Après le Brexit, une pêche en eaux troubles

La défense de la pêche était au cœur de la campagne du Brexit. 92 % des pêcheurs britanniques y ont cru en votant pour quitter l’Union européenne. Dix ans après, dans les Cornouailles, marins et exportateurs ne cachent pas leur désillusion et leur amertume.

Comme chaque jour dans le centre de Newlyn, ville côtière dans les Cornouailles située à l’extrême sud-ouest de l’Angleterre, les employés de Whitelink – l’un des plus grands groupes d’export de fruits de mer britanniques – sont à la tâche. Machinalement, ils déchargent le camion, d’où s’échappe un intense parfum de poisson, diffusé dans toute la cour. Dans les caisses, merlus, lottes et autres fruits de mer sont ensevelis dans une épaisse couche de glace. Ils seront ensuite expédiés en France, puis distribués dans le reste de l’Europe.

À l’étage de l’édifice en pierre doté d’un garage bleu électrique, digne d’un village breton, l’ambiance n’est pas aussi routinière.« C’est la merde, lance sidéré Craig Crosbie depuis son bureau, quelques secondes après avoir raccroché. Pour une simple faute de frappe sur un document, la douane française du port de Boulogne-sur-Mer vient de rejeter la totalité de notre
marchandise ». Responsable des opérations de Whitelink pour l’Angleterre du Sud-Ouest, il explique que ce genre d’incident arrive une à deux fois par an depuis le Brexit.

« C’est devenu un cauchemar absolu, poursuit l’homme de 58 ans. Toute la procédure pour exporter est de plus en plus difficile et bureaucratique ». Ce directeur régional de Whitelink n’a pas le choix : l’entièreté de sa marchandise sera renvoyée outre-Manche. Le temps du retour, le poisson perdra sa fraîcheur et une partie sera invendable. « Une grande quantité sera jetée et le reste vendu à un prix cassé », assure-t-il. Vingt-cinq mille euros, c’est le prix que coûtera cette erreur à l’entreprise.

Un autre enjeu tracasse Craig Crosbie. Il va devoir annoncer une mauvaise nouvelle à son client du jour, un magasin de la chaîne de supermarchés Grand frais. « Il ne recevra pas les produits qu’il a commandés, c’est donc un coup pour ma réputation », explique gravement ce Sud-Africain d’origine, venu s’installer au Royaume-Uni pour assouvir sa passion pour la pêche.

Une seule lettre erronée dans un document administratif et toute la cargaison peut être rejetée.

Ian Oliver, responsable commercial d’un grossiste de poissons de Newlyn

Les exportateurs de fruits de mer britanniques expédient une grande partie de leur marchandise vers les pays européens. Ils subissent de plein fouet les conséquences du Brexit . C’est le cas de Whitelink, qui vend près de 90 % de ses produits en Europe. La nouvelle réglementation oblige donc ces grossistes à s’adapter. Dans son entreprise, Craig Crosbie a notamment créé la fonction de « gestionnaire export » : un poste qui n’existait pas avant le Brexit et dont la mission consiste à gérer les grandes quantités de paperasse nécessaires pour se conformer aux normes européennes.

Vendredi 13 février 2026, plus de 25 tonnes de poissons, majoritairement de merlu, ont été ramenées au marché de poissons de Newlyn. © Thimoté Bozzetto / Societea

À 5 heures, le marché de poissons de Newlyn ouvre ses portes. C’est ici que les acheteurs comme Craig Crosbie, s’approvisionnent. La température avoisine les 0°C pour conserver les produits. La blouse blanche est obligatoire pour tout le monde.

Ian Oliver, responsable commercial chez W. Stevenson & Sons
– grossiste de poisson qui gère les opérations du marché – supervise sur son ordinateur la vente aux enchères. Selon lui, le cas de Craig Crosbie n’est pas isolé. Les douanes européennes sont devenues très strictes. Un exemple : le nom des poissons doit être inscrit en latin sur les documents pour l’exportation. « Une seule lettre erronée et tout peut être rejeté, déclare-t-il depuis son bureau, une tasse de café à portée de main pour tenir toute la matinée. C’est stupide ».

Les pêcheurs pris dans les mailles du filet

Les pêcheurs peinent eux aussi à sortir la tête de l’eau. Le red tape (terme désignant en anglais une bureaucratie excessive et redondante) est un ennemi particulièrement envahissant depuis l’entrée en vigueur du Brexit en 2021. C’est le cas pour Thomas Pascoe, 29 ans et capitaine du Charlotte Clare, un imposant sardinier long de 15 mètres. Il est l’un des douze navires détenu par une société de pêche de la région. Il nous y reçoit pour une sortie au large de la côte cornouaillaise. La mer coule dans ses veines : avant lui, son grand-père, son père et ses oncles ont été marins.

Comme 92 % des pêcheurs, il confie depuis le cockpit avoir voté pour le Brexit. Pourtant, avec du recul, Thomas est sans équivoque. « Je me sens trahi par les politiciens. » Immobile malgré le roulis du bateau, le marin scrute l’horizon à la recherche de mouettes qui auraient déniché un banc de sardines.

Thomas Pascoe est devenu à 24 ans le plus jeune capitaine d’un navire de pêche à Newlyn. © Thimoté Bozzetto / Societea

À 18 heures, son équipage et lui regagnent le port bredouilles. Le matin, ils avaient été plus chanceux, avec 17 tonnes de sardines attrapées. Avant le Brexit, il arrivait à Thomas de rentrer au port vers 9 heures, avant de rejoindre les côtes bretonnes avec sa cargaison le lendemain à 5 heures. Une pratique qui lui permettait de vendre du poisson frais, à un meilleur prix que s’il était congelé.

