Après avoir gravi trois étages, longé un couloir aux murs nus et franchi une seconde porte, Cassandra pousse enfin celle de sa chambre. Du moins ce qui lui sert de chambre. Neuf mètres carrés. Des murs jaunes. Un poster de The Weekend accroché au-dessus de son lit. Pour cette étudiante française installée à Oxford depuis septembre 2025, la pièce ne sert qu’à une chose : dormir. À l’arrière de la porte de sa minuscule salle de bain, les chaussures pendent en rang serrés. Ses vestes et manteaux s’entassent sur un portant qui menace de céder.
À 22 ans, la Niçoise est devenue, presque malgré elle, une experte de Tetris. Le prix de son appartement, lui, est cependant bien réel. « Mon loyer me revient à 1 100 euros par mois. Je payais 300 euros de moins quand j’étais à Nice et j’avais deux fois la superficie actuelle », raconte la jeune femme, un brin nostalgique. À cela s’ajoute une cuisine partagée avec cinq autres colocataires. Seul soulagement : elle n’a pas eu à chercher longtemps son logement. « C’est mon université qui me l’a directement proposé. »
Pour une année d’études,
Cassandra, étudiante à Oxford
je paye 17 000 euros
Un service bien venu, surtout au vu de la somme déboursée par Cassandra pour rejoindre la Oxford Brookes University. Sur place, on découvre un campus ultra-moderne, à l’image de ce qu’on peut voir dans les séries américaines. Le hall d’entrée est immense. Des milliers d’étudiants circulent chaque jour dans de larges couloirs. Plusieurs enseignes de fast-food jalonnent le parcours. Les salles pour travailler ou discuter sont nombreuses. Un cadre propice à l’épanouissement, à condition, donc, d’en avoir les moyens. « Pour une année d’études, je paye 17 000 euros. Avant le Brexit, j’aurais payé comme un Britannique : 11 725 euros », souligne Cassandra. Et la facture ne s’arrête pas là.

Depuis le Brexit, les étudiants européens doivent obtenir un visa pour tout séjour de plus de six mois au Royaume-Uni. S’ajoute à cela l’adhésion à l’Immigration Health Surcharge, qui permet d’accéder aux soins du National Health Service – la sécurité sociale britannique. « Au total, ça m’a coûté 1 000 euros », maugrée l’étudiante en journalisme. Malgré tout, ces frais très élevés n’ont pas entamé sa volonté de s’expatrier hors de France. « C’était mon rêve d’aller dans un pays anglophone. Les États-Unis ou l’Australie, c’était encore plus cher que l’Angleterre. Et surtout, j’ai l’appui financier de mes parents. »
Avant le début des cours, Cassandra retrouve Théo. Sur la quinzaine d’étudiants de sa promotion, il est le seul autre Européen. T-shirt noir à motifs, barbe de trois jours et moustache épaisse, l’Allemand affiche une décontraction apparente. Mais sans aide extérieure, il ne serait pas là. « J’ai obtenu une bourse de la DAAD (l’Office allemand d’échanges universitaires). Elle permet à des milliers d’étudiants de partir à l’étranger. Il admet néanmoins recevoir de ses parents 400 euros chaque mois. De quoi manger et sortir un peu », détaille-t-il. 12 h 50, l’heure d’aller en cours approche. Il est temps de se mettre en route pour les deux camarades.
Étudier à Oxford presque gratuitement ?
Si on ne veut pas dépenser des milliers d’euros dans des frais de scolarité, une solution existe. Mais elle est réservée à quelques élus. Dans le centre d’Oxford, le verre et le béton du campus moderne de la Brookes University laissent place à la pierre ancienne. Derrière des bâtiments vieux de plusieurs siècles – où certaines scènes des films Harry Potter ont été tournées – s’étendent trente-neuf collèges. Des lieux chargés d’histoire, où se sont formés nombre de dirigeants du monde entier. « C’est ici que logeait Tony Blair, par exemple », glisse Sarah en désignant la façade défraîchie d’un dortoir du St John’s College. Tote-bag à l’épaule, la jeune Française se dirige vers la cafétéria de son campus, accompagnée d’une amie, Juliette.
