer. Avant, ils venaient uniquement pour boire un coup et pouvaient rester des heures debout au bar ». Lors d’un événement organisé récemment, Kate explique que « la salle était pleine, mais les recettes très faibles, car la plupart des gens ne prenaient qu’une seule bière ».
On préfère les grandes chaînes : il y a
Jean-Luc, étudiant français installé à Londres
plus de jeunes et la bière est moins chère.
Autour d’une table, quatre étudiants partagent une pinte et plusieurs sodas. Habitué de l’Old Ivy House, Oscar, 20 ans, admet fréquenter également les grandes chaînes de pubs : « Les réductions étudiantes comptent beaucoup et on va souvent chez Wetherspoon pour
l’ambiance. » Jean-Luc, étudiant français installé à Londres depuis sept ans, confirme : « C’est vrai qu’on fréquente moins les pubs traditionnels. On préfère les grandes chaînes : il y a plus de jeunes et la bière est moins chère. »

Dans un Wetherspoon du centre de Londres, la différence d’ambiance avec les petits indépendants est visible : immenses salles ouvertes dès le matin, moquette standardisée, longues rangées de tables identiques, écrans diffusant les matchs, commandes passées par application. Les prix y sont souvent plus bas.
un modèle fragilisé
La pression qui s’exerce sur l’Old Ivy House dépasse largement ce quartier du sud londonien. Selon la British Beer & Pub Association, 366 pubs ont fermé en 2025 en Angleterre et au Pays de Galles, soit environ un par jour. Il en reste moins de 39 000. Depuis 2000, plus de 15 000 établissements ont disparu, d’après la British Pub Confederation. À Londres, certaines devantures aux vitraux colorés ont été transformées en supérettes ou en appartements.
Une pinte peut coûter autant qu’une
Thomas J. Vosper, créateur de contenu et écrivain
bouteille de vin au supermarché.
Dans une rue calme, près du parc de Wembley, Thomas J. Vosper entame sa deuxième bière. Une mousse crémeuse surplombe le brun profond caractéristique de la Guinness. Barbe rousse mi-longue et pull vert frappé du titre de son ouvrage Historic Pubs Crawls through London, l’écrivain est assis au Parish Bar – pub irlandais du nord-ouest de la capital. Ce créateur de contenu rassemble près de 400 000 personnes sur ses réseaux sociaux, où il raconte l’histoire des pubs londoniens. Derrière lui, un musicien branche sa guitare, un bref larsen fend le brouhaha. Avant même que l’entretien ne commence, il résume : « Aller au pub est devenu trop cher. Aujourd’hui, une pinte peut coûter autant qu’une bouteille de vin au supermarché. »