Aujourd’hui il faut parfois près de trois jours pour que le poisson puisse arriver en Bretagne après avoir passé les différents contrôles. « Quand un poisson attend d’être contrôlé conformément aux nouvelles réglementations et formalités administratives, sa qualité diminue d’heure en heure », indique l’Anglais en manœuvrant la barre à roue. Pourtant, Thomas le sait – lui qui est sous contrat avec une entreprise –, la désillusion est d’autant plus forte chez les pêcheurs indépendants. Eux attendaient davantage du Brexit.

J’ai voté pour le Brexit, mais j’aurais
préféré ne pas le faire. Je me suis laissé
entraîner, il y a eu beaucoup de mensonges.

Nigel Taylor, pêcheur indépendant

Peu avant le référendum de 2016, Nigel Farage – leader du parti pro-Brexit UKIP – avait mené une délégation de pêcheurs sur la Tamise, à Londres. « La politique des quotas de pêche de l’UE est criminelle, nous voulons récupérer nos eaux territoriales », avait-il assuré.

« C’est plus que ce que j’attraperais en un an »

Nigel Taylor est assis sur un banc face à la mer avec deux de ses amis marins-pêcheurs à leur compte, comme lui. Les conditions météorologiques n’étant pas bonnes ces derniers mois, ils se retrouvent désœuvrés et errent dans le port. Aucun n’oublie les promesses manquées du Brexit. « Nous n’avons pas beaucoup de quotas, c’est pire que tout. On nous a dit qu’on allait en avoir plus mais ce n’est pas le cas, lance-t-il en riant, amer. Cette année, nous n’avons pas été autorisés à pêcher beaucoup de colins, alors que ça constitue une grande partie de nos revenus », continue le marin d’une voix rauque, indignée.

Face aux défis, on assiste à une recrudescence des problèmes de santé mentale chez les pêcheurs selon Nigel Taylor. © Thimoté Bozzetto / Societea

Ce pêcheur avec plus de 35 ans d’expérience ne cache pas ses regrets.
« J’ai voté pour le Brexit, mais j’aurais préféré ne pas le faire, admet-il, le béret vissé sur le crâne et un anneau en argent à chaque oreille. Je me suis laissé entraîner, il y a eu beaucoup de mensonges. » Pour arrondir ses fins de mois, Nigel s’adapte en donnant des cours de pêche à des curieux et en embarquant des touristes pour des sorties en mer à bord d’un ancien chalutier.

Matthew Keast, propriétaire d’un bateau de dix mètres qui pêche au large, affronte un autre défi. Depuis mai 2025, un accord entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE) permet aux navires de pêche européens de naviguer jusqu’à six milles marins des côtes britanniques, soit douze kilomètres, jusqu’en 2038. « Il y a un effet domino. Les chalutiers européens pêchent une grande quantité de poissons avant que ceux-ci n’aient le temps d’arriver dans notre baie, souffle-t-il d’un air impuissant. Quand je vois tout ce que ces immenses bateaux néerlandais attrapent en une seule sortie, quel bordel ! C’est plus que ce que je peux attraper en un an. »

Matthew Keast considère que son gouvernement a fait des concessions sur la pêche lors des négociations du Brexit. © Thimoté Bozzetto / Societea

De l’absurdité dans l’eau

Malgré les difficultés, certains pêcheurs gardent la tête hors de l’eau. Aussi imposant que son chalutier blanc et carmin de 25 mètres de long
– le Crystal Sea –, David Stevens navigue sur les mers de cette région celtique depuis 30 ans. Selon lui, le Brexit a eu de nombreux effets positifs pour les pêcheurs, même si ces derniers peinent à les percevoir : « Nous avons plus de contrôle désormais, ainsi qu’une approche de cogestion. » Interrogé sur la bureaucratie, le capitaine affirme y avoir toujours été habitué. « J’ai trois tiroirs pour la paperasse, ajoute-t-il. Pour un bateau comme le mien, c’est normal. »

David Stevens était l’un des organisateurs du mouvement Fishing for Leave (« La pêche pour le Leave », une campagne menée par les pêcheurs en faveur du Brexit). Mais il n’est pas pleinement satisfait de la manière dont son gouvernement a mené les négociations après le référendum. Il lui reproche des erreurs de stratégie.

Avant le Brexit, les eaux britanniques étaient considérées comme « classe A », soit la catégorie la plus propre. Quand le Royaume-Uni a quitté l’UE, ses eaux sont passées en « classe B » – car appartenant à un pays tiers –, ce qui implique davantage de contrôles sanitaires. Et donc, de bureaucratie : « La qualité de notre eau est pourtant meilleure que celle de l’UE, parce qu’elle est plus agitée, avance le capitaine à la silhouette musclée. C’est absurde. »

Non loin du port, Elaine Lorys, gérante d’une poissonnerie
W. Stevenson & Sons, ressent indirectement le déclin de l’industrie de la pêche dans les Cornouailles. « Ici les jeunes ne sont pas très intéressés par la pêche », assure-t-elle en servant un couple de clients.

Elaine Lorys est devenue la première femme à obtenir le statut de « maître poissonnier » du Royaume-Uni en 2019.
© Thimoté Bozzetto / Societea

Un constat que partage le jeune capitaine Thomas Pascoe.« Être pêcheur, c’est faire des sacrifices, raconte celui qui manque de nombreux moments avec ses proches quand il est en mer. Il faut s’y préparer, ce n’est pas un métier où l’on fait des horaires de bureau toute la semaine. C’est bien plus que ça ». Quand il a commencé à naviguer, il était conscient de ces défis. Mais le Brexit a laissé un goût amer à Thomas : à ce jour, il n’est toujours pas « bénéfique » pour les marins.

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