Les deux étudiantes de 21 ans sont à Oxford pour un an, dans le cadre d’un échange universitaire avec leur université parisienne, Assas. Elles ont pu, grâce à leurs résultats scolaires, être sélectionnées, avec une douzaine d’autres élèves, pour rejoindre l’université millénaire. Une aubaine au regard du coût. « On ne paye rien de plus que les frais de scolarité d’Assas, soit moins de 300 euros à l’année. C’est incroyable quand on sait que les autres étudiants européens payent près de 40 000 euros pour le même cursus », s’enthousiasment-elles malgré la pluie qui ne cesse de tomber. « La météo, c’est le seul point noir, si on peut dire », plaisante Sarah en entrant enfin dans la cafétéria.

À l’intérieur, l’ambiance est animée. Certaines personnes déjeunent, d’autres révisent en petits groupes. Une télévision au loin diffuse les Jeux olympiques d’hiver. Sarah et Juliette en profitent pour commander un café et un thé, puis s’installent dans de larges fauteuils. Un cadre idyllique réservé à quelques privilégiés reconnaissent les deux jeunes femmes. « Beaucoup d’Européens ici viennent de milieux aisés. Ceux qui ont emprunté ont des parents garants. On se retrouve vite dans un entre-soi », observe Juliette.
Un manque de diversité aggravé par le coût de la vie sur place. Sarah se rappelle encore du moment où elle a appris le prix de la pinte de bière. « J’ai failli faire un AVC quand on m’a dit que ça coûtait 8 livres. » Un tarif que relativise son amie. « La vie à Oxford est moins chère qu’à Londres. Donc ça reste raisonnable. Mais oui, par rapport à la France, tout coûte plus cher ici : que ce soit les cigarettes, la nourriture ou le logement. Donc sans un budget qui suit, on doit se priver. » Heureusement pour elles, leurs parents, cadres à Paris, leur versent chaque mois assez d’argent pour payer leur loyer et leur nourriture.
Un appui financier indispensable
Limitée à un an, dans le cas de Sarah et Juliette, l’aide parentale reste raisonnable. Mais quand elle doit se poursuivre sur plusieurs années, le chiffre gonfle très vite. Gaëtan, 19 ans, en est l’illustration. Le Français est dans sa deuxième année de Bachelor à Bath, dans l’ouest de l’Angleterre. Il y suit une formation de management international à 28 000 euros l’année. Une somme conséquente, entièrement prise en charge par sa famille.
Pleinement conscient de sa chance, il fait du mieux qu’il peut pour rationaliser les 400 à 500 euros qu’il reçoit chaque mois. « Mon petit-déjeuner se résume à de l’eau et des céréales. Et je mange beaucoup moins de viande qu’en France, alors que j’adore ça », confie-t-il. Des cas comme lui, sa promotion en compte plusieurs. « Peu d’étudiants européens viennent de milieux modestes. Pour financer l’école, il leur faudrait travailler. Mais pour nous, les étrangers, c’est compliqué : on est limités à 25 heures par semaine. Les employeurs hésitent donc davantage à nous embaucher. »
De moins en moins d’Européens
Difficile de trouver du travail ? Pour Luanah, 27 ans, c’est un euphémisme. Installée au Royaume-Uni depuis 2020, elle a vécu l’enfer du marché du travail post-Brexit. « À un moment, j’envoyais presque quinze CV par jour pendant un mois. Résultat : seulement deux entretiens et une seule offre. » Un emploi indispensable pour la jeune femme, qui ne bénéficie pas de l’appui de ses parents. Son salut tient à un statut particulier : le pre-settled status. Arrivée avant le Brexit, elle paie les mêmes frais que les étudiants britanniques. « Ça m’a permis de ne payer que 15 000 euros pour mes quatre ans de Bachelor, au lieu de 100 000. Sans ça, ils m’auraient été impossible d’étudier au Royaume-Uni. »
Aujourd’hui en master à la Royal Academy of Music, à Londres, son équilibre financier reste pourtant fragile. Elle a contracté un prêt étudiant de 12 000 livres (13 764 euros) et s’acquitte chaque mois d’un loyer de 1 200 euros. Pour tenir, elle cumule les petits boulots : cours de violon, aide au sein de son école, entre 15 et 25 heures par semaine. « Ça rembourse à peine mon loyer. Je me prive de sorties, de petits plaisirs. Même une bière, c’est devenu trop cher », souffle Luanah. Celle qui se rêve un jour musicienne ou professeure de musique dresse un constat sans détour : « Il n’y a que les riches qui peuvent se permettre d’étudier en Angleterre. J’ai vu les profils changer dans ma promo depuis le Brexit. Les Européens qui sont partis ont été remplacés par des étudiants chinois. Et ceux qui restent comptent presque tous sur le soutien financier de leurs parents. »





