Debout sur un muret en pierre, les mains enfoncées dans les poches de son jean, un homme s’époumone « Send them home ! Send them home ! » (« Renvoyez-les chez eux ! »). Une vingtaine de personnes, affublées de drapeaux anglais, reprennent le slogan. Cette petite foule criant sa colère tente de recouvrir la voix d’un autre homme, perché plus loin sur un banc. Il a les bras grands ouverts, étendus en croix, et répète inlassablement « Refugees Welcome » (« Bienvenue aux réfugiés »).
Le visage impassible, il ignore ceux qui lui intiment de « dégager ».
Sur l’unique placette du centre-ville de Crowborough, commune de 20 000 habitants, située à 80 kilomètres au sud de Londres, la scène est inédite. En ce samedi de février, les banderoles « Personne n’est illégal » côtoient les drapeaux britanniques recouverts d’inscriptions : « Arrêtez les bateaux ». Deux messages concurrents témoignant de la fracture qui traverse la population, depuis l’annonce de l’installation de 540 demandeurs d’asile dans l’ancien camp d’entraînement militaire de la commune.

Aine et Julia, toutes deux retraitées, rangent précipitamment les cupcakes décorés de cœurs roses qu’elles avaient confectionnés pour ce rassemblement de la mi-février de l’association de lutte contre le racisme, Stand Up To Racism. L’organisation espérait profiter de la Saint-Valentin pour dialoguer et diffuser auprès des habitants de Crowborough un message de solidarité envers les exilés.
Opposé à l’accueil des demandeurs d’asile, un groupe de citoyens, baptisé Crowborough Says No (Crowborough dit non), vient perturber la fête. Chaque camp assène ses slogans, les mains s’agrippent aux pancartes, on se bouscule. Un homme est évacué par la police, suivi de près par trois militants, téléphone portable au poing, qui filment son visage en riant : « On fait moins le malin comme ça ! Casse-toi. » Plus loin, une jeune fille tient dans sa main droite un cœur découpé dans un papier cartonné, qui indique « Bienvenue à nos nouveaux voisins ». Une femme lui lâche : « Te faire violer ? C’est ça que tu veux ? »

© Lole Roquet / Societea

© Lole Roquet / Societea
La police disperse la foule. Les membres de Stand Up To Racism quittent les lieux, groupés, d’un pas pressé. Ils sont suivis par trois hommes qui les photographient. L’un assène : « Je garde toutes les photos de ces militants dans mon ordinateur. » La ville retrouve son calme habituel à mesure que les partisans des deux camps s’éloignent.
Des exilés invisibles
Les rues de Crowborough sont bordées de dizaines de maisons basses en briques rouges, typiques du sud de l’Angleterre. Quelques rares passants promènent leurs chiens. De temps en temps, une voiture passe. À la lisière de la ville, une longue route s’enfonce dans la forêt. On aperçoit un premier drapeau, accroché aux branches d’un arbre qui ploie vers la route. Quelques mètres plus loin, un autre aux couleurs rouges, blanches et bleues de l’Union Jack. En avançant en direction du camp, des dizaines de drapeaux s’alignent, dont on perd rapidement le compte.

Troublant le calme de la route déserte, une voiture klaxonne en dépassant un croisement. Le camp, où sont logés à ce jour une centaine de demandeurs d’asile, se trouve là : dissimulé derrière les arbres, entouré d’une large zone interdite d’accès au public. Seuls indices de sa
présence : des caméras de surveillance qui ornent lampadaires, poteaux électriques et arrêt de bus, et des drapeaux à perte de vue.
Si le camp militaire de Crowborough doit accueillir dans les prochains mois jusqu’à 540 demandeurs d’asile, c’est que le gouvernement britannique a décidé de mettre fin au logement des exilés dans des hôtels – un dispositif sous le feu des critiques politiques, et jugé trop coûteux. Le premier ministre travailliste Keir Starmer souhaite dorénavant loger les quelque 40 000 demandeurs d’asile qui atteignent les côtes anglaises chaque année dans d’anciens baraquements militaires. Le camp de Crowborough préfigure cette nouvelle politique, décriée par plusieurs organisations humanitaires – dont Médecins sans frontières et Médecins du monde.
Manifestations depuis quatorze semaines
« La décision nous a été imposée par un gouvernement qui cherche à se débarrasser du problème », s’exclame David, qui défile chaque dimanche depuis quatorze semaines aux côtés de ceux qui disent « non » à l’hébergement des exilés dans la commune. Si Crowborough vote traditionnellement conservateurs, la ville est gagnée, à l’image de l’ensemble du pays, par une adhésion grandissante au parti d’extrême droite Reform UK. Au lendemain de l’altercation de la Saint-Valentin, 500 manifestants, tous opposés à l’accueil des exilés, et presque autant de drapeaux, se tiennent serrés au bord de la route, devant le camp.
Mary descend du bus 29, celui qui mène du centre-ville aux baraquements militaires. Avec son mari, ils arborent des chasubles aux couleurs du drapeau britannique, que le conducteur leur a demandé de retirer afin que « la compagnie de bus reste neutre face à toute cette histoire ». À Crowborough, la manifestation hebdomadaire est un lieu de sociabilité : Mary salue amis, voisins, et chiens en promenade.
Ouvrant son parapluie pour s’abriter des trombes d’eau qui se déversent sur le cortège, elle s’inquiète : « Le nombre d’immigrés logés est trop élevé par rapport à la taille de la ville. L’arrivée de ces hommes, c’est l’arrivée du trafic et des gangs, j’ai peur pour ma ville et pour mes petits-enfants. »

