Danny Sloggett fait zigzaguer sa vieille Audi entre les nids de poules qui parsèment Brookland Street, dans l’est de Jaywick. Il arrête la voiture devant trois maisons en ruines, transformées en déchetterie à ciel ouvert. « Je venais acheter mes légumes ici. Là, il y avait un café et là, un casino avec ses machines à sous. Tout a fermé au début des années 2000. Ils n’ont pas survécu à la fermeture du Butlin’s », se remémore Danny, nostalgique d’une époque révolue.

© Esteban Chevalier / Societea
Le Butlin’s. Un immense complexe de vacances qui incarnait tout ce pourquoi Jaywick avait été construit : être un terrain de jeu pour les habitants de l’est de Londres. Depuis sa fermeture en 1986, le village et ses habitants vivent avec son fantôme, faute de touristes, qui préfèrent désormais les vols EasyJet bon marché.
En octobre 2025, le ministère du logement britannique a classé le village – pour la quatrième fois consécutive depuis 2010 –, commune la plus défavorisée d’Angleterre. En 2018, un rapporteur spécial de l’ONU est venu à Jaywick. Dans son compte-rendu, il a cité Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIe siècle : en Grande-Bretagne, la vie des plus démunis serait, selon lui, « solitaire, pauvre, pénible, brutale et courte ». Cinq cents ans après, plusieurs habitants font tout leur possible pour lui donner tort.
LA naissance d’une communautÉ
Danny redémarre, direction la rue principale. Il porte une chemise entrouverte qui laisse apparaître une lourde chaîne en argent. Arrivé à Jaywick à onze ans – sa mère travaillait comme femme de ménage au Butlin’s –, il n’est plus jamais parti. En 1991, la BBC l’a suivi avec quatre autres personnes dans une série TV – Present Imperfect – montrant la vie des personnes les plus touchées par les changements en Angleterre. Aujourd’hui âgé de 50 ans, Danny semble toujours être le personnage principal d’une téléréalité.

La voiture ralentit devant un petit renfoncement herbeux, baigné par le soleil de midi. Le père Matt Simpkins nomme cet endroit le Jardin du Souvenir. Au fond, des plaques commémoratives sont fichées dans une grande croix en bois – une initiative de la communauté. « Rien que dans cette rue, chuchote le prêtre, quinze personnes ont péri. » Le 1er février 1953, une tempête venue de la mer du Nord a submergé le village, emportant la vie de trente-sept habitants.
En poste depuis un mois dans la paroisse, le père Simpkins a organisé une cérémonie commémorative pour les 53 ans de la catastrophe. Il y eut bien plus de monde qu’il ne l’imaginait. « Ce jour-là, j’ai compris que l’inondation avait vraiment ancré cette idée d’entraide. Les habitants de Jaywick sont liés par cette tragédie. » C’est aussi après cette catastrophe, explique-t-il, qu’ils ont commencé à construire des maisons en brique sur les ruines des anciens chalets en bois – posant sans le savoir les fondations d’une communauté permanente dans un endroit qui n’avait jamais été pensé pour ça.
« Jaywick n’a pas besoin d’eux. Ils ont besoin de Jaywick »
Danny ralentit à l’entrée d’une ruelle où la route est défoncée et les maisons en mauvais état. En 2018, Nick Stella, un politicien américain faisant campagne pour Donald Trump, a utilisé une photographie de cette rue accompagnée du slogan : « Vous seul pouvez empêcher cela de devenir réalité. » Comme si Jaywick incarnait le pire de ce que les démocrates pouvaient faire. Danny hausse les épaules. Il a l’habitude qu’on se serve de l’image de Jaywick pour la dénigrer.

