Hafid surveille la cuisson des fèves l’air soucieux. L’immense casserole de métal laisse échapper l’odeur du bouillon qui se mélange avec celle du café, que le tenancier est parti préparer. De l’autre côté du comptoir en plexiglas, les clients s’interpellent, partent fumer et reviennent en jouant aux chaises musicales. C’est un mélange d’arabe – précisément de dialecte algérois –, d’anglais et un chouïa de français qui parvient aux oreilles de ceux qui passent devant le Mediterranean Café. « Ça fait longtemps qu’un Blanc n’était pas venu », lance Hafid tout sourire.
L’ambiance est à la joie à Finsbury Park en cette mi-février. Le mois de ramadan doit débuter dans quelques jours, le 18 au soir. Le long de la Blackstock Road, nombreux sont les commerces qui préparent les repas de rupture du jeûne. Les musulmans représentent un cinquième de la population du quartier. La plupart sont d’Afrique du Nord, de Somalie ou de Turquie.
Avec la communauté chypriote, grecque et bien sûr British, ils forment ce qu’est Finsbury Park depuis des générations : un quartier populaire représentatif du melting pot anglais. Mais depuis le milieu des années 1990, une réputation lui colle à la peau. Celle d’être le cœur du
« Londonistan », un surnom utilisé par les services secrets français pour désigner la présence de réseaux djihadistes dans la capitale du
Royaume-Uni.
Sourate 49:13, devise de la mosquÉe
Devant la mosquée de Finsbury Park, à quelques mètres de la station de métro, Yacoub confirme. « On entend encore que c’est un coupe-gorge ici, alors qu’il fait bon vivre ! » Il vient de sortir de la prière méridionale de Dhuhr. Sourcils et barbe taillés, son regard est doux et son rire aussi. « Je suis arrivé de Kabylie il y a plus de vingt ans, raconte-t-il, et je comprends qu’on ait pu le penser. Je vais pas mentir, j’ai traîné en bas d’immeubles, j’ai volé… On ne renvoyait pas une bonne image du tout. »

© Valentin Ollier / Societea
À cette époque, il fréquentait déjà la mosquée. Le prêcheur était alors Abu Hamza al-Masri, imam britannique d’origine égyptienne. Crochets en guise de mains, œil gauche en moins, il a facilité et encouragé le départ de plusieurs jeunes du quartier pour l’Afghanistan, dans le but de grossir les rangs d’al-Qaïda. Il est arrêté en 2004 par la police britannique.
Quand la mosquée rouvre quelques mois plus tard, c’est avec une tout autre équipe en son sein. Sa devise trône désormais fièrement sur un de ses murs extérieurs : « […] et nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez. » Un verset tiré de la sourate al-Hujurat du Coran, symbolisant l’importance du dialogue entre religions, entre communautés. Yacoub reconnaît un changement radical et bénéfique. « La mosquée a beaucoup changé, pour le mieux. Je me sens grandi dans mon âme, en paix avec moi-même », affirme celui qui a quitté l’Algérie en bateau.

Le père de famille de 37 ans poursuit : « J’ai été élevé à la dure, j’aime beaucoup mes parents mais ça a créé une rage en moi. J’élève ma fille dans l’idée qu’elle devienne mon amie. Pour créer un lien de sécurité et de confiance entre nous. » Chaque année, la mosquée ouvre ses portes à tous les habitants, accueille des réfugiés et s’implique dans la politique locale. En dernière page de la newsletter de l’institution religieuse, Jennifer Potter, prêtre méthodiste influent du quartier, et Jeremy Corbyn, député de gauche d’Islington – district dans lequel se trouve Finsbury Park –, sont chaleureusement mis à l’honneur.
Le vivre-enseMble, vraiment ?
Adama Maïga confirme. Cheveux longs, mèches blondes, casquette bien vissée sur la tête et vêtements amples, la Française vit depuis 2014 à Finsbury Park, où elle a récemment acquis le statut de settled – comprendre résidente. « Ici ce n’est clairement pas l’ambiance qu’on me décrivait avant que j’emménage. Je ne sais pas pourquoi cette réputation existe toujours. C’est un endroit plutôt calme », rassure-t-elle. À 38 ans, elle reprend des études en nutrition après avoir quitté son boulot de consultante en marketing, « dégoûtée » par cette activité.

