« Venez donc goûter mes délicieux fromages ! » La voix assurée de Penny Nagle se hisse au-dessus du tohu-bohu qui règne, ce samedi de février, sur le marché fermier de Notting Hill, à Londres. Emmitouflée dans quatre épaisseurs de polaires, l’agricultrice sort vaillamment la main de son gant pour couper des tranches de camembert aux clients. Autour d’elle, les stands sont couverts de viandes, de fruits et de légumes colorés. « Sans ces marchés de vente directe, nous ne pourrions pas survivre », lance-t-elle en tendant le terminal de paiement à une cliente américaine, conquise par l’époisses à 9 livres.
Le marché de Notting Hill fait partie de la vingtaine de marchés fermiers londoniens gérés par l’organisation London Farmers’ Markets (LFM). Des agriculteurs et petits producteurs issus des quatre coins de l’Angleterre y viennent chaque semaine pour vendre leur production. La majorité d’entre eux a renoncé à travailler avec les supermarchés et réalise une grande partie de son chiffre d’affaires ici. « Les grandes surfaces annulent parfois les ventes et ne nous proposent que de très petites marges », regrette Rosie Kacary, qui vend les fromages produits dans la ferme de son oncle, la White Lake Cheese, sur le marché de Notting Hill.
Les supermarchés préfèrent acheter des produits européens.
Joris Leenders, un producteur de fruits du Sussex de l’Est
En Angleterre, les agriculteurs bio sont en concurrence avec l’industrie agroalimentaire, mais aussi avec les producteurs européens. Joris Leenders s’affaire ce matin derrière le stand de fruits et légumes de la ferme de son père, la Brambletye Fruit Farm. « Les supermarchés britanniques ne nous soutiennent pas, peste-t-il. Ils préfèrent acheter des denrées européennes comme les pommes italiennes, qui sont beaucoup moins chères, pour faire de plus grosses marges. » Cela fait bientôt dix ans que la ferme du Sussex de l’Est a stoppé ses contrats avec les supermarchés : « Parfois, ils ne prenaient pas la moitié de notre production, sous prétexte que les pommes étaient trop petites ou bien trop grosses. C’était ingérable », souffle Ellie Woodcock. Directrice de la société Brambletye, l’agricultrice a accepté de nous faire visiter la ferme, quelques jours après notre rencontre avec son beau-fils, Joris, à Londres.
Avec le Covid, un pic de ventes… de courte durée
« Le Covid a été très, très bon pour nous. » Vêtue d’un épais bleu de travail, Ellie Woodcock a chaussé des bottes de pluie pour arpenter les allées d’arbres fruitiers, rendues boueuses par la pluie qui s’abat sur la région depuis deux semaines. Agenouillée, elle saisit une poignée de compost au pied d’un pommier. « Les gens venaient sur nos marchés pour ne pas avoir à faire leurs courses dans des lieux clos. Et ils cuisinaient plus, donc ils achetaient des fruits et légumes », se rappelle-t-elle en observant la terre s’effriter entre ses doigts.

Après la pandémie, les nouveaux clients ont continué à arpenter les marchés pendant quelques mois, puis s’en sont allés, direction les grandes surfaces. « On avait des acheteurs plus jeunes », explique Rupert Langmead, le propriétaire de la Rookery Farm Eggs, installé derrière son stand à Notting Hill. « Ils faisaient davantage attention à ce qu’ils mangeaient et à la provenance des aliments. » D’après lui, cette époque est révolue et le secteur du bio « ne croit plus depuis des années ».
Désillusions post Brexit
Entré en vigueur le 31 janvier 2020, le Brexit a pesé sur les agriculteurs locaux. La sortie de l’Union européenne (UE) a d’abord stimulé les ventes de la ferme White Lake Cheese, « Les gens achetaient plus de fromages anglais, car on exportait moins de fromages français ! », explique Rosie Kacary. Mais la structure a également pâti de l’arrêt des subventions de l’Union. Le chiffre d’affaires de la ferme n’a pas progressé depuis trois ans.

