St Dennis, ville « dépotoir » des Cornouailles ?

Dans le sud-ouest de l’Angleterre, le projet de réouverture d’anciennes mines provoque la défiance d’une partie des habitants du village de St Dennis. Entre colère et résignation, ils estiment que leur voix ne compte pas.

« Ici on marche sur une terre morte », déclare Finn, perché en haut d’un terril. Ces collines verdoyantes sont en réalité des buttes artificielles de déchets miniers. Les pierres, la terre, et autres résidus se sont accumulés à proximité des anciennes mines à ciel ouvert.

Finn, un Cornaillais de 28 ans, face aux terrils. Ces collines artificielles sont devenues des lieux de balade pour la population locale. © Léa Bouard / Societea 

Le jeune Cornouaillais de 28 ans aime randonner sur ces collines, fasciné par ce paysage minier abandonné. Parfois, il lui arrive même d’y bivouaquer. « Aujourd’hui c’est paisible, dit-il. Mais il y a quatre-vingts ans, j’imagine qu’il y avait de la poussière partout, des explosions et des dizaines d’hommes dans ces carrières. Ils cherchaient à extraire du kaolin et l’utilisaient ensuite pour fabriquer de la céramique ou du papier », raconte-t-il, les mains dans les poches. 

La végétation des terrils abrite de nombreuses espèces animales. Ici, des œufs de grenouilles.
© Léa Bouard / Societea 

Dans l’extrême sud-ouest de l’Angleterre, les Cornouailles sont réputées pour leurs grandes étendues de sable : 20% de l’économie régionale provient du tourisme. Pourtant, ici, ce n’est pas le Cornwall des vacanciers et du surf, mais celui des mineurs. Au nord de St Austell, les carrières font partie de l’identité des habitants. D’ailleurs, tout en haut des terrils, il n’est pas rare de voir un drapeau noir avec une croix blanche – le drapeau des Cornouailles – flotter avec fierté. 

Pendant plus de deux cents ans, l’étain puis le kaolin ont été les principales ressources économiques de la région. À partir de la fin des années soixante, les sites ont fermé progressivement. Face aux prix du kaolin asiatique et sud-américain, la production s’est effondrée. Désormais, il ne reste plus que des collines et des lacs aux eaux turquoises. La nature reprend progressivement ses droits sur le paysage… Mais plus pour longtemps. 

La majorité des carrières, aujourd’hui inondées, sont devenues des lacs aux eaux turquoises. Leur couleur est liée à la présence de kaolin. © Léa Bouard / Societea 

En 2016, l’entreprise britannique Cornish Lithium a racheté plusieurs parcelles de terres pour rouvrir les anciennes mines. Elle prévoit d’extraire 10 000 tonnes de lithium par an d’ici 2028, en bordure du village de
St Dennis. Le futur périmètre d’extraction à ciel ouvert représentera un tiers de St Austell, plus grande commune de la région avec ses 20 000 habitants.

Avec fatalisme, Finn se désole en tournant le dos au paysage : « Bientôt, il n’y aura à nouveau que des déchets. »

« Save our Clays »

Contre le projet, une page Facebook de protestation est née il y a six
mois : « Save our Clays », que l’on peut traduire par « Défendons nos Terres ». La page réunit presque un tiers des habitants de St Dennis et des villages alentours. Adrian Wilson, retraité, a pris malgré lui la tête de ce mouvement de protestation. Ancien responsable administratif pour une entreprise minière indépendante dans la région, il prévient : « Je connais les problèmes causés par l’industrie minière et mes racines familiales sont toutes à St Dennis. » 

En 2025, dès les premières réunions consultatives entre Cornish Lithium et les résidents, Adrian Wilson a estimé que leurs préoccupations ne seraient jamais écoutées par l’entreprise : « Avec mépris, ils répondaient à nos questions en partant du principe qu’ils savaient mieux que nous ce qui était bon. » 

Adrian Wilson montre la végétation qui a recouvert les anciens terrils miniers autour de St Dennis.
© Léa Bouard / Societea 

Dans le village de 3 000 habitants, Adrian Wilson s’arrête au niveau de plusieurs maisons. Il passe d’un pas décidé devant celles de ses grands-parents et de ses parents, désormais décédés : « Ma tante vit ici, en haut de cette route, sa maison sera juste en face de l’une des exploitations minières. » 

Ces derniers mois, il a dû apprendre à organiser des réunions et apprendre à appréhender concrètement les attentes et les peurs des locaux face aux futurs sites miniers. Sur deux feuilles qu’il sort d’une pochette, figure la liste des points de litige avec l’entreprise britannique : « La plus grande peur pour les résidents de St Dennis, c’est la poussière. La société nous a répondu frontalement que ce ne sera pas un problème. Or nous savons que ça va l’être. Que ce soit pour nos enfants, mais aussi pour les personnes vulnérables, ça va être un problème de santé publique. Le vent vient de l’ouest, le village de St Dennis ne sera pas épargné. »

Sur la carte présentée par l’entreprise Cornish Lithium : la zone d’exploitation est accolée au village de St Dennis. Elle représente un tiers de la superficie de St Austell. © Cornish Lithium

Un peu plus loin, juste à côté du terrain de foot sur lequel Adrian a joué avec l’équipe locale quand il était adolescent, des logements temporaires vont être installés. « Probablement des mobil-homes, mais nous n’avons évidemment aucun détail », s’exaspère-t-il. La région des Cornouailles subit chaque année un accroissement général de la précarité des foyers. En 2024, un employé sur cinq gagnait moins que le real living wage (salaire décent réel). À cela s’ajoute la perte des subventions octroyées par l’Union européenne pour la région, suite à l’entrée en vigueur du Brexit en 2020. Alors, quand l’entreprise à annoncé qu’elle aillait rouvrir des mines, beaucoup y ont vu de nouvelles opportunités de travail.

