« Could Thursday be the new Friday for Londoners ? », titrait la BBC. Le jeudi soir londonien est devenu, depuis plusieurs années, une bouée de sauvetage fragile pour des établissements à bout de souffle. 22 heures, un jeudi de pluie incessante à Londres. Ciré noir sur le dos et chaussures imperméables, les londoniens slaloment entre les flaques d’eau qui s’amassent autour des caniveaux. Situé dans une ruelle sombre et surplombé de néons roses fluos, le Simmons Bar, dans le centre-est de Londres, renferme une discothèque. À l’entrée : pas de queue. Dans le sas, la musique retentit fortement. Les projecteurs diffusent une lumière violette qui ne cessent de s’agiter comme pour donner un semblant d’ambiance au lieu. Mais à l’intérieur, le bar est presque désert. Une dizaine de clients, assis sur les banquettes du club, se regardent droit dans les yeux. Derrière le bar, les quatre serveurs assistent, impuissants, à ce vide. La discothèque du sous-sol restera fermée tout le long de la soirée. Le DJ, casquette blanche vissée sur la tête, oeil éteint, lance alors « One dance » de Drake dans le silence presque total de la salle. Deux jeunes filles s’y risquent, îlot de vie dans un océan de chaises vides.
Le titre résonne comme une supplique, voire une ironie.

Depuis le Covid, ce sont des milliers d’entreprises du secteur de la nuit qui ont disparu à Londres. La capitale représente à elle seule 25% de la vie nocturne du pays, tant en termes de dépenses économiques que d’entreprises.
Une situation économique invivable
Pour le professeur émérite d’économie culturelle, Andy Pratt, l’une des principales causes de cette crise économique est l’augmentation du prix du loyer. En 2024, le célèbre club gay Heaven s’alarmait dans un message Instagram, d’une augmentation du loyer de plus de 366 000 euros par an.
Assise sur son bureau, les bras croisés, Abbie, la trentaine, manageuse de plusieurs clubs, se désole de cette situation. « Alors là, j’ai beaucoup à vous dire », s’exclame-t-elle. Malgré son large sourire, ses silences sont pleins. Avant le Covid, un de ses établissements réalisait 80 000 euros de chiffre d’affaires par semaine. Aujourd’hui, il s’est effondré à 23 000 euros.
Pour s’en sortir, il faut se diversifier, estime Abbie. Dans son club, ils ont ouvert un restaurant, censé attirer du monde mais qui peine à fonctionner. Alors parfois, la trentenaire doit aller jusqu’au licenciement économique. Sa voix se brise : « Je ne veux pas me séparer d’employés, mais dans certains cas je suis obligée, sinon c’est la faillite… »
Un triste constat partagé par la Night Time Industries Association (NTIA) : « Nos coûts de personnels sont les plus importants dans notre activité. Beaucoup d’entreprises ont dû réduire leurs effectifs. »
Face à cette hausse des coûts, les prix se sont eux aussi envolés. Au pub The Hercules, dans le sud de Londres, pour une pinte, comptez huit pounds – plus de neuf euros – contre cinq avant le Covid. « Les gens viennent moins, surtout le soir. Dans la rue à côté, trois bars ont fermé ces derniers mois », détaille Emilio, un des managers du pub. « On se retrouve coincés entre une chaîne d’approvisionnement qui augmente ses coûts et des consommateurs qui n’ont plus les moyens de sortir et de dépenser autant qu’on le souhaiterait », se désole Michael Kill, le président de la NTIA.
Je ne veux pas me séparer d’employés, mais dans certains cas je suis obligée sinon c’est la faillite…
Abbie, manageuse de plusieurs établissements de nuit
Il est 11h35. Au The Hercules, lieu habituellement rempli de vie, le silence règne. Ponctuellement, les rires des serveurs résonnent fortement, comme un sursaut d’envie. Seuls deux valeureux clients s’attablent, bière à la main. Ils auront, le temps du repas, tout l’espace libre pour eux.

À ces difficultés économiques, s’ajoutent des loyers hors de prix – 2 604 euros par mois en moyenne – et des transports parmi les plus chers au monde, 231 euros l’abonnement mensuel moyen. Un cocktail explosif.
« Les services de transport, qui finissent à minuit, ne permettent pas aux jeunes qui sortent de rentrer quand ils le désirent », analyse le président de la NTIA, Michael Kill. « L’économie de la vie nocturne est en plein cœur de cette tempête », s’alarme le professeur d’économie culturelle, Andy Pratt.

