Epping, épicentre d’un mal anglais

L’agression, l’été dernier, d’une Anglaise de quatorze ans par un migrant a meurtri la petite ville au nord-est de Londres. L’homme était logé dans un hôtel converti en centre d’accueil. Depuis, la présence de cet établissement divise, dans un climat anxiogène où l’extrême droite gagne du terrain et les défenseurs des demandeurs d’asile sont menacés.

Il pleut sur la route principale d’Epping. Brahim* se presse, direction le Bell Hotel. Il porte des Nike, les gouttes de pluie perlent sur son afro. Son mètre quatre-vingt-dix en impose, mais il rase les murs. Brahim est demandeur d’asile, logé à l’hôtel, un trois étoiles converti en centre d’accueil. Il parle arabe, pas un mot d’anglais ni de français. Son regard est fuyant, il sourit poliment, mais a envie de rentrer, et vite. Brahim ne souhaite pas répondre aux questions sur son origine, ni sur son quotidien au Bell Hotel. Il repart en vitesse, jette un coup d’œil anxieux derrière son épaule, puis disparaît derrière les dizaines de barricades qui protègent le bâtiment. 

Le Bell Hotel est protégé par des barrières de métal. Les manifestants y ont accroché des rubans aux couleurs du drapeau britannique. © Edgar Chol / Societea

Il n’y a plus personne devant le Bell Hotel. Sa façade est blanche, ses tuiles sombres. Toutes les fenêtres des deux étages sont fermées. Le drapeau anglais est tagué sur les panneaux autour de l’enceinte. Au-dessus de la porte, le nom de l’hôtel a été bâché. Une voiture passe, le conducteur baisse la vitre. « Fuck off ! » (casse-toi!), hurle-t-il à la vue de mon appareil photo. Il repart en trombe. Le Bell Hotel, c’est un sujet sensible. Depuis plusieurs mois, l’établissement clive, énerve, et Epping, la paisible ville familiale de 12 000 habitants en bordure de forêt, tente difficilement de retrouver le calme.

« Il faut fermer le Bell Hotel »

Deux jours passent, on est dimanche, la pluie a rendu les chemins d’Epping boueux. Qu’importe, c’est jour de manifestation. Ils sont une quinzaine à braver les gouttes devant le Conseil du district en ce début d’après-midi, café en main. « On vient chaque semaine, revendique Maxine, une mère au col roulé rose bonbon faisant tournoyer un drapeau britannique rose, grand comme elle. Il faut fermer le Bell Hotel. » Elle demande l’annulation du renouvellement du bail de l’hôtel aux 79 chambres et l’expulsion des 44 demandeurs d’asile qui y sont logés. Ils étaient plus de 150 l’été dernier.

« La ville a changé depuis cet été ! » Maxine fait partie des Pink Ladies, un groupe exclusivement féminin déclarant défendre les droits des femmes, présent dans plusieurs villes d’Angleterre. Le collectif a été créé à l’été 2025, à la suite de plusieurs agressions sexuelles sur une Anglaise de quatorze ans par un demandeur d’asile éthiopien. Logé au Bell Hotel, l’homme de 38 ans avait touché et tenté d’embrasser de force l’adolescente – il a depuis été condamné à douze mois de prison, puis expulsé. L’affaire a embrasé la ville. « J’ai peur pour les filles d’Epping, trop c’est trop ! », proteste Maxine. Trois policiers regardent la scène, distraits, habitués. 

Des drapeaux ont été hissés aux lampadaires de la rue principale. © Edgar Chol / Societea

À 16h, les manifestants ont rendez-vous devant le Bell Hotel. Pour s’y rendre depuis le Conseil, il suffit de suivre les drapeaux britanniques et anglais bordant la High street. Ils ont été accrochés depuis août en haut de chaque lampadaire. Une pratique répandue par les militants du mouvement Raise the Colours (Hissez les couleurs), proche de l’extrême droite.

L’extrême droite omniprésente

Devant l’hôtel, une quarantaine de personnes s’abritent sous une tente aux couleurs de la croix de saint Georges. Ils sont agglutinés entre les barricades et la route, drapeaux en main, autour du cou ou de la taille. Les voitures passent, essuie-glaces battants. Régulièrement, des klaxons de soutien déclenchent une clameur enthousiaste. De part et d’autres, quelques manifestants, microphones en main, scandent des slogans vers le Bell Hotel : « Expulsion ! Sauvez la nation ! » ; « Rentrez chez vous ! ». Brahim et les autres demandeurs d’asile ne sortent pas aujourd’hui, c’est trop dangereux.

Les manifestants s’abritent sous une tente le long de la route. © Edgar Chol / Societea

Sous la tente, Sally connaît tout le monde. Elle affirme : « Ce n’est pas une manifestation politique. » Pourtant, seules des figures de l’extrême droite sont présentes. Parmi elles, un élu local, Jaymey McIvor : « Nous sommes là pour protéger nos filles et leurs droits. » L’année dernière, l’élu local, accusé d’avoir envoyé une photo non-consentie de ses parties intimes, a quitté les rangs du parti conservateur avant de rejoindre ceux de Reform UK, le principal parti d’extrême droite anglais.

Jaymey McIvor discute avec Adam Brooks, un influent présentateur de la chaîne de télévision ultra-conservatrice GB News. Il a 400 000 abonnés sur X. « Mes filles sont dans l’école derrière l’hôtel », explique-t-il. Une barbe de trois jours parfaitement taillée et des lunettes aux larges montures marron lui donnent un air sérieux. « Les migrants se droguent, défèquent et font de l’exhibitionnisme devant l’hôtel ! », clame-t-il. « Des fausses accusations », selon la mairie.