« C’est un problème culturel », affirme David, qui défile quelques mètres plus loin. Désignant d’un geste de la main les femmes qui manifestent autour de lui, il lâche : « Dans leur culture [sans qu’il précise laquelle], les femmes sont des citoyennes de seconde zone. C’est incompatible avec notre mode de vie. »
La peur des violences sexuelles
L’idée de « protéger les femmes et les enfants », rhétorique désormais commune de l’extrême droite anglaise, est présente tout au long du cortège, sur les pancartes et dans les slogans. Kelly*, qui a choisi d’élever ses enfants ici car « il ne s’y passe jamais rien », porte un drapeau vert, blanc et mauve, symbole des suffragettes anglaises. En lettres noires est inscrit « sécurité pour les femmes ». « Je suis inquiète », assure-t-elle, affirmant sans plus de précision, que « partout ailleurs où ils accueillent des migrants, des femmes et des enfants se font agresser ».

Des demandeurs d’asile qui vivent dans le camp, aucun habitant de Crowborough ne sait rien, si ce n’est qu’ils sont tous des hommes seuls.
« Le manque d’information crée la panique. Des histoires dont personne ne sait si elles sont vraies ou fausses sont montées en épingles sur les réseaux sociaux », explique Aine, engagée auprès de Stand Up To Racism. La retraitée passe une partie de son temps libre à lire les messages postés sur le groupe Facebook des habitants de la ville. Elle tend son écran sur lequel on lit des rumeurs abondamment relayées, parfois ensuite démenties : une petite fille à qui un exilé aurait tiré les cheveux, une femme suivie dans un supermarché, une photo prise sous une jupe.
une « patrouille citoyenne » pour assurer la sécurité
Dans la rue commerçante de la ville, deux hommes se promènent avec, flanquée sur le torse et dans le dos, l’inscription « Patrouille de Crowborough ». Leur accoutrement est soigné : chaussures de marche, gants coqués, doudoune noire recouverte d’un gilet à poches façon
« agent de sécurité » et caméra embarquée.
« Nous sommes un groupe de citoyens qui surveillons et protégeons les habitants de Crowborough, expliquent les deux retraités. Nous répondons à une demande de la population, qui craint pour sa sécurité. » La patrouille, qualifiée de « milice » dans les colonnes de certains médias nationaux, a vu le jour en novembre 2025, peu après l’annonce de l’arrivée des demandeurs d’asile dans la ville.
« Les autorités ont mal fait leur travail », estime Path, qui vit à Crowborough depuis 70 ans. Elle désigne de la main les dizaines de drapeaux accrochés dans les arbres : « J’ai honte de ma ville, de la violence des opposants à l’accueil, mais les autorités ont aussi leur responsabilité. Ils auraient dû communiquer sur le fait que les habitants n’étaient pas en danger. Ils ont contribué à créer ce climat de peur. »
menaces et intimidations
« Camp de Crowborough : les faits, mythe vs réalité » : les tracts que distribue Paul, retraité et militant chez Stand Up To Racism, lui servent à « démonter un à un les arguments fondés sur la peur ». Comme il le souligne, les chiffres ne mettent pas en évidence un taux de criminalité plus élevé chez les demandeurs d’asile, les personnes hébergées sont en situation légale, et ne vivent pas dans le luxe.

Le groupe Facebook favorable à l’accueil des exilés dans la ville compte 800 membres. Pourtant, beaucoup sont réticents à afficher leur soutien en public, craignant menaces et intimidations. « On m’a dit : « signe cette pétition ou ta fille sera violée par un migrant » », relate Path. « On a insulté mon mari, ancien demandeur d’asile, on a menacé de me faire du mal », raconte Lucy, en larmes après l’altercation entre les deux groupes militants. « Une militante est menacée de mort et de viol sur les réseaux sociaux », rapporte Griham, qui considère que « la violence est née de l’instrumentalisation de l’affaire par l’extrême droite ».
Lors des manifestations hebdomadaires défilent des membres de groupes d’extrême droite, actifs sur d’autres zones comme à Epping ou sur les côtes anglaises, notamment les militants de Raise The Colours – dont dix membres sont interdits de territoire en France depuis le 13 janvier 2026. Mary, comme d’autres habitants de Crowborough, est convaincue qu’un « agenda secret » se cache derrière la décision du gouvernement.
« C’est une armée endormie, glisse-t-elle à voix basse, destinée à remplacer la population occidentale ».
« Je ne sais pas ce que tout ça va donner, souffle une passante. La ville est comme coupée en deux. »
*Le prénom de la personne citée a été modifié par souci d’anonymat.





