Depuis le lever du jour, la pluie n’a pas cessé. Ce n’est ni de l’orage ni de la bruine. Il ne pleut pas assez pour renoncer à sortir, mais trop pour faire comme si de rien n’était. Pas de quoi décourager les plus de 4 000 spectateurs venus assister à la rencontre entre Chelsea et Liverpool, à Kingsmeadow, dans le sud-ouest de Londres. « C’est un vrai temps britannique », s’amuse Kate, la trentaine, dont les chaussures sont trempées avant même d’avoir passé la sécurité. Elle assiste à son premier match de football féminin. « J’ai mis une heure et demie, alors que je n’habite pas très loin, dans le sud de Londres. Mais je suis venue pour ma tante, une vraie fan, qui habite à Barcelone. Alors je ne peux pas me plaindre », sourit-elle derrière ses lunettes trempées.
Dix minutes plus tard, voilà la néophyte au bord du terrain, à quelques mètres des joueuses. Impensable pour une telle rencontre en Premier League, la première division masculine.« Les prix pour voir les hommes, c’est une putain de blague, s’étrangle Dave avec un accent anglais très prononcé. Ici, on peut venir en famille pour 50 livres (57 euros). » Ce Londonien est fan de Chelsea depuis 60 ans, mais il n’a pas les moyens d’aller à Stamford Bridge, où évolue l’équipe masculine. Alors, il a reporté son amour sur l’équipe féminine, bien plus compétitive : tandis que le dernier titre de champions d’Angleterre des hommes remonte à 2017, les femmes ont triomphé lors de sept des huit dernières saisons.
Cette saison, l’hégémonie des Blues est toutefois en danger. La Barclays Women’s Super League (WSL) est dominée par Manchester City. Pour rester dans la course au titre, Chelsea (troisième avec 30 points au coup d’envoi) se doit d’assumer son statut contre Liverpool (onzième, dix points). Le début de match est poussif, mais un bon centre de la star anglaise Lauren James permet à Sjoeke Nüsken de débloquer la situation. En deuxième période, l’enfant du club prend les choses en main et enfonce le clou d’une frappe limpide. Malgré ses trois années passées à Arsenal, le grand ennemi, Lauren James reste un emblème de Chelsea, où elle a été formée. Son frère, Reece James, est le capitaine de l’équipe masculine. Une véritable histoire de famille.

Sous la tôle et les piliers en béton de la tribune Nord, dépourvue de places assises mais accessible à partir de 8 livres (9,15 euros), les enfants sont sur-représentés. Installés au premier rang, ils peuvent identifier les joueuses et s’époumonent à chaque action : « Go, Chelsea ! Go ! ». Les stades anglais sont pensés pour être inclusifs : par exemple, des serviettes hygiéniques sont à disposition dans les toilettes. Le public des rencontres féminines est particulièrement hétérogène : « Il y a bien plus de femmes et d’enfants ici », constate Dave. L’enceinte de Kingsmeadow, plafonnée à 4 850 places, est aussi plus accessible que celle de Stamford Bridge (40 341 places), qui accueille l’équipe masculine et n’ouvre sa pelouse aux féminines que pour de rares occasions. « C’est bien plus chaleureux, assure Jim, qui accompagne sa petite-fille. Un but dans un grand stade, c’est assourdissant et ça fait peur aux enfants. Ici, ils peuvent crier autant qu’ils le veulent ! »
L’euro 2022 : le tournant
Quand ils ne sont pas au bord de la pelouse, les plus jeunes suivent les exploits des championnes à la télévision. En 2025, l’évènement sportif le plus regardé au Royaume-Uni a été la finale de l’Euro féminin, remportée par les Lionnes, devant 16,2 millions de téléspectateurs. À titre de comparaison, la finale de la Coupe du monde masculine en 2022 avait rassemblé 24,1 millions de téléspectateurs en France, et l’élimination des Bleues en quart de finale de l’Euro 4,9 millions. Parmi les facteurs d’explication, la fierté de voir les Anglaises triompher.
« Chez nous, les hommes sont perçus comme des losers, parce que ça fait 60 ans qu’ils n’ont rien gagné. À l’inverse, les femmes viennent de remporter l’Euro deux fois de suite ! » Sur les terrains de Regent’s Park, Bob et Michael s’amusent des échecs à répétition des « Three Lions », tout en gardant les yeux rivés sur le match de leurs filles. Toutes les deux ont commencé à suivre le foot lors de l’Euro 2022. Elles avaient six ans, « l’âge parfait » selon leurs pères, lors du premier grand succès des Anglaises. « Ça a été une vraie étincelle pour elles. » Désormais, les semaines de ces deux familles sont rythmées par deux entraînements et un match, le samedi, sur le plus grand complexe sportif en extérieur de Londres.
DèS LE PLUS JEUNE ÂGE, UN ESPRIT DE COHÉSION
En ce premier jour de vacances scolaires, il y a « beaucoup moins de monde » qu’à l’accoutumée, selon Michael. Difficile à croire devant les centaines d’enfants répartis sur les pelouses de Regent’s Park. Pour autant, plusieurs dizaines de terrains sont encore libres. Matchs à 10, 14, 18 ou 22 joueurs : les lignes de peinture qui se superposent au sol et les cages amovibles rendent les possibilités pratiquement infinies. Sur le terrain numéro 1, les jeunes filles de la London Football School affrontent Brent Schools, dans le cadre de la Regent’s Park Youth League.

