Le sumo anglais prend du poids

Depuis quelques mois, le sumo fascine les Anglais. Ce sport de lutte japonais attire un public inattendu : des esprits curieux et des corps que d’autres sports jugeaient « trop lourds ».

Le sol vibre sous les appuis, les ventres sont de sortie. Une règle
suffit : expulser l’adversaire du cercle ou le forcer à toucher le sol autrement que par les pieds. Rien de plus. Bienvenue dans l’univers du sumo. 

À l’est de Southwark, dans une salle municipale qui sent la poussière et la sueur, onze hommes déambulent pieds nus. Ici, la masse corporelle n’est pas un complexe, c’est un outil de travail. L’échauffement démarre. Quelques rotations de poignets, des genoux qui grincent, des cuisses qui s’étirent et déjà, des souffles de buffles réchauffent la pièce. Le cardio proteste. L’air devient épais, moite, bruyant. Masculin.

Au centre du cercle tracé au milieu de la pièce – le dohyo – Sonny Bell orchestre la manœuvre. Les pratiquants frappent le ring à tour de rôle. Place à l’exercice du shiko : levée de jambe lente, puissante, puis claque sur la cuisse. Musculation ? Non. Souplesse ? Pas vraiment. Rituel, oui. Un geste censé chasser les esprits malins dans la tradition japonaise. Les talons retombent lourdement. 

Le silence n’existe jamais tout à fait. « Doucement. Inspirez. Sentez le sol. »

On corrige les hanches. On ajuste les appuis. Sonny rappelle que « le sumo n’est pas qu’une affaire de poids, mais aussi de centre de gravité, de timing, de lecture du mouvement ».

Échauffement terminé. Place à l’adversité.

Duel entre deux débutants : John (à gauche) face à Liam (à droite). © Lou Dequidt / Societea

Liam, quarante-sept ans, cent dix kilos, souffle à faire tourner des éoliennes. Torse nu, long tissu serré autour de la taille traditionnellement appelé mawashi, c’est son quatrième combat. 

En face : John. Soixante-douze kilos répartis sur un mètre quatre-vingt-six. Lui n’a pas eu le droit au mawashi, mais à une fine ceinture de judo nouée à la va-vite autour d’une taille presque fragile.

« Tu mangeras plus de muffins la prochaine fois ! », lance un des sumos.
« C’est la seule situation de ma vie où on me reproche de ne pas être assez gros », répond John.

On accueille les corps que les autres sports écartent.

Liam, sumo amateur

« Gocchandesu », signal du top départ.

Première seconde : les bras de Liam se verrouillent autour de la taille de John. Le plus léger tente un appui, cherche l’ouverture, ses doigts s’agitent, signe de détresse. Neuvième seconde : Liam le soulève, son dos frappe le sol, John reste à terre. Le combat s’achève presque avant d’avoir commencé. Liam se redresse, souffle court, poitrine en feu.

Ici, personne ne cherche les abdos dessinés. On cultive le mix muscle-gras. « On accueille les corps que les autres sports écartent », affirme Liam. Judokas trop lourds, rugbymen blessés, anciens habitués des salles de musculation. Le sumo inverse la norme.

The Japanese dream

Sonny Bell a franchi les deux frontières : celle du sport et celle du pays.

Ancien judoka, amoureux du Japon, il découvre le sumo il y a quinze ans en zappant sur une chaîne britannique. « J’ai été captivé par le combat. Je me battais contre mon surpoids depuis des années et en quelques minutes devant ma télévision, je me suis rendu compte que ça pouvait devenir un atout pour moi et que je pouvais enfin vivre avec et l’assumer. »

Alors il économise, contacte une écurie, s’envole pour le Japon.

Sonny Bell, entraîneur et triple médaillé d’or au niveau national, dirige la séance. © Lou Dequidt / Societea

Un an de discipline. Réveils à l’aube. Sol glacé sous ses pieds nus. Répétition infinie du shiko. Et le chankonabe quotidien, ragoût protéiné hypercalorique avalé en silence pour construire les corps de l’intérieur. 

De retour au Royaume-Uni, il revient avec la conviction que le sumo peut exister hors de son berceau. Il loue des salles. Organise des séances trois fois par mois, ouvertes à tous. 

Au bout d’une heure et demie d’entraînement, Londres s’efface. Les respirations deviennent lourdes. Les corps s’affrontent. La sueur brouille les repères. On pourrait se croire dans une écurie – organisation de lutteurs – de Tokyo.

Je veux être lutteur avant d’être une star.

