Le Brexit, faux espoir des jeunes pépites du foot anglais

En quittant l’Union européenne, le Royaume-Uni est sorti de l’accord qui autorisait le transfert de joueurs européens mineurs. Six ans après, les clubs contournent l’interdiction et les jeunes Anglais peinent toujours à trouver une place.

« On va vous mettre sous pression, vous devez prouver que vous avez votre place ici. » Devant une cinquantaine de joueurs âgés de 16 à 18 ans, Thomas Mc Namee, directeur de l’académie de football de Greenwich Borough, au sud-est de Londres, lance la matinée de détection. Objectif de la journée : sélectionner les joueurs qui auront la chance de quitter le système scolaire classique, pour intégrer le centre de formation du club et suivre un parcours qui mêle football et études.

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a eu de nombreuses conséquences sur le football : mise en place d’un permis de travail pour les joueurs européens, nombre limité de transferts de joueurs européens de moins de 21 ans… Mais parmi ces changements, l’interdiction de recruter des joueurs européens de moins de 18 ans sonnait comme une opportunité pour les joueurs britanniques. Aujourd’hui, sur la pelouse de Greenwich, l’absence de concurrence européenne ne se remarque pas, les places dans l’académie sont toujours très prisées et ils sont nombreux à vouloir porter le maillot. 

Au bord du terrain, entre deux consignes adressées aux joueurs, Reece Parara, coach de l’équipe masculine de Greenwich Borough, est convaincu de l’effet positif de cette nouvelle réglementation. Pour l’entraîneur, cette mise en avant des joueurs locaux est une réussite.
« Avant, les clubs regardaient à l’étranger pour les meilleurs jeunes talents de plus de 16 ans, parce que c’était toujours assez facile pour eux de les transférer en Angleterre. Mais maintenant, avec les nouvelles règles, ces clubs doivent regarder les meilleurs jeunes talents du pays. » Pour Reece, les joueurs britanniques ont gagné « quelques années supplémentaires pour vraiment montrer ce qu’ils sont capables de faire. »

Tricheries et magouilles

Quelques mètres plus loin, surveillant la séance d’un œil attentif, Thomas Mc Namee ne partage pas ce point de vue. Pour le directeur de l’académie, le bénéfice de la réglementation post-Brexit est partiel : « Ça ne fait que ralentir le processus. » Ici, Thomas parle du recrutement de joueurs européens. Selon lui, les clubs attendent qu’ils soient majeurs et les achètent à ce moment-là. Certaines exceptions existent à cette règle. Un parent travaillant en Angleterre est l’une d’elles. Dans ce cas, il est possible de transférer un mineur européen. Liverpool, club le plus dépensier du dernier mercato européen estival avec plus de 500 millions d’euros dépensés, a su profiter de cette exception en décembre dernier avec le recrutement de Myroslav Vaskovskyi, jeune Ukrainien de 14 ans. L’équipe anglaise a pu boucler ce transfert grâce à l’installation de la famille de Myroslav en Angleterre. Pour Thomas Mc Namee, lorsque les clubs ne veulent vraiment pas voir un joueur leur échapper, ils peuvent même jouer avec cette règle. « Certains clubs offrent un travail pour faire venir les joueurs, ils ont tellement d’argent à dépenser », ironise-t-il. 

Grâce à la multipropriété, les clubs achètent des joueurs mineurs avec leurs autres clubs.

Jake Cohen, avocat du sport

Jake Cohen, avocat anglais du sport, révèle une autre technique utilisée par les clubs britanniques. Ceux-ci font désormais partie de structures, composés de plusieurs équipes à travers le monde, à l’image de celui de Manchester City, le City football group, qui concentre pas moins de 13 clubs. « Grâce à la multipropriété, les clubs achètent des joueurs mineurs avec leurs autres clubs européens. Une fois qu’ils ont 18 ans, ils les transfèrent vers le club anglais », détaille l’avocat. Dans le cas de Manchester City, par exemple, le club anglais pourrait acheter un joueur mineur non-britannique par les Français de l’ESTAC Troyes, qui fait partie de son groupe. Une fois le joueur majeur, il lui suffira de le transférer depuis la Champagne vers le nord de l’Angleterre.

