« What a beautiful day, Sir », alpague Mr Knightley avec un accent aristocratique délibérément appuyé. Canne à la main, chapeau haut de forme bien droit sur le crâne, le comédien incarnant un personnage tiré du roman Emma de Jane Austen, invite d’un sourire charmeur à pénétrer dans l’antre de l’une des romancières les plus aimées du royaume. Une fois passée la porte flanquée de deux colonnes de pierres, un piano égrène quelques notes, tandis que les pas se fondent dans l’épaisseur d’un tapis rouge. Un chandelier de bougies factices illumine le chemin jusqu’à l’accueil du musée et à la boutique de cadeaux : des gourdes et des vêtements à l’effigie de l’écrivaine, un improbable jeu de Qui est-ce ? peuplé des héros de ses six romans, détonnent au sein de cette bâtisse où le visiteur plonge dans l’univers de l’autrice dont on vient de célébrer le 250e anniversaire de la naissance.

Présente à Bath de 1801 à 1805, Jane Austen a laissé une empreinte indélébile dans cette ville nichée à l’ombre d’une poignée de collines du sud-ouest de l’Angleterre. Elle y a notamment écrit Northanger Abbey, dont l’une des citations est mise en majesté au Jane Austen Centre :
« Oh ! Comment pourrais-je être fatigué de Bath ? » Dans le musée, des
« Janeites » – comme on surnomme les admirateurs de l’autrice – ainsi que de simples curieux, ont réservé leur visite en ce jour de Saint-Valentin.
Connue mondialement
« On la connaît car c’est une part importante de notre programme
scolaire », souligne Amy, jeune architecte venue avec son conjoint qui semble un peu perdu dans le salon de jeux. Mais l’empreinte nationale de Jane Austen ne s’arrête pas aux manuels de littérature. Son visage orne tous les billets de dix livres. Elle est la seule femme, avec la reine Elizabeth II, à figurer sur les quatre versions de la coupure.
Une renommée qui va bien au-delà de ces bouts de polymère. Marcos, un Argentin en reconversion pour devenir prof d’anglais, considère comme un devoir de venir dans cette ville inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Étudier sur Jane Austen, c’est apprendre sur l’Angleterre. Il n’est pas le seul non-Britannique à se pencher sur l’arbre généalogique peint sur un mur et à admirer les rares portraits de la romancière conservés au musée. « Ma mère est Espagnole, elle a dévoré les livres d’Austen dans sa jeunesse, sourit Ari, 21 ans. Venue de Suisse pour quelques mois en Angleterre, elle profite d’une journée de repos pour en savoir plus sur Jane Austen. Dans mon université à Berne, tout le monde aime ses romans. »
Combien pour être riche dans l’angleterre de Jane Austen ?
L’étudiante en littérature lit attentivement chaque cartel. Notamment celui consacré à l’échelle des revenus au XIXe siècle, présenté comme un moyen d’éclairer la trajectoire de certains personnages d’Austen. Deux mille livres par an ? Suffisant pour être classé dans la petite noblesse. La famille de celle qui a, selon les décomptes actuels, vendu plus de 30 millions de livres de par le monde, était considérée comme désargentée. Mais elle appartenait à cette classe grâce à son éducation.
L’argent revêt une importance primordiale dans les six « romances » de Jane Austen. Il détermine la consommation, l’héritage, les mariages. Dans un poème adressé à Lord Byron – l’un des poètes anglais les plus brillants de son époque, contemporain de Jane Austen –, W.H. Auden (1907-1973) loue l’autrice : « Révéler si franchement et avec une telle sobriété / la base économique de la société ».
L’argent rend libre
Dans Orgueil et Préjugés, son œuvre la plus célèbre, Mr Bennet, père d’Elizabeth (le personnage principal) possède une fortune de 2000 livres. Sans descendant, il se retrouve dans l’impossibilité de transmettre son héritage. Pour éviter le déclassement social de ses filles, il doit réaliser son devoir de patriarche : les marier.
À l’inverse, l’héroïne Emma de l’ouvrage éponyme connaît un autre destin. Elle dispose d’un revenu de 1500 livres en son nom et est considérée comme belle, riche et intelligente. « C’est mon personnage préféré, avoue Ari, arrivée devant deux armoires débordant de vêtements et d’accessoires d’époque, où les visiteurs sont invités à piocher. Célibataire et fortunée elle n’a pas besoin d’un homme donc elle joue avec l’amour des autres. Elle se moque des relations. Mais elle finit par faire des erreurs et se rendre compte de ses privilèges. » Sa richesse la libère des obligations imposées aux femmes.
Une femme forte et indépendante.
Ari, visiteuse du musée
Dans ce roman, le sujet principal n’est pas l’amour, mais l’amitié « entre femmes – et c’est encore si rare encore aujourd’hui ! », ajoute Ari, qui a choisi dans le dressing une robe rouge à pois blancs, éventail et chapeau à ruban assorti. Si utiliser l’adjectif « féministe » pour la qualifier serait un anachronisme, une certitude : « Jane Austen était en avance sur son temps, encense Malissa, une retraitée de la région. C’est le symbole d’une femme forte et indépendante. »