Pour lui, la crise tient à un faisceau de causes. « Gérer un pub coûte de plus en plus cher : le chauffage, l’électricité, les taxes, les impôts locaux, tout augmente. » Les business rates – équivalent britannique de la taxe foncière commerciale – cristallisent les tensions. Après la pandémie, les pubs avaient bénéficié d’un rabais fiscal important, progressivement réduit. Une réévaluation nationale prévue en avril 2026 faisait craindre une forte hausse des factures. Face à la mobilisation des tenanciers, le gouvernement a annoncé un dispositif d’allègement partiel pour limiter l’augmentation. Les pubs éligibles se verront appliquer un abattement de 15% sur leur facture de business rates pour l’année fiscale 2026-2027. Après cette réduction, leurs factures seront gelées pour deux années supplémentaires. « C’est un soulagement temporaire, mais ça ne règle pas le problème de fond », glisse Vosper. Tous ne sont pas logés à la même enseigne. Les gastropubs compensent par la restauration. Les
wet-led pubs, centrés presque exclusivement sur la bière, peinent davantage. « Ce sont ces pubs traditionnels qui souffrent le plus aujourd’hui. Ils ne peuvent pas facilement changer de modèle économique », explique l’écrivain.
À cette pression s’ajoute la concentration du marché. En 2022, les neuf plus grands groupes contrôlaient déjà plus de la moitié des établissements du pays, selon une analyse relayée par la Campaign for Real Ale (CAMRA). Stonegate, Greene King, Marston’s ou JD Wetherspoon possèdent chacun au moins plusieurs centaines d’établissements.
« Si je n’avais pas un deuxième travail, le pub aurait déjà fermé »
À Limehouse, dans l’est londonien, le Queen’s Head illustre cette fragilité quotidienne. La façade noire fait l’angle d’une rue résidentielle, à quelques minutes des tours de Canary Wharf – quartier d’affaires situé au bord de la Tamise. À midi, la salle est vide. Une serveuse essuie le comptoir pendant qu’American Pie résonne dans les enceintes. Tyler, le gérant, arrive les yeux cernés. La veille, il a travaillé tard. « Il m’est arrivé de n’avoir qu’un seul client dans la journée, alors que je devais quand même payer le personnel, l’électricité et le gaz », confie-t-il. Indépendant depuis que la brasserie Young’s a cédé l’établissement autour de 2010, il ne bénéficie pas des tarifs négociés par les grandes chaînes. « Nous n’avons pas accès aux mêmes tarifs que Wetherspoons, par exemple. Eux font partie de groupements d’achat qui leur permettent d’obtenir de grosses réductions ».
Tyler rappelle que la Guinness a augmenté d’environ 70 % en cinq ans :
« Quand j’ai repris le pub, je la vendais 4,50 livres (5,17 euros). Aujourd’hui, elle est à 6,50 livres. Si je voulais garder la même marge qu’avant, je devrais la vendre entre 7 et 8 livres. Mais personne ici ne paiera ce prix pour une Guinness ». Dans ce quartier populaire, ajoute-t-il, « les habitants paient déjà des loyers très élevés ». Pour tenir, il multiplie les initiatives : tournois de billard, une ligue de fléchettes, un quiz chaque semaine, mais aussi des offres spéciales sur certaines boissons, des journées communautaires, ou encore du thé et du café gratuits. Malgré cela, « neuf fois sur dix, on s’en sort très difficilement », reconnaît-il avant d’ajouter, « si je n’avais pas un deuxième travail, le pub aurait déjà fermé. Pour payer les salaires, je dois parfois mettre de l’argent de ma poche ». Une nouvelle cuisine est en cours d’installation. « Honnêtement, je ne sais pas si nous serons encore ouverts dans un an », conclut Tyler, pris d’une certaine amertume.
De nouvelles initiatives
Face à ces difficultés, certains tentent de réinventer le modèle. Alison Boutoille, française arrivée à Londres en 2020 et anciennement cadre dans le marketing chez Rakuten, a fondé City Stacks pour redonner de la visibilité aux pubs indépendants. Les clients peuvent acheter un pack de 10 jetons pour 25 livres. Chaque jeton offre 10 livres de réduction dès 20 livres d’achat dans les bars partenaires. Une centaine d’établissements ont rejoint l’initiative à ce jour. « Les gouvernements successifs n’ont pas vraiment allégé la fiscalité du secteur. », regrette-t-elle.

Pour Mark Odds, ancien gérant de pub aujourd’hui engagé au sein de la CAMRA, la question dépasse largement l’économie. À ses yeux, la disparition des pubs touche au cœur même de l’identité britannique.
« Ces lieux font partie de la vie culturelle », rappelle-t-il. La CAMRA alerte régulièrement sur la transformation de pubs historiques en logements privés ou en supérettes. Face aux fermetures, certains habitants ont décidé de s’organiser. À The Ivy House, dans le sud de Londres, les riverains se sont mobilisés pour racheter leur établissement sous forme de coopérative et empêcher sa disparition. Classé Asset of Community Value – un statut qui reconnaît son importance pour la vie locale –, le pub a été repris collectivement par des habitants devenus actionnaires. Ce modèle de community pub repose sur une idée simple : redonner le contrôle aux riverains. Ils investissent ensemble, participent aux grandes décisions et veillent à préserver l’esprit du lieu. « Cela prouve que les communautés peuvent intervenir quand le marché échoue », souligne Mark Odds.





