À Portsmouth, ville et club de football vivent à l’unisson : quand l’un sourit, l’autre aussi. Si l’un décline, l’autre suit. Comme encastré dans les rues désuètes d’un ancien quartier industriel, le stade, Fratton Park, est resté le cœur battant de cette ville portuaire du sud de l’Angleterre, où l’on peine à trouver des motifs de réjouissance ces temps-ci. « On dit souvent de Portsmouth que c’est une ville du Nord en dépit de sa géographie », décrit Jordan Cross, journaliste au quotidien local The News. Une station balnéaire sans la richesse, où un tourisme en berne se mêle aux commerces frappés par la désindustrialisation.
Les vieilles rues ouvrières sonneraient bien creux si les chants de leur stade de football ne les emplissaient plus. À Fratton Park, l’essentiel de la charpente métallique de la tribune principale, construite en 1925, tient toujours. Le bois du plancher amplifie les « Blue Army ! Blue Army ! » qui descendent des travées vers les joueurs aux maillots bleu marine. Qu’importent les agrandissements, les mises aux normes, on a préservé les colombages de la maison qui surplombe l’entrée mythique de l’enceinte.

À l’intérieur, dans la vitrine d’une salle de réception, de simples babioles en argent. Pire : la plupart ne sont que des répliques. Mais quand Colin Farmery pose son regard sur l’armoire à trophées du Portsmouth FC, son équipe de toujours, c’est comme si la bande de marins qui dominait le football anglais de l’après-guerre ne s’en était jamais allée. « Tout ici appartient à la Société d’histoire du club [que Colin Famery a cofondé en 2016], sourit ce tout juste soixantenaire à l’oreille percée qui a lutté pour rapatrier le butin de l’équipe à Fratton Park. Comme ça, si un nouveau propriétaire veut encore se débarrasser de notre patrimoine, ce ne sera plus possible. »
S’il n’avait pas lui-même investi de sa poche en 2013, comme 2 300 autres supporters de Pompey – surnom affectueux que l’on prête à la ville, son équipe et son port –, ce club vainqueur de la Coupe d’Angleterre en 2008 n’existerait plus aujourd’hui. En cinq petites saisons, le Portsmouth FC, criblé de dettes, avait dégringolé de la Premier League à la quatrième division du football anglais.
On est passés à quelques millimètres de perdre ce club.
Andrew Chapell, supporter du Portsmouth FC
Entre deux accolades en fan zone avant la réception de Sheffield United, samedi 14 février, Tom Chapell, 22 ans, principal YouTubeur supporter de Pompey, se remémore cette descente aux enfers. « J’ai vu mon équipe jouer à Old Trafford [le stade mythique de Manchester United] en Premier League, retrace-t-il. Presque du jour au lendemain, on s’est retrouvé à Accrington Stanley [4e division], à Burton Albion [3e division]. C’était un sacré contraste. »
Quand le Portsmouth FC a été placé en redressement judiciaire, en 2013, un total de 2,5 millions de livres (2,85 millions d’euros) a été levé par le Trust des supporters pour sauver le club d’une pure et simple disparition.
« On n’avait pas d’autre choix, assume Andrew Chapell, le père de Tom, qui avait lui aussi placé 1 000 livres dans l’opération de sauvetage. Ça aurait voulu dire : plus de football dans cette ville, plus rien à faire. On est passés à quelques millimètres de perdre ce club de football. »

Lourdement déclassé mais debout, le club est parvenu à effacer sa dette sous la direction de ses supporters. Treize ans plus tard, racheté par l’ancien dirigeant de Disney Michael Eisner, voilà Pompey de retour en Championship (2e division). Le club y lutte, certes, pour son maintien, avec l’un des plus petits budgets du championnat, mais sa dette est aujourd’hui tout à fait soutenable.
Port au ralenti, tourisme en berne et envolée des prix
Pour avoir tout risqué, à la fin des années 2000, et tenté de placer le club parmi les meilleurs de Premier League, les propriétaires successifs ont bien failli noyer l’une des premières institutions sociales de la ville. Celle capable de réunir, un week-end sur deux, plus de 21 000 personnes de tous âges, de toutes origines sociales, derrière un même blason frappé d’une étoile et d’un croissant, similaire en tout point avec celui de la commune.
L’année passée encore, la ville et ses 200 000 habitants ont pâti du ralentissement de l’activité de ses ferries, bien connus de France pour leur desserte du Havre, de Cherbourg, Caen, ou encore de Saint-Malo : seuls 77 départs ont été enregistrés en 2025, contre 94 l’année précédente. Un lundi de février, à midi, le port international, qui relie aussi l’Espagne, est vide. « C’est une affaire de cycles, assurait Mike Sellers, le directeur du port, à The News, début janvier. Certains croisiéristes n’ont pas placé Portsmouth dans leurs itinéraires aussi rapidement qu’on l’aurait
souhaité. » Un manque à gagner pour la municipalité, propriétaire des lieux, dont les bénéfices sont réinvestis dans les services publics.