Reece Parara, coach principal de Greenwich.
© Léo Callens / Societea
Thomas Mc Namee, directeur de l’académie de Greenwich.
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John, père d’un des joueurs participant à la détection.
© Léo Callens / Societea

Loin de penser à la concurrence des joueurs européens, les joueurs qui passent les détections à Greenwich Borough sont concentrés sur leur performance personnelle. Cette matinée d’essais peut représenter une réelle bascule dans leur vie, bien que Thomas le rappelle : « rien n’est garanti, on vous offre simplement une opportunité. » Certains parents font alors le choix de rester pour assister à ce moment important. Parmi eux, John, venu accompagner son fils, n’est pas partisan de cette nouvelle réglementation. « Ils veulent limiter les arrivées, parce qu’ils ont constaté que beaucoup d’étrangers venaient jouer ici. Pour être honnête, je ne trouve pas ça bien, ils devraient laisser les choses comme avant
le Brexit. »

Des pépites anglaises qui se vendent à prix d’or

Avec l’interdiction de recruter des joueurs mineurs européens, les clubs britanniques doivent donc se concentrer sur les pépites locales. Mais le Brexit a eu une conséquence inattendue : l’envol du prix des joueurs malgré leur jeune âge. « Il y a plus de compétition entre les clubs anglais pour signer les meilleurs jeunes Anglais », confirme l’avocat Jake Cohen. Comme elles ne peuvent plus s’attacher les services des Européens, les équipes se concentrent sur les talents aux alentours et sont prêtes à débourser beaucoup pour s’assurer d’acquérir les meilleurs de Grande-Bretagne. En septembre dernier, Manchester City a déboursé plus de 500 000 euros pour intégrer à son effectif William Stanley-Jones, un joueur âgé de 14 ans seulement, en provenance de l’académie de Burnley. 

Dans le top 25 des transferts de jeunes joueurs les plus onéreux de l’histoire, disponible sur le site Transfermarkt, on en compte quatre internes à l’Angleterre post-Brexit. Parmi eux, Roméo Lavia, transféré de Southampton vers Chelsea en 2023. Les Blues ont dépensé 62,6 millions d’euros pour voir arriver le milieu défensif à Stamford Bridge. Une dépense impressionnante pour un joueur de cet âge, mais pas pour le club londonien, qui a sorti pas moins de 448 millions d’euros de ses caisses pour les transferts de la saison 2023/2024.

En Angleterre, les places sont chères

Le milieu du football est extrêmement concurrentiel, mais la Premier League, souvent considérée comme le meilleur championnat au monde, est particulièrement touchée. Les places sont très prisées, même chez les plus jeunes. Au sud de Londres, à Dulwich Hamlet, les joueurs sont nombreux à être passés par les centres de formation, et à avoir côtoyé la concurrence, européenne ou non. Après avoir longtemps touché du doigt le rêve de devenir joueurs professionnels, leur présence dans une équipe de septième division peut surprendre. Si la présence, rare, de 2000 spectateurs tous les week-ends explique en partie leur choix de porter les couleurs rose et bleu de Dulwich, cette situation reste une fin inattendue pour ceux à qui on dessinait une carrière brillante et prometteuse.

Dernières consignes du capitaine avant le début du premier match à domicile depuis plus d’un mois.
© Léo Callens / Societea  

Alfie Payne, milieu défensif, a foulé pendant douze ans les pelouses de Norwich City, club situé à l’Est de l’Angleterre. Dans son académie, il a été directement confronté à la concurrence européenne : « Nous avions beaucoup de joueurs de partout en Europe, de Belgique, Irlande, Espagne, de partout. » Mais malgré ces concurrents en plus, Alfie estime que tout était « une question d’individualité ». « Si le joueur est assez bon pour jouer en équipe première, il jouera et il primera sur les joueurs européens », explique-t-il. À travers cette déclaration, Alfie illustre une réalité que d’autres de ses coéquipiers ont constatée : la très haute concurrence du football anglais, avec ou sans joueurs européens.

Anthony Jeffrey, 31 ans, a passé 14 saisons à l’académie d’Arsenal. Jadan Raymond, a, quant à lui, passé plusieurs années au centre de formation de Crystal Palace. À l’image du discours de Thomas Mc Namee, lors des détections de Greenwich Borough, tous deux ont vu leur rêve s’envoler à cause de la pression mise sur les épaules des jeunes joueurs. Anthony craignait une trop grande concurrence pour rentrer en équipe première, il a alors fait le choix de quitter Arsenal, qu’il évoque avec regret : « c’était une mauvaise décision, sûrement un peu prématurée ». La pression exercée sur le mental conduit parfois à repousser ses limites physiques, Jadan en a fait les frais. Suite à plusieurs blessures, ses espoirs de vivre de sa passion disparaissent avec son départ précipité de Crystal Palace. Tous deux partagent la même vision sur l’interdiction de recrutement de jeunes joueurs européens. « Cela peut aider, mais tout se joue au mental, si tu as le bon état d’esprit, peu importe que tu sois en compétition avec des joueurs étrangers », affirme Anthony. 

Une détermination essentielle pour trouver une place dans un milieu où
« ça reste très compliqué », conclut Jadan Raymond. Seuls 528 joueurs ont la chance d’évoluer en Premier League cette saison. Un chiffre bien en dessous des millions de pratiquants du football outre-manche, sans compter que 70 % des maillots sont portés, cette saison, par des étrangers. L’impact positif du Brexit, qui était censé favoriser les joueurs britanniques, se fait toujours attendre.