Ce qu’il supporte moins, c’est ce qu’il appelle la politricks. Un mot-valise entre politics et tricks – la politique des tours de passe-passe. « Jaywick n’a pas besoin d’eux. Ils ont besoin de Jaywick » est l’une des formules toute faite que Danny utilise pour en parler. Pour lui, « les politiques s’enrichissent et les habitants deviennent de plus en plus pauvres. » Il ne reste que 325 emplois pour 5 319 habitants, et 62 % de la population vit d’une forme ou d’une autre d’aide sociale.
Ce rejet s’est traduit dans les urnes dès 2016, avec 70% de votes en faveur du Brexit. En 2024, les habitants ont élu Nigel Farage – figure emblématique de l’extrême droite anglaise qui a porté le Brexit à bout de bras – au poste de député de la circonscription. Pas toujours par adhésion, mais parce qu’après des décennies d’abandon, voter pour celui qui dynamite le système est devenu pour beaucoup la seule façon de se faire entendre.
Mais aujourd’hui, les habitants se sentent toujours délaissés par leurs élus. Il y a trois ans, il y a bien eu la construction du Sunspot, un bâtiment à 5,5 millions d’euros qui a créé quarante emplois. Une vitrine. Car pendant ce temps, les routes ne sont toujours pas refaites et le bus s’arrête parfois de passer une semaine entière, le temps que les habitants rebouchent eux-mêmes les nids-de-poule.
Les couleurs de Ieda
Alors que le soleil décline doucement, Danny retourne sur Brookland Street et passe devant la maison de Ieda Lima. Rouge à lèvres, gants en cuir et trench brun, assortis de petits yeux brillants. « C’est le premier jour où je vois quelqu’un depuis que mon mari est mort. » John avait 78 ans.
Il se battait contre un cancer depuis 2020. Il est décédé quatre jours avant notre rendez-vous. « J’ai perdu le fil des jours, c’est la première fois que je rouvre les stores. » Les voisins et amis avaient compris sans qu’on leur explique. Personne n’avait frappé, mais des lettres avaient soigneusement été glissées sous la porte. « Chaque message
m’a soigné. »
J’ai vite compris que la plus belle chose que Jaywick avait à offrir n’était pas sa plage, mais sa communauté.
Ieda Lina, habitante de Jaywick
Ieda est arrivée du Brésil à Londres, où elle a rencontré John. Leur rêve ? Une maison au bord de la mer. Elle ne connaissait rien de Jaywick. Quand elle a transféré son compte bancaire à Clacton – la ville voisine –,
la conseillère a lâché son stylo en apprenant son adresse : “même la police ne va pas là-bas.” Ieda n’a pas compris : « Quand je suis rentrée, j’ai commencé à me méfier des gens, puis j’ai vite compris que la plus belle chose que Jaywick avait à offrir n’était pas sa plage, mais
sa communauté. »
Ancienne designer textile, elle a commencé à réaliser des fresques murales dans le village. Ce qu’elle aime : « c’est maquiller Jaywick, pour que ce soit moins gris, moins triste. » Un jour, un homme ivre sur son vélo s’est arrêté devant le mur qu’elle était en train de peindre. Il y a vu le prénom de sa meilleure amie, tuée quelques semaines plus tôt et s’est mis à pleurer. « Tu ne te rends pas compte de ce que tu fais pour nous. »

Maintenant que John est décédé, elle pense ouvrir un atelier de peinture gratuit pour les enfants et les adolescents du quartier. « Parce que quand on s’ennuie, on part en vrille. Si je peux changer ne serait-ce qu’une seule vie, ça vaut le coup. »
« Je n’avais jamais servi une pinte de ma vie »
Nous quittons le front de mer, et Danny lance un album de reggae avant d’ouvrir sa fenêtre. « Shine On Tim ! », lance-t-il à un passant qui rentre au Never Say Die Pub, une institution à Jaywick. Sa mère était fan des Pink Floyd, et cette expression vient de leur musique Shine On You Crazy Diamond. « Ma mère est morte quand j’avais 14 ans. Dire Shine On, c’est ma façon de la garder en vie. »
Dans le pub, Davina Griffiths s’active derrière le comptoir. Il y a quatre ans, elle a décidé de reprendre cette institution, après vingt-six ans passés au bureau de poste local. La quarantaine, des lunettes noires qui lui barrent le visage, elle vient d’allumer un feu dans la cheminée et l’odeur de bois humide se mélange à la chaleur. « Le pub était en train de sombrer, j’ai décidé de le reprendre, je n’avais jamais servi une pinte de ma vie. »
Le Never Say Die ouvre tous les jours dès midi. Les gens viennent s’y retrouver pour boire un verre, discuter ou juste se réchauffer.
En face, de la musique s’échappe du Broadway Club, éclairé par les derniers rayons du soleil. Avec son unique table de billard et ses néons,
on retombe facilement dans les années 80. Un remake de La boum à la sauce British, sauf que les quinze personnes présentes ont vieilli elles aussi.
Sur un tabouret, Bob Brace, 71 ans, cheveux blancs aux épaules, a quitté l’est de Londres il y a huit ans. Enfant, ses parents l’emmenaient en vacances au Butlin’s. « C’est le meilleur endroit où j’ai jamais vécu », affirme-t-il, une légère émotion dans la voix. Son ami Paul, surnommé DJ Robot, ressemble à Gordon Ramsay, en plus joufflu. Avant Jaywick, il entraînait des footballeurs en MLS, le championnat nord-américain, et faisait du mentorat auprès d’adolescents dans des quartiers difficiles.
« À Jaywick, le problème, ce ne sont pas les gangs, analyse-t-il en branchant ses câbles.C’est le manque de travail. »

© Esteban Chevalier / Societea
Davina sèche un verre. « Oui, il n’y a pas beaucoup de travail. Mais il y a toujours eu un grand esprit de communauté ici, comme à Londres il y a une cinquantaine d’années. Donc les gens restent, malgré la pauvreté.
À Jaywick, si vous avez besoin de quelque chose, il y aura toujours quelqu’un là pour vous. » Au Broadway Club, Paul lance la première chanson de la soirée. Hot Stuff, de Donna Summer.
Il fait maintenant nuit. Danny s’arrête devant un grand terrain vague, qu’il éclaire avec ses phares. Il reste un moment à le regarder. « J’ai cette vision. Jaywick, un jour, retrouvera sa splendeur. Quelqu’un viendra ici et construira quelque chose comme le Butlin’s. Pourquoi pas un parc Disneyland ? Si je gagne un jour beaucoup d’argent, je le ferai moi-même. » À Jaywick, beaucoup espèrent que son rêve deviendra un jour réalité.