Nicolas Tarasenko, sumo professionnel

Sonny n’est pas seul à rêver en grand. À des milliers de kilomètres de Southwark, Nicolas Tarasenko, quinze ans, a quitté la Grande-Bretagne pour rejoindre le Japon. Il poursuit un objectif précis : devenir le troisième lutteur de sumo né outre-Manche à s’imposer dans l’histoire du sport.

Aujourd’hui, il démarre tout en bas de l’échelle. Il apprend la langue, la discipline, la patience. « Je veux être lutteur avant d’être une star. » Il a quitté le parcours scolaire classique et mise désormais tout sur sa carrière au Japon.

En mai, il combattra lors du Grand Tournoi de Sumo à Tokyo. Le Royaume-Uni ne regarde plus seulement le sumo, il commence à l’exporter.

Un monde encore masculin

Mais sur le dohyo, certaines frontières tiennent bon.

À Southwark, les blagues de vestiaire circulent librement.
« Sonny, si tu ramenais une fille chaque semaine, je viendrais plus souvent », lance un participant.

Respect entre hommes, d’accord. Pour les femmes, c’est plus flou.

Les onze pratiquants réunis pour le cours du dimanche à Southwark. © Lou Dequidt / Societea

Au Japon, elles peuvent s’entraîner, mais restent interdites de compétition officielle. Au Royaume-Uni, la mixité existe – sur le papier. Dans la salle, pourtant, aucun nom féminin sur la feuille d’émargement.

« Les femmes peuvent en faire », commence Lewis, avant d’ajouter que celles « avec de beaux ongles et un brushing se feraient écraser sur le dohyo ». Le sumo se mondialise plus vite qu’il ne se modernise.

Alors certaines prennent les devants. Japonaises et Britanniques organisent leurs propres séances, dans d’autres salles, à d’autres horaires.

Des dohyos japonais au Royal Albert Hall

En attendant, les femmes sont dans le public. Parce que si le sumo s’invite aujourd’hui dans les clubs amateurs, les Anglais ont d’abord été animés par le spectacle professionnel. Il y a quatre mois, au Royal Albert Hall à Londres, le sumo japonais a fait escale pour la première fois en trente-sept ans.

Pagne de soie. Arbitres en kimono. Jetée de sel traditionnelle. Les billets s’arrachent en quelques heures.

Dans les gradins : téléphones levés. Chaque projection devient un contenu partageable. Dix secondes d’affrontement. Format parfait. « C’est très tiktokable », sourit Sonny Bell.

Les internautes découvrent sur les réseaux sociaux des corps loin des standards sportifs habituels. Pas de muscles saillants ni de silhouettes affûtées, mais des gabarits massifs, puissants, qui se déplacent pourtant avec une agilité inattendue. Le contraste intrigue le nouveau public.
« J’ai liké une vidéo sur TikTok de deux sumos qui se rentraient dedans avec une puissance impressionnante. Depuis, je peux passer des heures à défiler des combats. Ça peut étonner, mais c’est très satisfaisant », confie avec le sourire l’un des participants au cours. Les vidéos dépassent le million de vues. L’effet dépasse l’écran. Des Londoniens veulent entrer dans le cercle. Participer physiquement à ce qu’ils ne faisaient que consommer. La discipline fascine autant qu’elle surprend. 

Né il y a plus de 1 500 ans, issu d’un rituel shinto, le sport voyage désormais avec ses codes. La Nihon Sumo Kyokai, association japonaise de sumo, orchestre les tournées européennes. Londres d’abord. Paris ensuite, dans la lignée d’une stratégie de soft power assumée.

Une renaissance forcée

Car le sumo a vacillé.

Entre 2007 et 2010, la discipline traverse une zone sombre. Drogues, violences, paris clandestins, combats truqués : les scandales éclaboussent la discipline. L’image se fissure, puis vacille. L’entaille est plus profonde encore lorsqu’un apprenti de dix-sept ans meurt d’une crise cardiaque après avoir été frappé à répétition par le maître de son écurie.

« Il fallait s’internationaliser pour survivre », affirme Sonny Bell.

Salle municipale de Southwark : affrontement sur le dohyo lors d’un entraînement. © Lou Dequidt / Societea

Les Japonais craignaient que l’occidentalisation emporte leur sport. Quinze ans plus tard, c’est l’Occident qui participe à sa résurrection.

À Londres, le sumo n’arrive pas avec l’odeur du scandale. Il arrive avec celle de la curiosité.

Dans la salle de Southwark, ils étaient quatre au début. Ils sont désormais quatorze en moyenne à chaque entraînement. Fin de séance. Les souffles de buffles ralentissent, noyés dans une effluve de sueur arrivée à saturation.