Quand je lis dans la presse nationale
que tout le monde est heureux
de la réouverture des mines,
ce sont des mensonges !

Adrian Wilson, membre du collectif Save Our Clays

Parmi les documents qu’Adrian expose sur son bureau, il exhibe la brochure descriptive du programme de Cornish Lithium dans la ville de St Dennis. L’entreprise anticipe l’arrivée de 800 travailleurs temporaires.
« Ils se sont finalement rendu compte qu’ils ne trouveraient pas les personnes qualifiées pour la construction directement dans la région », ajoute avec amertume le retraité. 

Depuis août 2025, Adrian Wilson s’organise pour demander à l’entreprise Cornish Lithium des analyses sur l’impact concret que l’exploitation minière aura sur les habitants de la région. © Léa Bouard / Societea 

L’un des problèmes majeurs, selon lui, réside dans les infrastructures médicales, qui ne seront pas adaptées à une telle arrivée de travailleurs.
À la liste des inquiétudes, s’ajoutent les routes très étroites dans la région, inappropriées à un trafic intense, la pollution de l’air, les risques d’éboulement des terres à cause des explosions… Autant d’arguments auxquels l’entreprise Cornish Lithium, contactée à plusieurs reprises, n’a pas souhaité répondre.

« On a fait plusieurs réunions entre nous, à St Dennis. La dernière était vraiment très importante : on était plus de trois cents personnes à se réunir au Working Men’s Club : le pub du village. Alors, quand je lis dans la presse nationale que tout le monde est heureux de la réouverture des mines, ce sont des mensonges ! », s’agace-t-il. 

Un danger pour la faune et la flore

Au cœur du village, le Working Men’s Club est le théâtre de toutes les discussions. Derrière le comptoir, la gérante du bar attend les clients. En ce vendredi soir, ils arrivent au compte-goutte : « J’espère que la réouverture des mines pourra amener davantage de clients au pub », dit-t-elle en opinant du chef. 

La sexagénaire est pleine d’espoir pour le nouveau souffle que ce projet va insuffler à l’économie de son bar. Rapidement, pourtant, arrivent dans la conversation « Pointy and Flatty », qu’elle évoque avec nostalgie. Ce sont deux pics, les deux terrils des anciennes mines qui surplombent le village. « Les enfants d’ici portent sur leur uniforme d’écolier un logo avec Pointy and Flatty, c’est le symbole du village. » 

Logo représentant les terrils « Pointy » et « Flatty », devant l’école primaire de St Dennis. © Léa Bouard / Societea 
« Pointy » et « Flatty » surplombent la ville de St Dennis. © Léa Bouard / Societea

Les deux collines, l’une pointue et l’autre plate, comme l’indiquent leurs noms, vont être détruites par Cornish Lithium. L’entreprise, par peur qu’elles s’effondrent à cause de l’activité minière, préfère les raser avant le début du projet d’exploitation. 

De l’autre côté du pub, un monsieur se met à jouer aux fléchettes. Pour cet habitant de St Dennis, Cornish Lithium ne prend pas en compte l’environnement : « Ils vont s’implanter dans les anciennes carrières. Ils pensent que ce n’est pas un problème de ré-ouvrir des mines, que ça ne nous dérangera pas et encore moins la nature : c’est faux. Maintenant, les terrils sont recouverts de végétation. Nous avons des plantes sauvages, des petits et grands mammifères : des cerfs et des blaireaux », assure-il, avant d’avaler une gorgée de cidre. 

Le « dépotoir » des Cornouailles 

Derrière cette colère montante au sein du village affleure un passé tumultueux. Ce n’est pas la première transformation industrielle. Sur quelques hectares, le village regroupe un incinérateur de déchets, une station électrique, des champs de panneaux solaires et des éoliennes.
« Souvent les habitants répètent que toutes les merdes sont pour le village de St Dennis », explique Jamie Hinch, chercheur en géographie qui étudie le projet d’exploitation des mines de lithium à St Dennis. 

D’après lui, une forme d’apathie s’est installée au sein de la population locale, fruit d’une expérience répétée de l’impuissance démocratique.
« Les consultations ne sont que des formalités pour ces entreprises. Elles ne prennent pas en compte l’avis des locaux », affirme-t-il.  

« Je pense que les gens sont devenus passifs. Dès qu’il y a un nouveau projet, les habitants pensent qu’il va avoir lieu dans tous les cas, même s’ils sont en colère », explique le chercheur. À l’en croire, cette résignation n’est pas le fruit du hasard, mais découle d’une logique implacable : lorsqu’un projet est estampillé « d’intérêt national », l’opposition locale devient dérisoire. 

Le lithium rentre inévitablement dans ce mécanisme. Désigné par le gouvernement britannique comme une ressource essentielle pour la transition énergétique et l’indépendance nationale, son extraction en Cornouailles bénéficie d’un statut quasi-intouchable. « C’est pour cela que les gens n’ont aucun espoir », constate Jamie, traduisant le sentiment d’une population marginalisée. « C’est un projet national d’une grande importance, que va-t-on pouvoir faire contre ça ? »