Son mari Allan vient de jeter son dévolu sur une redingote de colonel de la marine. Il complète : « Austen parle tant d’amour alors qu’elle ne l’a jamais trouvé. Ses livres sont une quête pour comprendre les relations amoureuses de son époque. » Morte à 41 ans, la romancière n’a jamais trouvé son Mr Darcy. Pour l’anecdote, elle a été fiancée une fois pendant 12 heures. Mais après une nuit sans parvenir à trouver le sommeil, elle est revenue sur sa décision.
Pourquoi ? « Elle voulait se marier avec quelqu’un, qu’elle aimait
vraiment », explique Karl tout sourire, avec un regard à peine dissimulé en direction de sa dulcinée Maria. Le couple confie être venu à Bath visiter ce musée exprès pour la Saint-Valentin mais, timide, il n’ose pas essayer les costumes d’époques. Ils poursuivront leur découverte avec le « Jane Austen tour», organisé à travers Bath.

Douze lieux ponctuent le circuit. Pour les découvrir, il faut sillonner les rues pavées bordées de maisons géorgiennes, parcourir des espaces verts, rencontrer des statues de lions en pierre, prendre la température des thermes romains, admirer l’abbaye gothique. Des anecdotes du temps de Jane Austen accompagnent la marche. Au détour d’une rue, des portes bleu marine hautes de trois mètres, elles aussi délimitées par d’imposantes colonnes de granit clair massif, s’ouvrent sur la librairie, Topping and Company Bath. Une mine où s’entassent des milliers de livres. Les étagères en bois grimpent sur plusieurs mètres jusqu’au plafond. Des luminaires ronds suspendus illuminent les ouvrages perchés. Une échelle à roulettes glisse le long des rayonnages au gré de la curiosité des lecteurs.
Qu’est-ce qui compte chez Jane
Austen ?
Moins périlleux, on peut feuilleter la dizaine d’essais consacrés à Jane Austen qui recouvrent une table. Jane Austen en 41 thèmes ; Jane Austen, les influences qui ont inspiré ses romans. La collection se poursuit dans un rayon entier. Jane – Austen l’avènement d’un génie ; Jane Austen et le prix du bonheur ; Qu’est ce qui compte chez Jane Austen ?.
À cette dernière question, Leila Ng, libraire depuis moins d’un an à Bath, répond : « Ses récits sont intemporels. J’ai appris énormément sur les femmes, leurs relations amoureuses, amicales mais aussi sur le rapport à sa propre personne. Je pense que c’est pour cela qu’elle est toujours aussi populaire et que tant de lecteurs viennent ici pour apprendre à la connaître. »

© Sacha Derrien / Societea
Les adaptations nourrissent sa célébrité. Son écriture « précise » et ses histoires « universelles » ont ravi plus d’un scénariste. De la mini-série de laBBC Orgueil et Préjugés en 1995, au journal de Bridget Jones – lointaine inspiration, où figure un célèbre Mr Darcy incarné à l’écran sous les traits de Colin Firth –, à Persuasion produit par Netflix, les œuvres de Jane Austen touchent toutes les générations.
De son sourire rayonnant, la jeune libraire évoque Elizabeth Bennet d’Orgueil et Préjugés. Vive d’esprit, intelligente et spirituelle, « elle essaye juste d’être elle-même » et c’est déjà un grand défi. Autre ingrédient du succès : le cynisme et l’ironie, typiques des romans de Jane Austen. L’autrice se plaît à mépriser la société aristocratique et les normes du mariage arrangé.
Bath, une ville de la Régence anglaise
Mais la joie met un point final à chaque ouvrage. L’épanouissement de l’écriture austenienne se reflète en chacun de ses lecteurs. Le point d’orgue de la joie des « Janeites » se produit, lui, en septembre chaque année. Dix jours de festival autour de Jane Austen rythment Bath. Des bals, des conférences, des visites guidées costumées attirent des dizaines de milliers de touristes. Un petit tour de la ville permet de se téléporter à l’époque de la Régence anglaise et de marcher sur les pas de Jane Austen.
Quelques lieux de la ville géorgienne ont d’ailleurs servi de décors à la série Netflix à succès Bridgerton, qui se déroule à la même époque, ainsi qu’à des adaptations des romans de Jane Austen. Le plus reconnaissable d’entre eux est le le Royal Crescent, un arc de cercle de résidences mitoyennes long de 150 mètres construit en pierre de Bath, un calcaire couleur crème. La majorité des bâtisses partagent cette teinte restée intacte au fil des siècles.
Jane Austen à Londres
Si l’ancienne cité romaine figure comme le cœur du tourisme austénien, le pèlerinage peut se poursuivre ailleurs. À Alton et Chawton, deux bourgades au sud de Londres, la Regency Week célèbre Jane Austen pendant une semaine chaque mois de juin. Des comptes de fans sur différents réseaux sociaux proposent aussi de parcourir les lieux de la campagne anglaise préférés de l’autrice. Un dernier point d’atterrissage : une nouvelle boutique en son honneur inaugurée en novembre au coeur de Londres.

« De plus en plus de gens s’intéressent à Jane, donc on avait intérêt à être présent ici », développe Libby, plume à la main et habillée d’un manteau d’époque en laine couleur taupe. À partir du 28 février, la boutique ouvrira ses étages pour permettre aux touristes de « s’imprégner du monde de Jane Austen ».