À deux pas, au siège national de la Royal Navy, l’heure n’est pas non plus à l’euphorie. Ces dernières années, Frank a dû réduire la voilure de ses visites du port en chalutier. « Les touristes venaient avant, nous avions deux bateaux plus gros qui marchaient chaque demi-heure, lance le marin soixantenaire, pas du genre loquace. Aujourd’hui, on serait bien chanceux d’avoir un bateau qui marche chaque jour. » Même son de cloche quelques rues plus loin, où le magasin de trains miniatures de Rowena survit à coups de grosses promotions, entre les coiffeurs et les vendeurs de cigarettes électroniques. « C’est dur pour nous, les petits commerces, et pour tout le monde, concède la propriétaire. Tous les prix ont augmenté. À moins que vous puissiez trouver ce petit bénéfice nécessaire pour couvrir vos factures, ce n’est juste pas rentable. »
De Conan Doyle à Montgomery
Restent l’université publique, autre gros employeur de la ville, et le cas si particulier du Portsmouth FC. L’histoire de la commune et de son club se sont toujours entremêlées. Ici, on a vu Arthur Conan Doyle, créateur du mythique Sherlock Holmes, jouer en bleu foncé dans les cages de Portsmouth. Dans une ville où l’héritage militaire n’est jamais bien loin, on a accueilli en héros le général Montgomery à Fratton Park, un jour de derby, en septembre 1945. Aujourd’hui, quand un couloir du stade est laissé libre, on lui flanque une fresque d’une trentaine de mètres pour retracer les plus grandes heures du club, titré deux fois de suite en première division, en 1949 et 1950.

En créant la Pompey History Society, Colin Farmery a refusé que cet héritage puisse disparaître. « Pour moi, Portsmouth est resté un club de ce niveau-là, capable de figurer parmi les meilleurs d’Angleterre, veut-il croire, les yeux rivés sur de vieilles brochures de presse de l’après-guerre. Maintenant, c’est plus difficile, avec les enjeux financiers de la Premier League. Mais après ce qu’a fait Leicester [passé en deux ans de la 2e division au titre de champion d’Angleterre en 2016, NDLR], j’aurai toujours en tête que quelque chose est possible. »
Parmi les « perdants » d’un modèle inégalitaire
Il doit exister un univers parallèle où Pompey figure tout là-haut, parmi les mastodontes : Manchester United, Liverpool, Arsenal… Qui sait ? Mais la réalité éloigne chaque jour un peu plus les Blues des sommets du foot anglais. L’an passé, dans son livre Injury Time (éditions Mudlark), le sociologue britannique David Goldblatt a pointé la nature inégalitaire de l’organisation britannique du football professionnel. Selon lui, en l’absence de vrai régulateur – à l’instar de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG) en France –, c’est tout le modèle de la Premier League qui favorise les plus gros clubs des plus grandes villes.
« À la fin des années 2010, après plus de vingt-cinq ans d’une mondialisation économique non régulée, la carte du football se superposait plus que jamais avec celle des vainqueurs et perdants du pays, sur le plan sportif comme sur le plan social », détaille-t-il. En clair, là où la « vitalité urbaine », la démographie et le « succès économique » sont renforcés, le football peut prospérer. Portsmouth, cette « ville du nord au sud de l’Angleterre », n’échappe pas à la règle, comme les équipes des anciens bastions industriels du nord que sont Blackpool, Barnsley ou Bradford, à qui l’époque préfère les Londoniens de Brentford et Crystal Palace.

Mais faut-il seulement souhaiter à Pompey de retrouver un jour la Premier League ? De nombreux supporters, comme Colin Farmery, en rêvent encore. Il faut pourtant savoir raison garder. De l’avis d’Andrew Chapell, l’important est ailleurs : « Beaucoup de supporters ont voulu que l’on ressemble à Brentford, qu’il y ait beaucoup d’argent investi. Je leur dis : « Attendez, revenez à la réalité ». Voulez-vous être en Premier League, et tout risquer ? Voulez-vous être endettés auprès de toutes ces entreprises, ces investisseurs, ou que sais-je ? Ou voulez-vous simplement voir du football ? »
Désormais, à l’entrée du stade, une plaque rappelle à chacun : « En ce lieu se dresse une fois de plus un grand club de football. Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous pouvons façonner le futur. Dédié à tous les supporters qui se sont levés et ont refusé de laisser mourir le Portsmouth FC. »





