Kenwood ladies pond, un étang à soi

Depuis cent ans, des femmes se baignent en non-mixité dans cet écrin du nord de Londres, hiver comme été. En un siècle la société a évolué, mais l’étang reste un « sanctuaire » et un lieu « magique » pour les nageuses.

« Est ce que j’ai envie d’y aller ? Non, mais je le ferai parce que ça me fait me sentir forte et courageuse », dit Elizabeth en se déshabillant dans la clairière à côté de l’étang. « En hiver, je deviens un véritable oignon », rigole-t-elle. Le ciel est gris, il fait 10˚C, c’est le mois de février. Après avoir retiré plusieurs couches de vêtements bariolés, la trentenaire enfile un maillot deux pièces multicolore, des chaussettes et gants de bains, un bonnet en laine rouge sur la tête. Un peu plus bas, un renard l’observe, et les oiseaux l’accompagnent en chantant. Elle prend une gorgée de rhum dans une flasque en métal digne de Pirates des Caraïbes, pour se « donner du courage », et trottine jusqu’au ponton.

© Illustration d’Emma Dupré Saint-Real, d’après la photo de Gabrielle Cartellier / Societea

Le Kenwood Ladies’ Pond est un étang où seules les femmes peuvent se baigner dans le parc de Hampstead Heath, au nord de Londres. Après les quartiers de Camden et de Kentish town, pour y accéder, il faut marcher dans les sentiers boueux du parc et passer devant l’étang réservé aux hommes. « C’est important qu’on ne soit que des femmes, parce que les hommes peuvent être si bruyants », glisse en riant Janet, une habituée de 85 ans dont les cheveux gris dépassent du bonnet à pompon.

Un sanctuaire pour cinq euros

« C’est un endroit naturel et beau, il est sacré, confirme Mélanie, les yeux tournés vers le ciel. Il me permet de me connecter à mon âme. On peut y voir des oiseaux qu’on ne voit pas ailleurs, des hérons ou des kings fisher, c’est époustouflant. » Elle vient lors de sa pause déjeuner avant de retourner travailler dans son salon de coiffure. À l’entendre, passer le portail de l’étang, c’est entrer dans le monde de Narnia, « un sanctuaire » selon plusieurs nageuses.

À l’origine, les étangs de Hampstead Heath ont été creusés au XVIIIᵉ siècle pour approvisionner la ville de Londres en eau. C’est seulement un siècle plus tard, en 1884, que des hommes commencent à y nager. Les femmes peuvent accéder à la baignade à partir de 1893, mais seulement les mercredis. En 1926, un étang leur est réservé, avec des maîtres-nageuses dédiées, pour des raisons de bienséance et de sécurité. C’est la Kenwood Ladies’ Pond association qui aura la charge de la gestion du lieu. 

On s’est mobilisés pour que ça reste
gratuit, mais on a perdu cette bataille.

Nicolas, baigneuse

Un sentier entouré de végétation mène jusqu’à une petite cabine. Nicolas et Claire, deux copines d’une quarantaine d’années, viennent d’y payer leur entrée 4,50 livres (5,15 euros). « Avant le covid, c’était gratuit », râle Nicolas. « La Ville de Londres est propriétaire, explique Claire. Elle l’a rendu payant parce qu’elle trouvait que les charges financières étaient trop importantes. »

© Illustration d’Emma Dupré Saint-Real, d’après la photo de Gabrielle Cartellier / Societea

Après 20 mètres, sont visibles quelques bonnets en laine violet, vert fluo et orange qui égayent le bleu sombre de l’étang. « On s’est mobilisés pour que ça reste gratuit, mais on a perdu cette bataille », ajoute Nicolas en déposant ses affaires sur les bancs au milieu des arbres. Un petit tas de vêtements s’y trouve déjà. En face, deux bâtiments modernes en bois noirs :  un qui sert de vestiaire pour celles qui préfèrent se changer à l’intérieur et le local de l’association. Aux heures de soleil, certaines femmes s’appuient sur les parois pour profiter du mur qui a été réchauffé naturellement. 

« Breath in, Breath out »

Quand il pleut, l’eau de l’étang s’assombrit. Lorsque le soleil réapparaît, des nuances de vert se forment au gré des vaguelettes et des ombres créées par les arbres qui l’entourent. Ce sont Les Nymphéas de Monet, avec des bouées en guise de nénuphars traçant un chemin de nage.

Claire et Nicolas sont sur le ponton en maillot de bain une pièce, chacune avec leur bonnet – bleu pour la première, vert fluo pour la seconde. Prêtes à se jeter à l’eau, sous l’œil des maîtres-nageuses, en t-shirt rouge, bien au chaud derrière la vitre de leur local. L’eau est à 7˚C. 