Brexit, puis Covid : les crises se sont aussi enchaînées. Pour Vincenzo, 32 ans, manager du Cahoots à Soho, la sortie de l’UE a fait exploser les prix de l’alcool et vidé les bars de leur main-d’œuvre « qualifiée et
européenne », grince-t-il.
Une vaine tentative de relance ?
Fin 2025, le gouvernement travailliste de Keir Starmer s’est attiré les foudres du secteur. En cause : une réforme des « business rates », un impôt annuel sur les locaux commerciaux – plus 15% à partir du 1er avril – combinée à la fin progressive des allègements accordés pendant la pandémie. Dans un secteur déjà laminé par le Brexit, le Covid et l’inflation persistante, la pilule est mal passée, alors qu’en 2025, un pub a fermé chaque jour, en Angleterre et au Pays de Galles.
L’économie de la vie nocturne est en plein cœur de cette tempête
Andy Pratt, professeur d’économie culturelle
En réponse, le gouvernement a annoncé le 27 janvier dernier un plan de soutien aux pubs et salles de concert. Mais pour Michael Kill, cette aide ne va pas assez loin. « Même avec la réduction des taxes, ils paient encore une somme considérable. À long-terme, ça ne suffira pas », s’alarme-t-il. De plus, ces mesures laissent sur le carreau les boîtes de nuit. Pour Abbie, cette aide à géométrie variable n’est pas justifiable.
« La vie nocturne animée de Londres est essentielle à l’esprit et au succès de notre ville », a expliqué début février, sur Facebook, le maire de Londres, Sadiq Khan. Alors pour tenter de sauver l’économie nocturne londonienne, il a proposé le 27 janvier dernier d’étendre les ouvertures d’horaires dans certains quartiers. Mais aussi de faciliter les licences tardives après minuit, qui sont souvent très chères et de créer des « zones de nuit » où on aurait l’habitude de sortir tard. L’enjeu est énorme car l’économie nocturne londonienne compte plus d’un million d’emplois et représente environ un quart de la production économique totale de la ville, soit 46 milliards d’euros par an.
Autre problème : le voisinage. Depuis quelques années, la gentrification frappe. Les nouveaux arrivants paient cher pour vivre dans des quartiers festifs, mais refusent le bruit au pied de leur immeuble. « C’est paradoxal : ils viennent pour cette vie nocturne, mais n’en veulent pas sous leur fenêtre », constate Andy Pratt.
Le Corsica Studios, club mythique, va fermer définitivement fin mars. En cause : un projet immobilier à 1,5 milliard de livres qui amènera des résidents à 5 mètres de la zone fumeurs. Interdiction de faire du bruit. Difficile à respecter pour le club, obligé de tirer le rideau.
Pour l’établissement d’Abbie qui possède un rooftop, la fermeture à 22 heures est quotidienne, plaintes des voisins obligent. Mais d’ici quelques mois, il émettra de la musique plus tard que l’heure habituelle. Une avancée non négligeable selon elle, même si elle attend « plus d’aides du gouvernement ».
« Il faut d’abord régler les questions économiques pour nous permettre de survivre », conclut Michael Kill.
Des Anglais moins intéressés par la fête ?
« La génération Z veut plus prendre soin de sa santé mentale et
physique », observe Abbie. Les chiffres le confirment : selon l’IWSR – un institut de recherche sur les boissons alcoolisées – publié en décembre 2025, les Britanniques boivent moins d’alcool, avec 10,2 verres par semaine en moyenne l’année dernière. C’est le chiffre le plus bas depuis le début de la collecte de données en 1990. Pour Andy Pratt, ce déclin de la consommation résulte en partie d’un syndrome post-covid avec le télétravail.
Si les soirées sont moins nombreuses, elles sont plus sélectives dans la tête des clients. « Les jeunes sortent pour des occasions spéciales : un événement, un DJ, un collectif », observe une cliente du Simmons Bar. Les fêtes en journée, notamment l’été, et les sorties avant minuit sont en plein essor. Mais pour Michael Kill, tout cela est lié à l’environnement.
« Sans transports, les jeunes sortent et rentrent plus tôt. On veut donc toujours sortir, mais à moindre coût », assure-t-il.

Dans le quartier festif de Soho, le Cahoots de Vincenzo est un autre monde. Boiseries sombres, comptoir massif, panneaux directionnels vintage : le décor plonge dans les années 1940. Béret gris vissé sur la tête, moustache soignée, le trentenaire fait visiter son labyrinthe festif avec une fierté teintée d’amertume. Arrivé d’Italie en 2016, quand Londres était la capitale de la mixologie, Vincenzo ne se fait plus d’illusions. « La ville a perdu de sa magie festive. »

Il est seulement 23 heures, un vendredi, dans une boîte de nuit à Shoreditch, un quartier branché de Londres. L’entrée est gratuite. Au sous-sol, la discothèque est pourtant fermée faute de clients. Sur le toit, le rooftop est déjà éteint. Au milieu de la piste : huit personnes. Elles viennent juste d’arriver. Déçues par l’ambiance déprimante, elle font directement demi-tour et s’en vont. Jadis ville de la fête, Londres comptait, fin 2024, plus de salles de sport 24h/24h que de boîtes de nuit ouvertes tard.