« On vit vraiment tous ensemble. Je dirais même que ça s’est renforcé depuis les différentes crises. Beaucoup de choses ont été organisées en soutien à la Palestine après la réponse d’Israël aux attentats du 7 octobre 2023. La montée de Reform UK aussi a été un moteur », explique l’habitante. La montée du parti politique d’abord pro-Brexit et désormais anti-immigration inquiète dans le nord de Londres.
Contre-manifestations, temps de discussions, groupe Whatsapp… Elle raconte l’engagement d’une partie de la jeunesse du quartier. « Il y a bien un climat de peur dans ce pays. Surtout depuis les idées anti-migrants et islamophobes répandues par Tommy Robinson , mais ça ne se ressent pas dans le quartier. Ces gens-là ne viennent pas ici », poursuit-elle. L’activiste d’extrême droite parlait de « vengeance » en 2017, après qu’un camion a foncé dans la foule près de la mosquée de Finsbury Park. Une personne avait été tuée.
Aujourd’hui tout le monde est tendu…
Staifi, habitant de Finsbury Park
Il y a une sorte de scission.
Issue d’une famille musulmane mais non pratiquante, Adama considère la mosquée comme un des symboles palpables de l’ouverture d’esprit du quartier. « Il y a aussi Corbyn, qui est né ici… C’est une superstar dans le coin. Il y habite encore et se promène comme bon lui semble, il a aidé beaucoup d’habitants, même après son expulsion du Labour. »
Pourquoi Hafid affirmait-il alors ne pas avoir reçu de client blanc depuis longtemps ? Devant le Mediterranean Café, chacun se presse pour répondre. Staifi, petit trapu aux chicots défoncés, commence : « Avant, il y avait des habitués de toutes origines qui venaient prendre le café. Aujourd’hui tout le monde est tendu… Il y a une sorte de scission », dit-il lentement. Ses amis le rejoignent. Ils saluent Fatha, aux cheveux blancs et à la doudoune orange visible, venu prêter main forte aux préparatifs du ramadan sur la Blackstock Road.
Sentent-ils une montée du racisme ? « Pas à ce point, rient-ils, on n’est pas en France ici ! » Staifi poursuit : « Mais dans les gestes, dans l’attitude, quand on se croise… Oui, on ressent une forme de mépris. Je dirais que ça remonte au Brexit. » Tous acquiescent. Tous sont installés ici depuis les années 1990. Tous sentent que quelque chose ne va plus.
« Les loyers deviennent trop chers. Beaucoup d’habitants historiques sont partis, comme moi par exemple », intervient Mohammed, en descendant de son scooter.
« Les gens se sentent chassés »
Lors d’une de ses promenades habituelles aux abords du parc, Adama met un mot sur ce malaise : « Gentrification ». Pour celle qui a vu son loyer passer de 950 à 1 500 € en moins de dix ans, l’affaire est « choquante ». L’étudiante a même songé à revenir en France pendant un temps. « Les gens se sentent chassés ! J’ai vu des familles qui vivaient là depuis quatre générations fermer boutique et devoir vivre séparées », s’indigne-t-elle.

© Valentin Ollier / Societea
Des commerces qui ferment, certes, mais pour être remplacés par quoi ? « Viens, je vais te montrer. » Juste derrière la station de métro, à deux pas de la mosquée et des boutiques algériennes, un immense complexe commercial apparaît. « Le gros cinéma là, c’est quinze balles la place ! Et la boulangerie Gail’s ici, c’est une grosse chaîne présente uniquement dans le centre-ville normalement. Et juste au-dessus ce sont des habitations. C’est neuf et surtout sans âme à mon goût », explique-t-elle frénétiquement. Dans ce décor sur mesure similaire aux tiers-lieux de Saint-Ouen, les nouveaux venus n’ont pas vraiment besoin de se rendre dans les commerces historiques.

© Valentin Ollier / Societea
Une cassure sociale qui divise peu à peu les communautés. Malgré l’espoir de vivre ensemble qui tient bon, beaucoup se renferment, se méfient. « Je me sens quand même mieux qu’en France parce que j’ai toujours pu trouver du travail. Les Anglais sont plus ouverts, si t’as les compétences t’es recruté… Après bon… Quant à savoir ce qu’ils disent à leur famille quand ils rentrent chez eux… J’en sais trop rien », se met à douter Adama.
Pour Mohammed, du Mediterranean Café, c’est grâce à ces problèmes économiques que Tommy Robinson réussit à embrigader la population.
« Il nous utilise pour parler de délinquance alors que les Irlandais et les Polaks foutaient tout autant le bordel que nous à l’époque. Il dit que de la merde ce mec », marmonne-t-il en s’attablant pour prendre son thé. Selon lui, la gentrification renforce surtout la vulnérabilité des plus précaires.
Finsbury Park n’a rien d’un coupe-gorge. Ses différentes communautés y vivent toujours. « D’une certaine manière, la gentrification apporte plus de diversité, non ? », essaie de se convaincre Adama. Le melting pot à l’anglaise tangue face à l’inflation et à la montée de l’extrême-droite. Les nouveaux arrivants ne se mélangent pas. Une idée du vivre-ensemble, sans se fréquenter. Viendront-ils cette année aux ftours de rues, ce moment où tous les habitants sont conviés à rompre le jeûne dehors avec les fidèles ? « Inch’Allah », répond Fatha.





