À Brighton, l’inclusion sans contrefaçon 

Dès le XIXe siècle, cette station balnéaire du sud de l’Angleterre s’est imposée comme un refuge pour les personnes homosexuelles. Deux siècles plus tard, elle continue de porter haut les couleurs LGBTQ+.

« Je suis arrivée hier de Berlin pour m’installer à Brighton. » Sous un parapluie arc-en-ciel que le vent de la Manche menace d’emporter, Aras sourit. Ses yeux d’un bleu perçant accrochent la lumière pâle de l’hiver anglais. À 28 ans, l’artiste a quitté la capitale allemande pour s’installer à Brighton. « Je suis venue ici sans trop savoir, je savais juste que j’allais y trouver ma place. »

Arrivée d’Allemagne, Aras vient de s’installer à Brighton, guidée par l’intuition d’y trouver sa place, sans savoir précisément ce que la ville lui réservera. © Maellya Berti / Societea

Une identité façonnée par l’histoire

À Brighton, cette phrase n’a rien d’exceptionnel. À un peu plus d’une heure de train de Londres, la station balnéaire cultive depuis deux siècles une réputation singulière : celle d’un refuge. Refuge pour les artistes, les excentriques, les militants écologistes et surtout pour les personnes LGBTQ+. 

Dès la sortie de la gare, ce n’est pas seulement le drapeau arc-en-ciel qui figure sur les façades, mais aussi le drapeau Progress Pride, incluant explicitement l’ensemble des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queer, intersexes et asexuelles (LGBTQIA+).

Pour comprendre comment cette identité s’est forgée, il faut suivre Ric Morris, à la tête de Piers and queers, un circuit touristique LGBTQ+ proposé tout au long de l’année. Ce guide à la voix posée entraîne aussi bien les habitants de la ville que les visiteurs dans une traversée au fil de l’histoire. La visite commence près du Royal Pavilion, l’extravagant palais indien qui servait de résidence balnéaire de George IV.
Ric Morris évoque le début du XIXe siècle : pendant les guerres napoléoniennes, de nombreux soldats venaient chercher du répit sur la côte sud, ce qui favorisait les rencontres discrètes. Grâce à son accès rapide depuis Londres et à l’anonymat relatif qu’offre une ville de villégiature, Brighton est devenue un lieu de retraite clandestine pour les hommes homosexuels.

Dans le parc du Royal Pavilion de Brighton, où se déroule en ce mois de février 2026 une exposition consacrée au genre. © Maellya Berti / Societea

Cette réputation ancienne trouve un écho inattendu dans les écrits d’Anne Lister, femme de lettres britannique souvent considérée comme la première lesbienne moderne. En 1835, elle écrit à sa compagne :
« J’aimerais énormément que nous vivions quelque temps à Brighton. » Bien avant les marches des fiertés et les drapeaux multicolores, la ville incarnait déjà une promesse d’espace.

Un espace de liberté

Dans les ruelles pavées du quartier The Lanes, bordées de joailleries et de boutiques d’antiquités, Ric met relate l’émergence progressive d’une sociabilité queer. Derrière les façades élégantes et les maisons colorées se cachaient des lieux de rendez-vous tolérés à demi-mot. Au tournant des années 1930 apparaissent des bars gays et lesbiens identifiés comme tels. « Ici, on assumait clairement et fièrement qui on était, peu importe la période historique », déclare Ric aux visiteurs. Après-guerre, la scène locale prend de l’ampleur et en 1973, soit sept ans après la dépénalisation de l’homosexualité au Royaume-Uni, la première Pride de Brighton inscrit la ville dans l’histoire des luttes britanniques.

« Ce qui frappe, c’est la normalité », glisse Andrew, la cinquantaine, venu de Manchester pour le week-end, alors que le groupe s’arrête devant une façade pastel de Kemptown. « On ne se sent pas observé. On ne se sent pas toléré. On se sent simplement là. » Autour de lui, plusieurs visiteurs acquiescent. Certains découvrent Brighton pour la première fois, d’autres y reviennent comme on revient dans un lieu familier. Aujourd’hui, Brighton affiche l’un des taux les plus élevés de population LGBTQ+ du pays : entre 11% et 15% des adultes s’y identifient comme tels.

Les gens viennent pour l’ambiance, mais
aussi parce qu’ils savent qu’ils ne seront
pas jugés.

Sally Vate, drag queen et gérante du pub Charles Street Trap

Dans Kemptown, cœur battant de la communauté, ce chiffre atteindrait 20% selon le recensement de 2021. Le long de St James’s Street, tous les cinquante mètres, drapeaux arc-en-ciel et affiches d’associations témoignent d’une visibilité devenue ordinaire. Plus au nord, le quartier de North Laine déploie une vision plus écologique de la ville : friperies, restaurants zéro déchet et cafés végétaliens. « Brighton attire ceux qui ne se sentent pas à leur place ailleurs et qui mènent un combat », résume Ric Morris.

Au fil de la visite, les témoignages se répondent. Un étudiant canadien évoque « une atmosphère plus détendue qu’à Londres ». Un couple de femmes venues de Pologne parle d’« un espace de respiration ». Tous soulignent la même impression : à Brighton, la visibilité ne semble pas forcée. 