Pour les maraîchers, le Brexit a également bouleversé la période de récolte. « À cette saison, beaucoup d’entre nous embauchions des Polonais ou des Hongrois, explique Ellie Woodcock. Ils travaillaient très durs pour pouvoir ramener de l’argent dans leur famille. Mais avec le Brexit, ils ne se sont plus sentis les bienvenus. » Les agriculteurs ont désormais recours à de la main-d’œuvre anglaise, « moins efficace », affirme-t-elle.
Des fins de mois difficiles
Après le Covid‑19 et le Brexit, les petits agriculteurs ont dû affronter une nouvelle réalité économique : l’emballement du taux d’inflation. Elle a atteint un niveau record de 7,10% en mai 2023 avant de se stabiliser autour de 3,4%, selon l’Office national des statistiques (ONS).« On finit des migraines », lâche Joris Leenders. Le jeune homme suit de près les finances de la ferme Brambletye. « Nous tirons des bénéfices deux, peut-être trois mois sur l’année. Le reste du temps, après avoir payé nos employés et les factures, il ne nous reste plus rien. »
Car l’inflation pèse sur le coût des matières premières et de l’énergie. Pour Nick Booth, éleveur à la ferme Bagnell, le prix de la protéine utilisée dans le foin s’est envolé : « + 250 % en trois ans », soupire-t-il. L’agriculteur a dû se résoudre à augmenter ses prix : l’émincé de bœuf est désormais affiché à 21 livres le kilo, contre 18 livres en 2023. « Heureusement, les ventes sont toujours bonnes, car les Londoniens ont les moyens. Mais si on ne vendait que chez nous, dans le Somerset, nous aurions perdu nos clients. » Sur le marché de Notting Hill, les exposants ont augmenté leurs prix d’environ 3% par an depuis trois ans. « Cela nous a fait perdre 15% de notre clientèle, assure Joris Leenders. Je pense devoir encore monter mes prix en avril prochain. »

Le lundi suivant, Joris est installé à bord d’un tracteur de la Brambletye Fruit Farm, à cinquante kilomètres de Londres. Il s’affaire à regrouper le compost sur un talus proche des arbres fruitiers. « Nous produisons surtout des pommes et des poires. J’ai aussi planté un hectare de groseilles la semaine dernière », énumère-t-il en poussant la terre sur le chargeur à bras télescopique du véhicule. Après quelques minutes, il s’arrête à proximité d’une structure métallique, qu’il pointe du doigt avec un rictus amer : « Vous voyez cette structure ? Je l’ai montée il y a quatre ans. Je voulais construire un hangar. Nous n’avons jamais pu terminer les travaux, faute de moyens. »
« On cherche sans cesse à se renouveler »
Pour maintenir leur ferme à flot, les petits agriculteurs bio misent sur la vente directe et la diversification de leur activité. « Nos pommes sont parfois cabossées, elles n’ont pas la couleur et le gabarit parfaits des pommes de supermarché », s’amuse Ellie Woodcock. « Grâce à la vente directe, nous pouvons expliquer à nos clients que c’est justement un gage de qualité et de bio, et ça plaît. »
En parallèle des marchés fermiers londoniens, certains exploitants ouvrent des magasins à la ferme. C’est le cas de Martin Fermor, rencontré au marché de Islington. « Ces dernières années, nos ventes ont continué d’augmenter à la ferme. Nous avons aussi un espace restauration qui ne désemplit pas. Cela fait vraiment la différence », affirme le maraîcher, qui est également présent sur six marchés londoniens le week-end.

Propriétaires de la ferme d’élevage Galileo, Simon et Fabienne Peckham ont quant à eux ouvert un B&B pendant quelques années pour arrondir les fins de mois. Ils souhaitent aujourd’hui construire leur propre abattoir, pour limiter les coûts liés au transport des animaux.
« Vous voyez cet endroit ? C’était l’emplacement de notre caravane. Avec mon conjoint et nos enfants, nous avons vécu douze ans au milieu des pommiers, avant de construire notre maison en 2023. » Ellie Woodcock a construit sa vie autour de l’agriculture. « Mon job ? s’étonne-t-elle. Agricultrice n’est pas un métier, c’est un mode de vie. »
Le contexte économique ne l’effraie pas. « Mon conjoint est originaire des Pays-Bas. Il a étudié l’agriculture biodynamique et le management au Warmonderhof College. Quant à moi, j’ai beaucoup appris pendant mes années d’apprentissage et ici, à la ferme. On cherche sans cesse à se renouveler. » En ce moment, Ellie Woodcock travaille à la création d’un espace de vente en ligne sur le site internet de la ferme. Objectif : proposer la livraison de fruits et jus à domicile. « J’espère pouvoir toucher plus de personnes et les convaincre de consommer local et bio, à la fois pour leur santé, pour la planète et pour soutenir les petits fermiers anglais. »