Au fur et à mesure de la descente de l’échelle dans l’eau, le corps est saisi par la température glaciale. Les muscles se contractent, comme s’ils cherchaient à se rapetisser pour fuir le contact avec l’eau. Une fois dans l’étang, l’esprit doit se concentrer sur la respiration en carré : une inspiration – 1,2,3,4 – on bloque – 1,2,3,4 – on expire – 1,2,3,4 – on bloque etc. Une, deux, trois brasses, pour ne pas laisser le corps s’engourdir et
« breath in, breath out », répète Claire. Les bronches et les poumons sont saisis par l’eau froide et purifiés par l’air inspiré. Une, deux, trois brasses au son des oiseaux, le corps brûlant. 

« Sortir de l’eau, c’est la dernière épreuve », glisse Nicolas. Le secret selon elle : courir le plus vite possible jusqu’à sa serviette, sécher rapidement son corps rougi par le choc, enfiler les couches de vêtements et boire du thé. Une fois habillée, il fait chaud, presque trop chaud. Les muscles sont complètement détendus, le stress accumulé dans le corps est resté dans l’étang. 

Une inclusion réaffirmée

Sur la porte du vestiaire, un panneau indique : « Les personnes s’identifiant en tant que femme sont les bienvenues pour nager au Kenwood Ladies’ Bathing Pond. L’étang est ouvert aux femmes cisgenres et aux femmes trans. » À l’intérieur du bâtiment, de grandes cabines en bois clairs permettent de se changer, une porte mène aux douches.

© Illustration d’Emma Dupré Saint-Real, d’après la photo de Gabrielle Cartellier / Societea

Le débat sur l’accueil des femmes transgenres dans un lieu en non-mixité a été alimenté en Angleterre par un arrêt de la Cour Suprême d’avril 2025. La Cour a statué que la définition légale d’une femme repose sur le sexe biologique et non le genre. Dans leur décision, les juges ont indiqué qu’il était légal d’exclure les femmes transgenres de certains espaces réservés aux femmes, si cela était jugé comme « proportionné »

Suite à cet arrêt, l’association Sex Matters a agi en justice contre la ville de Londres pour que celle-ci interdise aux femmes transgenres de se rendre à l’étang réservé aux femmes de Hampstead Heath. Dans le vestiaire, Janet, 83 ans, essoufflée par l’effort, commente :  « Je pense que les femmes trans ne devraient pas venir. J’en ai vu ici, je me suis sentie envahie. Certaines personnes ont été méchantes envers nous en raison de notre opinion. » Sur ses lobes, deux petites boucles d’oreilles aux couleurs de l’arc-en-ciel, ressemblant fortement au drapeau LGBT.

Il est maintenant nécessaire que notre gouvernement prenne position en faveur
des femmes trans, si l’on veut que ce
débat cesse.

Ruthie, militante féministe

L’action en justice de Sex Matters a mené à une consultation publique :  faut-il autoriser l’accès à l’étang aux femmes transgenres ? Les 32 000 votantes et votants ont répondu oui, à 86%. « Bien sûr que les femmes trans peuvent venir. Ça m’a rendu fière que les habituées de l’étang se soient battues pour qu’elles aient accès à ce lieu, c’est important
pour moi », sourit Amy. La Kenwood Ladies Pond Association avait déjà pris position par un vote en 2024. Ses adhérentes ont refusé de définir le terme « femme » uniquement en lien avec le sexe biologique.

Le 29 janvier, la High Court qui a jugé l’affaire Sex Matters contre la ville de Londres, s’est déclaré incompétente et à renvoyé l’affaire au tribunal du Comté. La décision finale reste donc en suspens. En attendant, le lieu continue d’accueillir les femmes trans au même titre que les autres.« Il est maintenant nécessaire que notre gouvernement prenne position en faveur des femmes trans, si l’on veut que ce débat cesse », affirme Ruthie, militante féministe de 80 ans, qui se baigne quotidiennement depuis douze ans dans l’étang.

Des baigneuses plus nombreuses

Certaines nageuses estiment que le lieu a changé depuis que l’accès est payant. L’entrée serait devenu un privilège pour la santé mentale et physique. Ruthie acquiesce en se dirigeant vers la sortie mais nuance :
« Je viens depuis les années 1970. Avant, on était peu nombreuses, c’était un sanctuaire secret. Maintenant, il y a plus de monde, c’est vrai, mais c’est super et important que tant de femmes connaissent et viennent ici », poursuit-elle, en se dirigeant vers la sortie.

Devant le portail avant de partir, Marie, une mère célibataire, qui vient tous les samedis, confie : « C’est le seul moment que j’ai pour moi dans la semaine. Je viens depuis six ans. J’ai commencé après la naissance de mon fils, ça m’a aidé à retrouver confiance en moi à la suite de l’accouchement et à rencontrer d’autres femmes pour me sentir moins seule. » Cet espace devient une chambre à soi pour certaines qui y trouvent refuge. « Je dois retourner à la réalité maintenant », dit-elle, en passant le portail.