Un club inclusif au cœur de Hove

Cette coexistence trouve un prolongement concret à la lisière de la ville, sur la pelouse du Hove Recreation Ground. Tous les lundis et mercredis, de 19 heures à 20h30, le Brighton and Hove Sea Serpents RFC y tient un entraînement. Fondé en 2015 par trois amis convaincus que les personnes LGBTQ+ avaient besoin d’un environnement inclusif pour pratiquer le rugby, le club est devenu la première équipe de rugby gay inclusive du sud de l’Angleterre. Il a célébré son dixième anniversaire l’année dernière.

Betty dirige l’entraînement pour la première fois cette année en tant que coach. © Maellya Berti / Societea

Dès l’arrivée, l’atmosphère est chaleureuse. Embrassades, accolades, plaisanteries : les joueurs sont heureux de se retrouver. On échange des nouvelles du week-end, on commente les résultats des Six Nations, on se chambre avec bienveillance.

À la tête de l’entraînement, Betty, ancienne entraîneuse d’une équipe de rugby féminine, donne le tempo. Sa voix grave couvre le vent du soir.
« Les entraîner, c’est très agréable, car aucune misogynie ne plane dans le groupe », confie-t-elle. La plupart des 60 joueurs sont des adultes. Les niveaux sont disparates : certains enchaînent les passes avec assurance, d’autres découvrent encore les bases.

Entraînements des joueurs pour la mêlée avec des boucliers et sacs de plaquage. © Maellya Berti / Societea

À l’écart du groupe principal, Matt, conjoint du vice-président Ricky Braiden, profite de chaque occasion sur le bord du terrain pour lui voler un baiser discret. Il est présent uniquement pour l’encadrement des nouveaux arrivants. « Beaucoup ont arrêté le sport pendant l’école car ils ont subi de la discrimination », explique-t-il. Il ne décrit pas un milieu uniformément hostile, mais un climat diffus, fait de remarques et de codes implicites. « Parfois, c’est juste le sentiment de ne pas être à sa place. »

James, 34 ans, consultant en informatique, a rejoint le Brighton and Hove Sea Serpents RFC il y a trois ans. « Au lycée, j’adorais le rugby, raconte-t-il. Sur le terrain je me sentais bien, mais dans les vestiaires c’étaient plus compliqués, les blagues homophobes faisaient partie du décor. » Il a fini par s’éloigner du sport : « Je ne me suis pas dit que j’arrêtais à cause de ça, je me suis juste convaincu que ce n’était plus pour moi. »

On peut être compétitif sans être toxique.

James, membre du Brighton and Hove Sea Serpents RFC

Revenir au rugby à l’âge adulte a été, dit-il, une manière de « reprendre quelque chose laissé en suspens ». Il insiste sur la nuance : « Ici, on ne réinvente pas le rugby. On garde l’intensité, l’engagement, mais on enlève l’idée qu’il faudrait correspondre à une certaine image pour avoir le droit de jouer. » Avant de rejoindre la mêlée, il résume : « On peut être compétitif sans être toxique, car ce n’est pas un slogan, c’est un équilibre. »

Les exercices sont progressifs, le rythme volontairement mesuré et les crampons s’enfoncent légèrement dans le sol encore mouillé, soulevant par endroits de fines mottes vertes. 

Ici, personne ne détonne. Ni le pilier massif à la coupe de cheveux violette et rose soigneusement dégradé, ni le trois-quarts à la silhouette plus frêle et au short moulant. Sous les projecteurs du Hove Recreation Ground, Ricky Braiden observe la séance « Le rugby peut être perçu comme un sport masculin assez toxique, reconnaît-il. Ici, on crée un espace sûr pour tous, quel que soit le genre. » Un programme Try Rugby propose huit semaines d’initiation, seize séances pour acquérir les bases avant un premier match célébré lors d’une cérémonie conviviale.

Des maillots aux paillettes

À quelques rues de là, l’esprit d’équipe se prolonge dans les pubs de Kemptown. Les maillots se troquent contre des vestes scintillantes, les chants de vestiaire laissent place aux refrains autour d’un micro.

Sally Vate (à gauche) accueillait sur scène le chanteur de souls Miles Elliot (à droite). © Maellya Berti / Societea

Au Charles Street Tap, entre deux numéros de bingo animés par Sally, responsable et drag queen du pub, l’ambiance ne faiblit pas. « Même un dimanche, on refuse du monde. Les gens viennent pour l’ambiance, mais aussi parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas jugés. »

Plus loin, dans un autre établissement historique, la gérante Elaine se souvient des années 1990 : « Certains entraient en regardant derrière eux. Aujourd’hui, les jeunes arrivent en groupe, ils rient fort, ils s’embrassent sans crainte. » Elle désigne les drapeaux des Six Nations suspendus au plafond. « Le rugby fait partie de la culture. On peut chanter pour son pays et applaudir une drag queen dans la même soirée. »

Une des affiches qui orne la ville, annonçant les matchs du Tournoi des Six Nations. © Maellya Berti / Societea

À Brighton, l’inclusion ne relève ni du slogan ni de la mise en scène. Elle se lit dans les gestes ordinaires : un baiser volé au bord d’un terrain, un drapeau accroché sans hésitation, une soirée où se croisent sportifs, artistes et familles.