Le lieu est si vaste qu’il peut accueillir son propre championnat, avec des matchs tous les week-ends. Parmi les 38 divisions, onze sont exclusivement féminines pour un total de 100 équipes, contre 32 en 2023. « En 2022, Ruby a regardé tous les matchs des Lionnes et elle a voulu se mettre au foot. Depuis, on a vu les équipes et les moyens se multiplier », salue Micky. Âgées de moins de 10 ans, les jeunes filles parlent déjà de devenir professionnelles. Ruby voudrait porter le maillot d’Arsenal, dont elle regarde tous les matchs, femmes et hommes confondus.
En France, les championnats sont mixtes jusqu’en U15 (moins de quinze ans), et les filles sont bien souvent intégrées à des équipes largement masculines. Au Royaume-Uni, il existe des catégories distinctes, qui permettent de progresser à son rythme. Charles, entraîneur des équipes féminines de la London Football School, explique que certaines entorses peuvent être faites pour des jeunes joueuses ultra-prometteuses, afin de les faire progresser plus vite. Cela reste une exception. Ainsi, les filles travaillent ensemble, et parviennent bien souvent à créer un meilleur esprit d’équipe, selon les parents.
Dès cinq ans, ils se roulent par terre à chaque contact, parce que c’est ce qu’ils voient à la télé.
Mike, père d’un jeune footballeur
« Elles sont davantage portées sur l’aspect social, ce qui leur permet de créer une cohésion et de prendre confiance, salue Mike. Là où les petits garçons ont tout de suite un esprit compétitif et assez individualiste. » Son propre fils de sept ans en fait la démonstration quelques instants plus tard, se vantant d’avoir inscrit « dix buts, alors que (son) équipe est nulle ». Comme chez les professionnelles, le jeu est plus lent mais souvent plus précis. Surtout, les jeunes joueuses ne contestent jamais une décision de l’arbitre. « Je le vois bien dans l’équipe de mon fils : dès cinq ans, ils se roulent par terre à chaque contact, parce que c’est ce qu’ils voient à la télé », abonde Mike.
Des salaires à la hauteur des résultats
À Regent’s Park, nombre d’entre elles répètent leur envie de devenir professionnelles. « Pourquoi pas ! », s’amuse Micky devant sa fille. Si les parents sont aussi peu frileux à l’idée de voir leurs filles se frotter au monde professionnel, c’est que celui-ci met en place des moyens pour les accueillir. La WSL est une ligue professionnelle depuis 2018, et le salaire annuel minimum pour les joueuses de première et deuxième division est de 40 000 livres (45 725 euros ).
En France, malgré des résultats nettement plus probants dans les compétitions européennes (Lyon a remporté huit fois la Ligue des champions féminine depuis 2012), la première division n’a obtenu le statut professionnel qu’en 2024. Le salaire annuel minimum, lui, ne s’élève qu’à 21 840 euros, soit 1 820 euros par mois. Même si ce plancher est identique avec celui des hommes dans l’Hexagone, les salaires sont bien plus élevés en Ligue 1. Cet écart se fait donc au détriment des femmes.
Les matchs diffusés gratuitement sur youtube
L’enthousiasme pour un club n’a pas de genre au Royaume-Uni. « Chelsea est la meilleure équipe du monde », hurle un homme d’une soixantaine d’années, au pied de la tribune Est. Vêtu aux couleurs des Blues de la tête au pied, il arbore un bob sur lequel il a amassé une quantité innombrable de pin’s, noué de nombreuses écharpes autour de ses bras et cousu des écussons du club sur un jogging bleu. Supporter de Chelsea depuis les années 1980, Jaz s’est pris de passion pour l’équipe féminine dans les années 2010. Il dit y avoir retrouvé un cocon, un stade à taille humaine, où il peut crier son amour pour les Blues sans porter un mégaphone. « Lauren James, tu es la meilleure ! », lance-t-il à celle qui vient de recevoir le trophée de « Joueuse du match ».

Alors qu’une belle éclaircie fait enfin son apparition, la numéro 10 répond aux questions d’une journaliste de Sky Sports. Cette chaîne cryptée retransmet l’ensemble des rencontres de WSL, qui sont aussi proposées gratuitement sur la chaîne YouTube du championnat, afin de les rendre plus accessibles. En France, les plus belles affiches sont réservées aux abonnés de Canal+, privant les curieux de ce qui se fait de mieux dans le championnat.