Autour de Brooks, plusieurs personnes filment en direct la manifestation, dont Barney, youtubeur. Téléphone en main, il interviewe les manifestants, et intimide ceux qu’il veut. Devant plus de mille spectateurs, il filme les notes de mon carnet, mon visage et me questionne vivement sur mes opinions politiques. Puis, pendant plusieurs minutes, Barney disparaît. Il s’introduit dans l’enceinte de l’hôtel, filme aux fenêtres à l’aide de son flash, surprend une femme dans une chambre, elle crie. Barney repart, hilare, à travers champs, retrouver la fin du rassemblement. Ce dimanche la foule rentre tôt, à 18h. La pluie a calmé les ardeurs des manifestants.

Une ville meurtrie

« La semaine dernière, ils avaient des fumigènes et ont chanté jusque tard dans la nuit. » Depuis juillet, Lara* subit les nuisances de ces manifestations. Elle habite près de l’hôtel. « Ils disent qu’ils manifestent pour le droit des femmes, mais je ne me sens pas à l’aise à côté d’eux », continue Lara en préparant le goûter pour son fils. Le petit garçon passe et baisse la tête : « Moi, ils me font peur », marmonne-t-il. À l’école, quelques-uns de ses camarades ont déjà participé à ces réunions dominicales : « Ce ne sont pas ses copains, défend celle qui hésite même à déménager. Maintenant, c’est la même chose dans tout le pays. J’ai l’impression que l’Angleterre est atteinte d’une maladie dont Epping est l’épicentre. »

Ils disent qu’ils manifestent pour le droit des femmes, mais je ne me sens pas à l’aise à côté d’eux.

Lara, habitante d’Epping

Face au climat xénophobe qui s’est insallé depuis l’été, certains habitants se mobilisent et prônent des valeurs inclusives. Un groupe s’est formé sur Facebook, Epping for Everyone. Il organise des marches, des quiz, des repas. Carlos, Charlotte et Alice*, en sont membres. Ils ont entre 40 et 60 ans. Le rendez-vous a été donné au Carpino Lounge, un café chaleureux en centre-ville. Le parquet y est sombre, les fausses lampes à pétrole éclairent la pièce d’une lumière chaude. 

Carlos est installé dans un fauteuil club confortable, un chiot dans les bras. Il est arrivé en Angleterre en 1998, et à Epping en juillet 2025. Lorsqu’il est sorti pour la première fois de sa nouvelle maison, on lui a crié « Rentre chez toi ! » « C’est juste parce que ma peau est foncée, ça ne m’était jamais arrivé. » Carlos s’est installé dans l’Essex, attiré par la vie proche de la forêt et des champs. Il ne s’attendait pas à vivre autant de violences. « C’est pour cela que j’ai adopté un chien, pour qu’on me regarde comme un être humain. »

Carlos et son chiot dans les rues d’Epping. © Edgar Chol / Societea

Alice et Charlotte ont vu l’atmosphère devenir anxiogène au fil des ans. « Tout a commencé avec le Brexit, ça a permis aux personnes de s’ouvrir sur des opinions racistes », analyse Charlotte. Alice renchérit : « Cela fait des années que l’hôtel accueille des demandeurs d’asile et personne ne disait rien avant cet été. » Parce qu’elle a été aperçue en train d’attacher des rubans peace and love dans le centre-ville, Alice a subi la violence de l’extrême droite. Victime de doxxing, ses informations personnelles ont été divulguées sur Internet sans son consentement.

« Une cicatrice difficile à guérir » 

Le lendemain des manifestations, la maire Janet Whitehouse et son adjointe Razia Sharif, toutes deux libérales-démocrates, parti du centre-gauche, se retrouvent au Carpino. Face aux nouveaux rassemblements, la maire est démunie : « J’espérais qu’ils s’arrêteraient avec l’hiver. » Les deux responsables ont demandé la fermeture du Bell Hotel car il représentait « des nuisances pour les habitants et un environnement dangereux pour les demandeurs d’asile », mais la demande a été refusée par le gouvernement.

Razia remplacera Janet en mai et deviendra la première maire asiatique de la ville, un « symbole de la diversité grandissante d’Epping », selon elle. Son mandat s’annonce difficile : pour avoir défendu les migrants, Razia s’est fait pirater son compte Facebook et menacer de mort. « L’hôtel, c’est une cicatrice difficile à guérir pour la ville, mais petit à petit, on revient à la normale. » Janet, elle, n’habite pas à côté de l’hôtel et n’est pas présente sur les réseaux. « Je suis coupée des manifestations. Chez moi, la vie est calme. Je pense que les manifestants sont une minorité qui fait beaucoup de bruit. »

Janet Whitehouse, collier de maire autour du cou, et Razia Sharif, adjointe à la maire. © Edgar Chol / Societea

Cela fait plus de trente ans que la ville est aux mains des libéraux, une exception dans le comté de l’Essex, historiquement à droite. « On va tout faire pour que cela reste ainsi lors des prochaines élections du district, en mai », assure Janet. La région est récemment devenue aussi un fief de l’extrême-droite – Nigel Farage, tête de liste de Reform UK, y est député. Après quelques photos, Janet Whitehouse pousse la porte battante du Carpino. « Je vais faire descendre les drapeaux pendant la campagne, ils sont devenus des instruments politiques. » Razia et Janet se séparent. Quelques mètres plus loin, Reform UK vient discrètement d’installer son premier bureau dans la ville.

*Les prénoms ont été modifiés pour respecter l’anonymat demandé